Avant, il n'y a pas si longtemps encore, les Fashion Weeks rythmaient le calendrier de la mode. Sur un principe que l'on croyait immuable, les maisons et les créateurs présentaient leur collection prêt-à-porter Femme en septembre pour l'été à venir et en mars pour l'hiver suivant. Puis les lignes ont tremblé, les genres se sont mêlés et les pistes brouillées avec accélération spatio-temporelle. Jusqu'à ce que la pandémie mondiale s'invite soudainement dans ce jeu de quilles - il a dès lors fallu rebattre les cartes, faire le gros dos, se réinventer. Dries Van Noten, en chef de file, a alors pris la parole, dans une lettre ouverte cosignée par tant d'autres, où il proposait fort intelligemment de rationaliser le calendrier des sorties de collections et les soldes, de vendre l'été en été et l'hiver en hiver.
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Avant, il n'y a pas si longtemps encore, les Fashion Weeks rythmaient le calendrier de la mode. Sur un principe que l'on croyait immuable, les maisons et les créateurs présentaient leur collection prêt-à-porter Femme en septembre pour l'été à venir et en mars pour l'hiver suivant. Puis les lignes ont tremblé, les genres se sont mêlés et les pistes brouillées avec accélération spatio-temporelle. Jusqu'à ce que la pandémie mondiale s'invite soudainement dans ce jeu de quilles - il a dès lors fallu rebattre les cartes, faire le gros dos, se réinventer. Dries Van Noten, en chef de file, a alors pris la parole, dans une lettre ouverte cosignée par tant d'autres, où il proposait fort intelligemment de rationaliser le calendrier des sorties de collections et les soldes, de vendre l'été en été et l'hiver en hiver. Il y eut ensuite les timides soubresauts des débuts de recommencement, en juin dernier avec des défilés Homme et Couture qui s'aventurèrent à nouveau dans le "présentiel" sans pour autant abandonner le digital. Et nous revoici au temps d'avant. Paris peut encore et toujours se vanter d'être la capitale de la mode. Grâce à son héritage historique - c'est là qu'est officiellement née la haute couture. Et grâce aussi à son haut pouvoir d'attraction - être la Ville lumière vous confère certains atouts séduisants. Elle a donc renoué avec sa Fashion Week parfois placée sous le signe de l'hystérie. Certes, quelques grands noms manquaient encore au rendez-vous, de Gucci à Bottega Veneta, de Dries Van Noten à Céline. Certes, mis à part Yohji Yamamoto qui fêtait ses 40 ans de défilés parisiens où le noir règne toujours en majesté, les labels asiatiques furent contraints et forcés de se rabattre sur des présentations vidéo faute de pouvoir voyager. En revanche, les professionnels de la mode, acheteurs, journalistes, influenceurs et célébrités de tout poil ont pu assister à quelque 30 shows "physiques", in real life dit-on désormais, pour mieux se faire une petite idée d'un printemps-été 2022 polychrome, souvent sexy, exubérant car né de trop de disette et parfois réellement engagé dans la construction d'un monde meilleur, à tout le moins potentiellement moins pire. Dans la catégorie "bâtisseurs d'espoir", ouvrant la semaine des défilés parisiens, Marine Serre est plus que jamais visionnaire. Elle n'a jamais fait fi de ce qui dysfonctionne dans l'industrie de la mode, ni de ce que nous venons de traverser, elle ne fait pas non plus semblant qu'il ne s'est rien passé. En quelques silhouettes présentées dans les jardins de l'Olympe, au sein du Musée Carnavalet, la jeune créatrice formée en Belgique dessine un futur radical qu'elle baptise avec un humour labellisé noir-jaune-rouge "Fichu pour fichu". Ce qui lui permet aussi de rappeler clairement son processus de travail basé sur la circularité. Désormais, 45% de son vestiaire est upcyclé, créé à partir de fichus, torchons, jeans mis au rebut et 45% recyclé. Elle s'est fixé des objectifs, avec sa volonté absolue, plus engagée que jamais, et radicale, elle y parvient, montrant ainsi la voie pour un futur dans lequel il est permis de rêver. La preuve flagrante se lit dans son court-métrage Ostal 24 qui réunit une communauté sereine, bienveillante, ancrée dans le quotidien, en une succession de séquences belles comme des tableaux de primitifs flamands. A l'extrême opposé, Olivier Rousteing, chez Balmain, célébrait ses dix ans à la tête de la maison avec un méga festival ouvert au public (15 euros la place) sur l'île Seguin. En ouverture de show, la voix de Beyoncé lisant sa déclaration d'amour au créateur, en clôture, un quarteron de supermodels qui firent les beaux jours de la mode millésimée années 90 - cette décennie a décidément une aura magique pour ceux qui ne l'ont pas connue adolescents. On sait bien que la mode est un éternel recommencement. Ainsi, Maria Grazia Chiuri, directrice artistique des lignes féminines de Dior, pioche dans les archives de la maison, période Marc Bohan et plus précisément dans la collection Slim Look, imaginée en 1961, qui "changea complètement la mode", tout comme l'avait fait le New Look en 1947. Les coupes rappellent les golden sixties qui amorcèrent une certaine libération des femmes et de leur corps. En jaune, vert, rouge, marine, orange ou framboise, pour un effet pop en color block. Et pour asseoir le propos, le décor et la scénographie du défilé reproduisaient grandeur nature le Jeu du non-sens de l'artiste romaine Anna Paparatti, pensé pour "remettre en question les règles de l'art et de la vie". Il y a là matière à réflexion ; en ces temps de (post-)pandémie, où se niche donc l'absurde? Et si c'était pour mieux le traquer dans les moindres recoins que les corps se dénudent? Chez Vivienne Westwood, les mannequins masculins exposent leurs fesses, la gauche en particulier, "probablement parce que je suis droitier", plaisantait le designer Andreas Kronthaler après coup. Chez Miu Miu et Prada, la minijupe "taille basse" de l'an 2000 se réinvente tandis que chez Dolce & Gabbana, un tee-shirt floqué du visage de Jennifer Lopez avec strass et paillettes glisse sexy sur une épaule nue - le revival a tout bon. Couvrant ces voix polyphoniques, qui disent notre époque, il y a celle de Demna Gvasalia pour Balenciaga. Le créateur géorgien est redoutable: son talent, sa vision street et sa main couture, sa faculté à se jouer des tics et des travers de la mode, son humour ravageur, décalé forment un cocktail explosif. Le défilé de cette maison fondée il y a plus d'un siècle par l'homme le plus discret qui fût mettait en scène un vrai-faux photo-call sur red carpet où se mêlaient stars, mannequins et individus lambda. Une mise en abyme où la dérision n'était pas absente, suivie par la projection d'un épisode des Simpsons taillé sur mesure où s'ébattent Marge, Homer, Bart et toute la clique de la petite ville de Springfield rhabillée en Balenciaga et défilant à Paris, Ville lumière. La boucle est bouclée et le rire salvateur. "Merci à Alber de nous avoir tous inspirés". En un défilé-hommage émouvant, un peu aigre-doux, 45 maisons et designers, de Dries Van Noten à Stella McCartney, de Rick Owens à Giorgio Armani et Balenciaga, ont clôturé ensemble la semaine de la mode parisienne. Un dernier adieu à Alber Elbaz, qui écrivit la belle histoire de la maison Lanvin durant quatorze ans, qui oeuvrait pour AZ Factory depuis janvier 2020 et qui s'est laissé rattraper par la mort covidée en avril dernier. Le titre de ce show mémoriel résonnait comme un mantra: "Love Brings Love". Les golden sixties font leur come-back avec des cheveux courts vus un peu partout, l'esprit beatnik de Max Mara et l'optimisme pop de Dior. Une décennie référentielle pour une jeunesse qui se rêverait dorée. Qui dit Fashion Week, dit célébrités. Puisqu'il est à nouveau permis de voyager, elles étaient toutes au rendez-vous, au premier rang. A Paris, Cardi B, reine du rap, a trusté le podium, arpentant les rues et le tapis rouge lookée des pieds à la tête en Balenciaga, Schiaparelli, Richard Quinn, Rick Owens et Thierry Mugler. Qu'elles étaient belles, ces années 90, quand les mannequins tout sourire se riaient des photographes agglutinés à leurs pieds et que la mode s'amusait en diable. Chanel n'a rien oublié de ce temps-là. Et Virginie Viard, sa directrice artistique, non plus. Elle fait défiler sa collection sur un podium haut, comme les aimait Karl Lagerfeld il y a longtemps déjà, sur l'entêtant Freedom! '90 de George Michael et sur une kyrielle de filles tout en jambes, en maillots échancrés, en robes à logo et en tweed couleur lilas, rose ou jaune tendre. Le tandem de photographes Inez van Lamsweerde et Vinoodh Matadin s'amusent à immortaliser les poses en direct live. En toile de fond, et sur l'invitation, leur cliché de la très classe mannequin Vivienne Rohner qui les photographie à leur tour. La mise en abyme est heureuse et peut-être aussi teintée d'un brin de nostalgie très XXIe siècle. Ester Manas défilait pour la première fois à Paris. Avec un titre clin d'oeil, "Dress different", une incitation, un encouragement à "l'empouvoirement". Seules les lignes du corps dictent ce vestiaire essentiellement flou. Il s'agit avant tout d'accompagner les formes, toutes les formes - l'exclusion ne fait pas partie du vocabulaire du duo de créateurs basés à Bruxelles et réunis sous le nom générique d'Ester Manas. Sa grammaire formelle prend son envol dans le dévoilement des peaux, des courbes, des merveilleuses singularités. La transparence a tout bon. Elle affiche son caractère badass, son appartenance, sa communauté. Un défilé prise de position à la charge symbolique. Bravo.