J'ai tiré beaucoup d'énergie de ma colère. Mon père a tout fait pour m'éloigner des fleurs et du monde des fleuristes. Il a été jusqu'à m'envoyer à l'école militaire quand j'avais 16 ans. A la fin des années 70, c'était un secteur conservateur, absolument pas ouvert à un garçon venant du peuple et travaillant avec des fleurs sauvages, des feuilles et d'autres trouvailles bon marché. Lorsque j'ai remporté mon premier championnat belge d'art floral en 1979, une revue spécialisée en a parlé avec indignation. Un don du ciel, car cela m'a encore plus motivé à expérimenter et à repousser mes limites.
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J'ai tiré beaucoup d'énergie de ma colère. Mon père a tout fait pour m'éloigner des fleurs et du monde des fleuristes. Il a été jusqu'à m'envoyer à l'école militaire quand j'avais 16 ans. A la fin des années 70, c'était un secteur conservateur, absolument pas ouvert à un garçon venant du peuple et travaillant avec des fleurs sauvages, des feuilles et d'autres trouvailles bon marché. Lorsque j'ai remporté mon premier championnat belge d'art floral en 1979, une revue spécialisée en a parlé avec indignation. Un don du ciel, car cela m'a encore plus motivé à expérimenter et à repousser mes limites. La pire rencontre que l'on puisse faire est celle avec ses propres limites. En tant que fleuriste, cela m'est arrivé plusieurs fois. Car ceux qui travaillent avec des matières éphémères luttent constamment contre le temps. J'ai toujours trouvé ce défi passionnant, mais je le paie maintenant au niveau de la santé. Etre sur le terrain jour et nuit, pour des mariages, des entreprises, des défilés de mode, des musées et des hôtels n'est plus possible, mon corps est brisé. Ma richesse, c'est d'avoir parcouru le monde. On ne gagne pas beaucoup d'argent en faisant un métier comme le mien : nous oeuvrons à petite échelle et avec des créations temporaires, qui n'ont pas leur place dans les galeries. Pourtant, à part le pôle Nord et l'Antarctique, j'ai travaillé un peu partout, ce qui m'a permis de continuer à évoluer et a changé ma vision. Quand on a fait environ trois cents voyages au Japon, quatre-vingts en Chine et qu'on a été cinquante fois en Thaïlande, c'est normal que l'on absorbe des choses. Aller à l'autre bout du monde et ne rien apprendre, c'est inimaginable pour moi. Un être humain n'échappe pas à ses racines. Mon professeur japonais Noboru Kurisaki m'a appris dans les années 80 qu'une fleur en dit parfois plus qu'un bouquet entier. C'est aussi lui qui m'a montré comment composer avec le symbolisme des espèces et non pas seulement avec leur forme et leur couleur... Et malgré cela, je me suis toujours senti comme étant ancré dans notre pays. Cette exubérance typiquement flamande, ces peintures florales baroques : cela fait partie de mon subconscient. Une nouvelle vision du temps nous ferait du bien. En Occident, le temps est une denrée si rare que tous les artisans en souffrent. Le travail manuel, par définition, ne peut pas être accéléré, ce qui fait que la pression croissante sur le timing ne peut qu'entraîner une perte de qualité. Ce n'est pas non plus un hasard si mon commerce est florissant en Extrême-Orient : les fleuristes ont besoin de temps pour terminer correctement leurs créations, et dans cette partie du monde, ils l'obtiennent. Je ne suis qu'un instrument. J'ai toujours voulu créer des choses qui touchent les gens, mais il n'est pas nécessaire de faire le focus sur mon nom. Le fait que mon travail perdure n'est d'ailleurs possible que grâce à la photographie. J'ai longtemps hésité à y faire appel et à confier mes créations tridimensionnelles au papier, mais soyons honnêtes : sans ce moyen, il n'en resterait rien. Et je n'aurais jamais pu partager ça avec le monde entier. Il est difficile pour moi de faire le bilan. La première question est de savoir ce que signifie une vie réussie. Si je ne regarde que le nombre de victoires, je dirais qu'Eddy Merckx est le descendant le plus brillant de sa famille, mais en termes de personnalité, l'homme plutôt que le succès, c'est peut-être son fils Axel. Tout n'est pas tout noir ou tout blanc. Moi, j'ai toujours tout mis au service de ma passion. Vouloir toujours aller plus loin et plus haut, au point d'en oublier le reste, c'est bien, mais cela fait peut-être de moi un grand égoïste après tout. Lâcher prise est la chose la plus difficile pour des gens comme moi. Ma raison me souffle que c'est maintenant à ma fille Nele et à mon gendre Yann de diriger l'entreprise. Qu'ils vivent et pensent différemment et qu'ils doivent suivre leur propre voie. Mais émotionnellement, cela reste compliqué. Je suis au crépuscule de ma vie, ce cap exige certaines décisions, mais il ne faut pas croire que c'est plus facile avec l'âge.