L e centre-ville de Madrid bouge, se rénove, s'agite. Les époques s'entrechoquent. Les enseignes rutilantes voisinent avec les immeubles historiques. Une librairie homo s'est installée à côté d'une ancienne bodega. Une boutique de prêt-à-porter extravagant cohabite avec un atelier centenaire de tailleur pour hommes. Les façades pimpantes sont décorées de longues rangées de petits balcons. Au deuxième étage, une grand-mère alerte en peignoir fleuri, bigoudis sur la tête, interpelle d'une voix sonore des jeunes filles à l'allure sexy. Le chant des canaris se mêle aux klaxons. Les places de Madrid vibrent, rayonnent et s'amusent. La plus belle est la Plaza Mayor, ourlée par ses galeries ombragées. Elle fut, jadis, le siège de marchés, de joutes, de corridas et d'autodafés. Aujourd'hui, on y prend un verre, on papote, on flâne. A la place Santa Ana, on a démoli le couvent des carmélites, devenu obsolète. Plutôt calme pendant la journée, l'endroit se réveille après minuit. Dans les bars, cafés, clubs de jazz règne une ambiance électrique : la ville continue sa Movida. Mêmes contrastes dans les quartiers " chics ". Sur la Gran Via, on a une vue kaléidoscopique sur des immeubles bourgeois du xixe siècle, des gratte-ciel évoquant le Chicago des années 1920 et des " vaisseaux " du IIIe millénaire en verre à l'architecture audacieuse. Place des Cybèles, ce que l'on prend pour un palais baroque, voire une église, est tout simplement le Palais des Postes. Certains Madrilènes qui ont de l'esprit, l'appellent Notre-Dame des Postes. Même le monument qui rend hommage à Christophe Colomb est double : la statue sur une flèche néogothique de 1885 voisine avec quatre masses de béton ocre résolument futuristes. Tout Madrid se résume ainsi entre passé et futur. Tout se passe comme si la ville des Cortes et Almodovar avait fait, en quelques années, un saut vertigineux d'un siècle.
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L e centre-ville de Madrid bouge, se rénove, s'agite. Les époques s'entrechoquent. Les enseignes rutilantes voisinent avec les immeubles historiques. Une librairie homo s'est installée à côté d'une ancienne bodega. Une boutique de prêt-à-porter extravagant cohabite avec un atelier centenaire de tailleur pour hommes. Les façades pimpantes sont décorées de longues rangées de petits balcons. Au deuxième étage, une grand-mère alerte en peignoir fleuri, bigoudis sur la tête, interpelle d'une voix sonore des jeunes filles à l'allure sexy. Le chant des canaris se mêle aux klaxons. Les places de Madrid vibrent, rayonnent et s'amusent. La plus belle est la Plaza Mayor, ourlée par ses galeries ombragées. Elle fut, jadis, le siège de marchés, de joutes, de corridas et d'autodafés. Aujourd'hui, on y prend un verre, on papote, on flâne. A la place Santa Ana, on a démoli le couvent des carmélites, devenu obsolète. Plutôt calme pendant la journée, l'endroit se réveille après minuit. Dans les bars, cafés, clubs de jazz règne une ambiance électrique : la ville continue sa Movida. Mêmes contrastes dans les quartiers " chics ". Sur la Gran Via, on a une vue kaléidoscopique sur des immeubles bourgeois du xixe siècle, des gratte-ciel évoquant le Chicago des années 1920 et des " vaisseaux " du IIIe millénaire en verre à l'architecture audacieuse. Place des Cybèles, ce que l'on prend pour un palais baroque, voire une église, est tout simplement le Palais des Postes. Certains Madrilènes qui ont de l'esprit, l'appellent Notre-Dame des Postes. Même le monument qui rend hommage à Christophe Colomb est double : la statue sur une flèche néogothique de 1885 voisine avec quatre masses de béton ocre résolument futuristes. Tout Madrid se résume ainsi entre passé et futur. Tout se passe comme si la ville des Cortes et Almodovar avait fait, en quelques années, un saut vertigineux d'un siècle. A deux pas débute la promenade de l'art. Le Prado est un fabuleux trésor de chefs-d'£uvre. Il fait admirer ses Vélasquez (" Les Ménines "), Goya (" Maya desnuda "), Greco, Zurbarán, Titien. A côté, la collection Thyssen-Bornemisza, rapatriée depuis Lugano en 1992, s'est installée au palais du xviiie siècle de Villahermosa. C'est un tour d'horizon de l'art mondial, réuni par une famille de grands collectionneurs. De Rubens à Carpaccio, de Memling à Van Gogh, environ 800 £uvres, dont de très nombreux portraits, racontent l'évolution des sensibilités et des émotions depuis le xive siècle. Le portrait de Giovanna Tornabuoni, noble florentine, est sans doute le plus beau. Domenico Ghirlandaio a superbement rendu son attitude sereine et altière, sa peau laiteuse et sa chevelure blonde. Bref, c'est l'idéal de la beauté durant la Renaissance. A quelques pas encore, le centre d'art moderne Reina Sofia, aménagé dans l'ancien hôpital général, est dédié à l'art contemporain, de 1891 à nos jours. L'architecte Ian Ritchie a imaginé un accès très moderne, par des ascenseurs extérieurs, tels des cages de verre. On monte directement à l'étage le plus important, le deuxième. On verra " Guernica " et " La Femme en bleu " de Picasso, " La Fille à la fenêtre " de Dalí, des Juan Gris et des Joan Miró. Les richesses du musée sont telles, qu'il a fallu prévoir une extension. Jean Nouvel, le célèbre architecte français y planche déjà. On ne manque pas une autre " perle " de Madrid : le quartier royal qui a de la noblesse et du style. Il s'est développé sous l'impulsion de Philippe II. Le roi quitte Tolède, la capitale, et arrive à Madrid au milieu du vxie siècle. Sa troisième épouse, Isabelle de Valois, se plaisant dans cette petite ville, Philippe II décide d'y transférer, de Tolède, les divers organismes du gouvernement royal. C'est donc seulement en 1561 que Madrid devient la capitale " définitive " (avec une petite parenthèse toutefois entre 1601 et 1605, lorsque son fils Philippe III transporte cour et gouvernement à Valladolid). Philippe II fait d'une pierre deux coups car de Madrid il peut surveiller à loisir la construction de son cher palais-monastère tout proche, où il se fixera en 1571. Le Palais royal est une ancienne forteresse édifiée au xive siècle. Philippe II la restaure et l'aménage, va à l'essentiel. Ce sont les souverains successifs qui l'embelliront en fonction des goûts des époques. D'où cette étonnante et parfois un peu exubérante mosaïque de styles, de meubles, de tapis, de couleurs et de lustres. Le Palais a servi de résidence officielle de la famille royale jusqu'en 1931. Patrimoine national et musée, il est encore utilisé pour des manifestations officielles les plus prestigieuses. Ici a été signée l'adhésion de l'Espagne au Marché commun en 1980 ou encore le traité de la paix au Proche-Orient en 1991. Puis on prend un grand bol d'air à l'autre bout de Madrid, dans le parc du Retiro. Philippe IV, trouvant l'ambiance du Palais royal un peu austère, fait construire ici, au début du xviie siècle, un nouveau palais, somptueux. Un " colisée de théâtre " propose des mégaspectacles inspirés des £uvres de Lope de Vega et de Calderon. Au Retiro règne une fête perpétuelle. Bals, mascarades, mondanités et fêtes prestigieuses se succèdent, entraînant d'incroyables débauches d'argent. Tout cela est fini, bien entendu. Aujourd'hui, le calme est olympien. Le dernier plaisir à ne pas manquer : une simple promenade parmi les arbres et les bosquets. On admire de loin le Palais de Cristal, une sorte de serre Art nouveau, construite en 1887 pour l'Exposition des Philippines et le Palais de Vélasquez, datant de 1883. Les deux servent d'écrins à des expositions. De Madrid, on rayonne facilement pour découvrir les trésors de la Castille et... du patrimoine mondial. Première étape : l'Escorial, l'habitation de Philippe II, fils et successeur de Charles Quint. Il monte sur le trône en 1556. Certes, il n'est plus l'empereur comme son père, mais reste toujours le premier souverain de l'Europe. Maître de la paix et de la guerre, grand défenseur de la Foi, combattant farouche des protestants, Philippe II exerce un pouvoir terrible. Regard fixe, parole rarissime, il est d'une froideur glaciale et inspire à tous une véritable terreur. On ne l'approche qu'en tremblant. Bien installé au pouvoir, il s'attaque à son projet mégalomane et gigantesque : la construction de l'Escorial, palais-monastère, qui doit, d'abord, servir Dieu et accueillir les dépouilles mortelles des rois d'Espagne. Pour l'édifier, il choisit un paysage à l'avenant : poignant. Dans la dure et hostile sierra de Guadarrama, on découvre de loin sa masse écrasante. Son aspect sévère est dû surtout à la pierre, un granit grisâtre qui fait des angles secs et coupants et absorbe la lumière sans la réfléchir. Les murailles uniformes, infinies, percées à intervalles réguliers de quatre rangées de fenêtres illustrent le mépris de Philippe II pour l'ornement, la séduction et l'anecdote. On pénètre dans la Capilla Mayor, autrement dit l'église. Un immense retable de jaspe, de marbre et de bronze, heurte la vue. C'est d'un kitsch absolu, mais Philippe II voulait offrir à son Dieu le temple le plus beau. Tout autour, c'est le vide, le vide géant, le poids écrasant des colonnes et des coupoles, l'immobilité, la sévérité et le silence des pierres grises. On frissonne. Juste en dessous se trouve le Panthéon des Rois. On descend un escalier d'un luxe inouï, rien que du marbre, du jaspe et du bronze. Dans l'octogone funèbre, ils sont tous là : les Charles, les Philippe, les hommes séparés des femmes, enchâssés, cadenassés pour l'éternité dans de somptueuses caisses de marbre. Il reste encore quelques sépulcres vides... On remonte rapidement à la surface, pour un tête-à-tête avec l'habitation de Philippe II. Parfois, un mur blanchi à la chaux donne une touche " humaine ". Parfois, on surprend une petite frise d'azulejos, sympathique et conviviale. Mais, partout c'est la même raideur, la même froideur. Tout, ici, est Dieu, la hantise de Dieu... On contemple les magnifiques remparts d'Avila depuis un étrange monument fait de quatre colonnes doriques. Ce sont des tonnes et des tonnes de pierres blondes étalées sur deux kilomètres et demi et renforcées par 88 tours. Superbe ! Thérèse de Cepeda y Ahumada est née à l'intérieur de ses remparts le 25 mars 1515. Elle est jolie, elle le sait et ne pense qu'à plaire, s'amuser, rire et séduire. Souvent, elle s'habille en orange. Les oranges, alors récemment introduites en Europe, sont synonymes de l'élite aux goûts raffinés ! Coquette, amoureuse de la vie, elle entre pourtant chez les carmélites. Mais, en ce début du xvie siècle, les règles s'y sont beaucoup assouplies. Certes, on prie beaucoup, mais le séjour ressemble à une retraite mondaine. Les contacts avec l'extérieur sont quotidiens. Très tôt, Thérèse est terrassée par une étrange maladie. On parle, aujourd'hui, d'une forme d'épilepsie. Les crises, parfois d'une violence extrême, ne l'abandonneront jamais. Thérèse souffre en silence, car elle pressent son destin : devenir la sainte de l'extase. Les visions commencent très tôt. Elle les décrira plus tard en détail, dans un style limpide et fluide. En 1562, elle s'attaque à une tache gigantesque, la réforme de l'ordre du Carmel. Objectif ? Supprimer les contacts avec l'extérieur, interdire les belles robes et les chaussures. Bref, resserrer les règles, revenir à la tradition, réintroduire la vie contemplative et la pauvreté. Thérèse fondera au total 17 couvents " réformés ". Obstinée, volontaire, dotée d'un caractère de fer, elle n'abandonnera jamais sa tâche, luttant sans cesse contre les intrigues et les calomnies les plus viles. Son £uvre a été récompensé en 1970, par le pape Paul VI qui l'a élevée à la dignité de la première femme docteur universel de l'Eglise. A Avila, on pousse la porte de l'église Sainte-Thérèse, édifiée à l'emplacement de sa maison natale, on visite le couvent des carmélites de l'Incarnation où elle a fait ses premières armes. C'est bien la ville de sainte Thérèse. L'atmosphère y est singulière, très intense. Elle est toujours imprenable. Hissée, tel un vaisseau, sur un promontoire, une rivière la protège de chaque côté. Sur la proue du vaisseau, l'Alcazar, une superbe forteresse, édifiée dès le viiie siècle. Isabelle la Catholique, couronnée ici en 1474, était sans doute sa locataire la plus célèbre et la plus prestigieuse. On admire l'imposant mobilier d'époque, du xve siècle, la chambre d'Isabelle, sobre et plutôt spartiate. A côté de la Plaza Mayor, la cathédrale mérite une halte incontournable. Il s'agit de la troisième version. La première n'a laissé aucune trace. La deuxième, de style roman, a été démolie par la noblesse castillane, tout au début du xvie siècle. Charles Ier d'Espagne, futur Charles Quint n'est qu'un adolescent, ne parlant pas un mot d'espagnol, quand il arrive de Gand, sa ville natale, avec la prétention de régner sur le pays à la place de sa mère, Jeanne la Folle. Dans le sillage du " Flamand ", il y a aussi " sa " noblesse. A Ségovie, c'est le tollé. Les nobles se révoltent, brûlent et détruisent tout, dont la cathédrale. La première pierre de l'actuelle cathédrale sera posée en 1525. Etant donné sa taille immense, elle ne sera achevée que deux siècles plus tard. A l'intérieur, on remarque de beaux vitraux du xvie siècle et une série de tapisseries flamandes, retraçant l'histoire de Zénobie, reine de Palmyre. Le clou du programme ? Un immense aqueduc romain. Il a 166 arches, deux étages, une allure folle et enchaîne le promontoire de Ségovie à la colline voisine. Il a été construit il y a deux mille ans, sans une goutte de mortier ! Même s'il n'alimente plus la ville en eau depuis le début du xxe siècle, il participe à la vie de la cité qu'il surplombe de sa masse intacte. Animations, cafés, marchés se développent autour de ses piliers. Ce n'est pas une ruine, ce n'est même pas un monument historique, c'est un élément vivant et vital. Si toutes les antiquités romaines pouvaient avoir le même destin... Barbara Witkowska