JOUR 1 : PARIS - MAISONS-LAFFITTE 53,6 KM

La ligne de départ : le parvis Notre-Dame, point zéro des routes de France, dont la rose des vents nichée entre les pavés sert de référence à toutes les cartes de l'Hexagone. Premiers coups de pédale dans la quiétude la plus totale. En cette heure matinale, on ne croise que quelques âmes dans un Paris qui s'éveille à peine. Plus loin, les abords du canal Saint-Martin sont baignés d'un calme tout aussi dominical. Empruntant le réseau d'écluses mis en place par Napoléon, le Bassin de la Villette et le canal Saint-Denis, nous rejoignons le méandre septentrional de la Seine, où nous attend le premier panneau indiquant la direction de Londres. Cela dit, on se tromperait difficilement, puisqu'il suffit de suivre le fleuve...
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La ligne de départ : le parvis Notre-Dame, point zéro des routes de France, dont la rose des vents nichée entre les pavés sert de référence à toutes les cartes de l'Hexagone. Premiers coups de pédale dans la quiétude la plus totale. En cette heure matinale, on ne croise que quelques âmes dans un Paris qui s'éveille à peine. Plus loin, les abords du canal Saint-Martin sont baignés d'un calme tout aussi dominical. Empruntant le réseau d'écluses mis en place par Napoléon, le Bassin de la Villette et le canal Saint-Denis, nous rejoignons le méandre septentrional de la Seine, où nous attend le premier panneau indiquant la direction de Londres. Cela dit, on se tromperait difficilement, puisqu'il suffit de suivre le fleuve... A Chatou, nous nous permettons déjà un détour par l'île des Impressionnistes, où Renoir a notamment peint son Déjeuner des Canotiers. La terrasse du célèbre tableau est toujours là, avec son auvent à rayures et sa balustrade en bois. Mais les touristes, à ce moment-là, sont bel et bien réveillés, et nous décidons que notre première pause-café attendra un peu. Nous reprenons la route vers Maisons-Laffitte, dont la première image est celle du château où le jeune Roi-Soleil assista, à l'âge de 13 ans, à un banquet pantagruélique. L'imposante bâtisse du XVIIe siècle a également vu passer Voltaire. Et plus " récemment ", en 1988, ce sont John Malkovich, Glenn Close, Michelle Pfeiffer, Uma Thurman ou Keanu Reeves qui s'y sont installés, le temps d'y tourner les scènes du film Les liaisons dangereuses.En quittant l'entité du côté de l'hippodrome de Maisons-Laffite, nous traversons un quartier de villas fastueuses avant de nous engager dans la forêt pour rallier L'Etoile du bout du monde, une clairière où se rejoignent dix sentiers en terre battue. Depuis la route de la Vente Frileuse, notre GPS nous oriente vers celle du Corra. A Vigny, nous croisons deux cyclistes allemands dépités devant le Café de la Poste, qui est fermé. Mauvaise nouvelle : Wy-dit-Joli-Village et toute la route de Bazincourt ne possèdent aucun lieu pour se désaltérer. Même Villarceaux, le somptueux château Renaissance où la courtisane Ninon de Lenclos se plaisait à recevoir l'intelligentsia parisienne - dont un certain Molière -, affiche porte close. On se réjouit donc d'avoir pris suffisamment d'eau dans notre besace, tout en admirant la vaste demeure de Théméricourt où s'est réfugié le dictateur haïtien Bébé Doc pour fuir la révolte populaire dans son pays, avant que l'endroit ne soit reconverti en musée. A Bray-et-Lû, notre chemin rejoint celui de l'Epte, la frontière naturelle qui marquait autrefois la limite entre le Royaume de France et le Duché de Normandie. Pris de panique en voyant les envahisseurs normands s'engager sur la Seine après avoir débarqué sur les côtes européennes, aux IXe et Xe siècles, le souverain français avait décidé de leur céder les terres entre la mer du Nord et l'Epte pour préserver le reste de son royaume. La Normandie conserva son indépendance trois siècles, soumettant l'Angleterre (lors de la bataille de Hastings), l'Ecosse et une partie de l'Italie. Malgré ce passé guerrier, nous nous sentons plus que bienvenus sur les berges de l'Epte, bordées sur 21 km d'une excellente piste cyclable. Tout au long de l'Avenue Verte, de petites gares rappellent le temps pas si lointain où passait ici une ligne régionale. Après un copieux petit-déjeuner, nous retournons sur nos pas pour découvrir Gisors et son château du XIe siècle. Construite sur l'ordre de Guillaume le Roux, fils du Conquérant, la forteresse médiévale apparaît dans les récits consacrés au trésor des Templiers et a donc suscité bien des convoitises au fil du temps. Excédé par les fouilles clandestines répétées, André Malraux (qui était à l'époque ministre de la Culture) décida, dans les années 60, d'envoyer sur place les troupes du génie pour explorer de fond en comble les tunnels souterrains et autres cachettes. La quête ne livra pas la moindre pièce d'or mais donna naissance à un nouveau mythe, celui de l'escamotage du fameux trésor par le gouvernement. La journée passe à toute vitesse. Et l'après-midi s'achève en beauté : nous nous attaquons aux " montagnes de Normandie " qui culminent à 180 mètres - un défi à notre portée malgré l'opiniâtre vent du nord. Durant plusieurs kilomètres, nous longeons un accotement envahi de coquelicots, comme si on avait voulu colorier la route en rouge... Jusqu'en 1988, un train ralliait le terminal de ferry de Dieppe au départ de Paris. C'est une partie de son trajet que nous suivons, sur un tapis d'asphalte de trois mètres de largeur - un vrai boulevard cycliste au milieu de la verdure ! La journée, a priori facile, nous réserve tout de même une rencontre inattendue aux environs de Beaubec-la-Rosière, où nous manquons de foncer droit dans un peloton de vélos rouillés chevauchés par des individus bizarrement costumés. On apprend qu'il s'agit des joyeux lurons du Pink Pub de Bognor, dans le Sussex anglais, qui sont en route pour Paris afin de récolter des fonds pour un hôpital des enfants. Lors d'une journée d'animation bien arrosée, ils ont eu l'idée d'enfourcher des vélos de cinquième main pour cette étonnante épopée... et ils n'abandonneront pour rien au monde. L'un d'eux, déguisé en Captain America, nous explique : " Chez nous, ce parcours Londres-Paris est presque synonyme d'oeuvre caritative : chaque année, des dizaines de groupes effectuent un trip sponsorisé sur l'Avenue Verte. " Un peu plus tard, à Dieppe, de nombreux cyclistes arrivent, en ordre dispersé, pour le ferry de 18 heures, dont plusieurs Allemands et Autrichiens, quelques Slovènes et Italiens, et même deux Américains débordant d'enthousiasme. " Nous reviendrons faire du vélo en Europe l'année prochaine... peut-être en Belgique ! " Ainsi s'achève une journée décidément placée sous le signe de la bonne humeur, qui marque nos ultimes coups de pédale dans l'Hexagone... Hello England ! Curieux d'emprunter un petit bout du National Cycle Network - le réseau des grandes voies cyclables du Royaume-Uni -, nous quittons provisoirement l'Avenue Verte au profit de la NCN 20 qui relie Brighton à Crawley. Au programme : une étape assez courte le long de la côte, soit deux heures à peine en comptant un détour par les Seven Sisters, les plus célèbres falaises d'Angleterre. Hélas, celles-ci sont dissimulées sous un épais manteau de brouillard... alors qu'à quelques kilomètres plus à l'ouest, entre Newhaven et Brighton, il fait plein soleil ! Le trajet pour rejoindre Brighton n'en est pas moins plaisant. Visible de loin, la fameuse jetée n'offre en réalité qu'une longue succession de fast-foods, chopes géantes, attractions de foire, mouettes chapardeuses, bronzeurs endormis, boutiques à tatouages, portraitistes et diseuses de bonne aventure. Mais l'ambiance est tout autre aux abords du Royal Pavilion, où l'on croise quelques visiteurs installés dans l'herbe avec un livre ou un casque sur les oreilles, une tribu de bambins ou un couple d'amoureux. Bâtiment d'inspiration indienne au décor chinois, le palais a été construit à l'instigation du très excentrique George IV, qui adorait venir s'aérer à la côte lorsqu'il était prince héritier puis régent. Les dettes générées par son extravagance aux tables de jeu, ses fêtes et l'aménagement de sa fastueuse demeure ont finalement été acquittées par la nation. Les Anglais sont décidément très cléments avec leur famille royale. Même si, à sa mort en 1830, le Times a déclaré que jamais homme n'avait été moins regretté que ce bon vieux George... L'idée du jour n'est pas brillante : emprunter la NCN 20 qui file droit vers le nord. En cause : un trajet " cycliste " qui se contente de suivre les routes ordinaires, passablement fréquentées. Ainsi, à hauteur de Slaugham, il s'en faut de peu que nous nous engagions sur la M23, l'autoroute n'étant séparée de la piste cyclable que par une discrète bordure en pierre. Un peu plus loin, Crawley constitue l'une des villes satellites de Londres construites après la Seconde Guerre mondiale. Elle est aussi verte qu'aérée, mais ne représente qu'un intérêt relatif avec ses rues commerçantes bordées de magasins " tout à une livre ". Une journée qui n'est pas forcément à marquer d'une pierre blanche... L'étape débute de façon mémorable par un passage assez hallucinant en dessous du couloir d'atterrissage de l'aéroport de Gatwick. Nous traversons aussi quelques villages, où les cyclistes sont souvent relégués sur les trottoirs, la philosophie étant que les usagers faibles, manifestement, n'ont qu'à se débrouiller entre eux. Le circuit comporte néanmoins des tronçons charmants, notamment celui qui longe la Wandle et le complexe de Wimbledon. Pas de doute : aborder Londres par le sud est extrêmement agréable. Dans les parcs, les Frisbees passent comme des soucoupes volantes, tandis que de petits hommes en blanc s'adonnent au culte du cricket. Un peu plus loin, les fous de foot ponctuent leurs tirs de jurons bien sentis, et les rugbymans en herbe grognent sous la pression d'une mêlée. Arrivés à la station électrique de Battersea, nous nous attardons face au complexe industriel qui, en 1977, figurait sur la pochette de l'album Animals de Pink Floyd. Le lieu a été racheté pour un demi-milliard d'euros par des investisseurs malais, qui sont en passe de le reconvertir en zone d'habitations, commerces et bureaux. A côté, se dressera bientôt un hôtel dessiné par Foster + Partners, faisant probablement du quartier l'un des coins les plus branchés des bords de la Tamise. Notre périple se termine... à pied. Car ce jour-là, dans le centre de la capitale britannique, 250 000 manifestants sont venus protester contre la politique d'austérité du gouvernement. Vélo à la main, nous nous laissons porter par la foule en direction du London Eye, tandis que la pluie s'annonce. Sous la grande roue, notre compteur affiche 455,99 km, soit une moyenne de 14,2 km/h sur l'ensemble de cette Avenue Verte qui, entre ses surprises, ses beaux paysages, ses routes lunatiques, ses détours historiques ou ses escales reposantes, nous a offert un joli panorama de souvenirs... PAR IGNACE VAN NEVEL