Dans notre souvenir, Domenico Dolce, 51 ans, et Stefano Gabbana, 47 ans, que bon nombre de leurs collaborateurs appellent les Créateurs - avec une majuscule - ne pouvaient redescendre au niveau du commun des mortels que pour asséner des dogmes et des commandements sur le style. Ou pour égrener la liste de leurs maisons (Milan, Portofino, Stromboli, Roquebruneà) et des fêtes sur leur yacht avec Naomi Campbell et David Beckham. Mais les réduire à des ambassadeurs du culte people ne serait voir que l'arbre qui cache la forêt de l'irréductible association de deux hommes, à la tête d'un empire de mode dépassant le milliard et demi d'euros de chiffre d'affaires et fort de 3 700 collaborateurs à travers le monde. Tout en restant indépendants, ils ont fait de leurs initiales accolées le symbole d'un certain way of life à l'italienne, au point de pouvoir se passer aujourd'hui de logo. Si leurs destinées sentimentales sont désormais séparées, les deux partenaires sont liés par une complicité d'esprit qui fait la sève de leur marque et qu'on perçoit dans leurs apartés passant de l'anglais à l'italien et leurs éclats de rire permanents. Entretien dans leur décor milanais de la via San Damiano : tentures de velours pourpre, sofa léopard, pietà qui côtoie Madonna.
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Dans notre souvenir, Domenico Dolce, 51 ans, et Stefano Gabbana, 47 ans, que bon nombre de leurs collaborateurs appellent les Créateurs - avec une majuscule - ne pouvaient redescendre au niveau du commun des mortels que pour asséner des dogmes et des commandements sur le style. Ou pour égrener la liste de leurs maisons (Milan, Portofino, Stromboli, Roquebruneà) et des fêtes sur leur yacht avec Naomi Campbell et David Beckham. Mais les réduire à des ambassadeurs du culte people ne serait voir que l'arbre qui cache la forêt de l'irréductible association de deux hommes, à la tête d'un empire de mode dépassant le milliard et demi d'euros de chiffre d'affaires et fort de 3 700 collaborateurs à travers le monde. Tout en restant indépendants, ils ont fait de leurs initiales accolées le symbole d'un certain way of life à l'italienne, au point de pouvoir se passer aujourd'hui de logo. Si leurs destinées sentimentales sont désormais séparées, les deux partenaires sont liés par une complicité d'esprit qui fait la sève de leur marque et qu'on perçoit dans leurs apartés passant de l'anglais à l'italien et leurs éclats de rire permanents. Entretien dans leur décor milanais de la via San Damiano : tentures de velours pourpre, sofa léopard, pietà qui côtoie Madonna. Domenico Dolce (à droite sur la photo) : A ce niveau, j'ai une mémoire familiale chargée ! Mon père était tailleur à Polizzi Generosa, près de Palerme, et je me souviens des moments passés avec ses clients, des séances d'essayage, du toucher des étoffes luxueuses, de la coupe des costumesà Les gens venaient se faire confectionner des vêtements pour les mariages et les événements religieux. Ça a énormément influencé ma vie. Stefano Gabbana : Mon père travaillait dans une imprimerie milanaise. Je n'avais pas d'icône vestimentaire dans mon enfance. J'ai découvert tout cet univers quand j'ai commencé à étudier la mode, à 18 ans. S.G. : J'ai toujours porté ce que j'aimais et je suis fidèle au même style depuis mes 20 ans : un jeans déchiré et une chemise blanche. D'ailleurs, Domenico se moque de ma jambe à l'air été comme hiver ! Quand on s'est rencontrés, en 1980, il était beaucoup plus fashion que moi. D.D. : Dans ma famille, on avait des vêtements pour toutes les saisons. En arrivant à Milan, en 1979, j'ai découvert le monde de la mode, l'émergence du prêt-à-porter masculin, Armani, Versaceà J'étais fou de mode jusqu'à l'excès. Pendant deux ou trois ans, j'ai changé tout le temps de style : j'ai pu m'habiller comme un prêtre ou en tenue militaire, c'était une façon de faire une introspection, de me découvrir. Quand j'ai commencé à créer pour Dolce & Gabbana, j'ai compris que, de l'intérieur, j'étais obligé de prendre de la distance par rapport à mes propres vêtements et j'ai tout simplifié. J'ai mon uniforme, comme un mécanicien ou un pharmacien : pull en cachemire, pantalon simple ou costume noirà D.D. et S.G. : Marcello Mastroianni pour ses costumes noirs étroits. Pour le chic plus casual, Steve McQueen et James Dean. Al Pacino est aussi une référence pour nous, dans Scarface, dans Le Parrain et dans tous ses films en général. En Italie, une nouvelle génération d'acteurs est en train d'émerger, mais il faut du temps pour créer une icône et définir un style. D.D. : Les joueurs de football. Nous habillons l'équipe d'Italie et le Milan AC depuis 2006, et nous avons même réalisé trois livres sur les footballeurs et de nombreuses campagnes publicitaires avec des sportifs. Notre référence reste David Beckham, parce qu'il a bousculé les mentalités sur l'apparence vestimentaire masculine. Tout en étant hétéro, il change de coiffure et de tenue en permanence. Nous l'avons rencontré en 1996, alors qu'il fréquentait notre boutique londonienne, et c'est à travers lui que nous avons approché le monde du sport. Avant, pour l'opinion publique, la mode était une affaire de gays, et les autres refusaient de s'y intéresser. Les joueurs de foot ont permis de populariser la mode. Les hommes ont retrouvé le plaisir de s'habiller. S.G. : C'est vrai que le plus grand changement de ces vingt dernières années vient de la mode masculine et non féminine. C'est une révolution silencieuse mais conséquente. Un phénomène qui ne fait que débuter, si on se souvient de l'exubérance des hommes au cours des siècles précédents ! S.G. : C'est plutôt l'idée d'un corps sain et sportif, car soigner son apparence est devenu un fait de société. C'est une forme de beauté classique qu'on retrouvait déjà dans les sculptures antiques. Tout le monde nous prend pour des extravagants, mais nous sommes très classiques ! D.D. : Je vais à l'église tous les dimanches quand je suis à Milan. C'est une discipline indispensable qui fait partie de ma vie. S.G. : Je suis un peu plus paresseux. Je vais à l'église pour prier, mais je ne reste pas toute la durée de la messe. Nous venons tous les deux de familles très catholiques et il est vrai que cet intérêt pour la religion fait partie de Dolce & Gabbana. S.G. : Nous avions déjà commencé à dessiner la collection quand on a découvert le film. Nous partageons avec le réalisateur de Cinema Paradiso cet amour de la Sicile dont il est originaire, comme Domenico. Par le passé, nous avons fait trois films de pub avec lui, dont deux avec Monica Bellucci. Cette imagerie de la Méditerranée, le baroque, les films, le mélange des générationsà ce sont nos racines, notre façon de vivre. Quand j'ai rencontré Domenico et que j'ai commencé à lui poser des questions sur la Sicile, il ne voulait pas m'en parler, il faisait un rejet. Ça a pris du temps. D.D. : J'ai grandi dans une société assez conservatrice et j'ai voulu m'en affranchir. Si vous voulez être différent, il faut partir pour mieux vous rapprocher de vos origines ensuite. C'est un sentiment difficile à expliquer à ceux qui n'ont pas vécu dans cette île. C'est une sublime maîtresse que tout le monde a voulu conquérir, sans jamais réussir à l'avoir. Stefano y adore plein de choses que je déteste, comme la céramique sicilienne, qui me rappelle les porte-parapluies des grand-mèresà S.G. : Mais oui, je suis plus conservateur que lui, même si les gens pensent l'inverse ! Domenico est tourné vers le futur, vers les nouvelles technologies, ce qui n'est absolument pas mon cas. S.G. : Nous aurons 67 et 71 ansà Qui sait, peut-être que quelqu'un d'autre s'occupera de Dolce & Gabbana, sous notre houlette ? D.D. : Je ne planifie rien. J'adore les surprises. S.G. : Mais c'est faux, c'est une illusion totale ! Il en rêve, mais on ne peut pas être à la tête d'une compagnie de cette taille sans avoir un £il sur le planning. Par Anne-Laure Quilleriet