Le syndrome de Stendhal a la vie dure. L'auteur du Rouge et le Noir et de Voyage en Italie, pris d'une évanouite à la Dubosc face à tant de beauté, a fait des millions de petits. Dans le parc touristique mieux connu sous le nom de planète Terre, rares sont ceux qui ne fantasment pas puissamment la patrie de Dante, Léonard et Rocco - sur sa lumière, ses glaces, ses belles personnes à Vespa. " Bien sûr, qu'on capitalise sur cette image bizarrement idyllique ", dit pince-sans-rire, Nicola Taricco, £nophile turinois en charge de remplir de nectars péninsulaires les verres des clients de la Piola.libri. Dans cette libraire bar à vin du quartier européen, tout en murs rouges et mobilier cool, accompagné du signore Jacopo Panizza, un passionné de littérature contemporaine né à Modène comme le vinaigre balsamique, ils injectent...

Le syndrome de Stendhal a la vie dure. L'auteur du Rouge et le Noir et de Voyage en Italie, pris d'une évanouite à la Dubosc face à tant de beauté, a fait des millions de petits. Dans le parc touristique mieux connu sous le nom de planète Terre, rares sont ceux qui ne fantasment pas puissamment la patrie de Dante, Léonard et Rocco - sur sa lumière, ses glaces, ses belles personnes à Vespa. " Bien sûr, qu'on capitalise sur cette image bizarrement idyllique ", dit pince-sans-rire, Nicola Taricco, £nophile turinois en charge de remplir de nectars péninsulaires les verres des clients de la Piola.libri. Dans cette libraire bar à vin du quartier européen, tout en murs rouges et mobilier cool, accompagné du signore Jacopo Panizza, un passionné de littérature contemporaine né à Modène comme le vinaigre balsamique, ils injectent le nec plus ultra de la culture ritale dans le c£ur déjà conquis des expatriés qui peuplent les alentours. Le premier, le drôlet du binôme, le gourmand rigolo, avait un grand-père caviste et s'est formé au jus de la treille dans le Piémont avant d'ouvrir un premier bar à Bruxelles. Le second, plus distant, l'intello téméraire, diplômé en droit, a débarqué dans la capitale belge pour bosser dans une ONG orientée environnement. Le premier avait de la famille qui travaillait au Conseil, il connaissait déjà les bords de Senne. Le second a vite compris le potentiel d'une ville cosmopolite pour distiller son goût de la littérature. Le premier recevait le second dans son bar à vin. Le second a discuté avec le barman. Pour une fois, ils n'ont pas refait stérilement le monde mais monté un vrai projet commun. Et aujourd'hui, sur les étagères voisinent des produits du terroir choisis par le premier et une sélection de livres opérée par le second, romans, essais et vade-mecum de l'art (dolce) de vivre. Ça va de La Cuillère d'argent à Niccolò Ammaniti en passant par des auteurs plus confidentiels. À 90 % en italien dans le texte. " En ce qui concerne l'aspect culturel de la Piola, on s'adresse essentiellement aux italophones et aspirants ", éclaire Jacopo, bobo jeans-basket. Des conférences sont aussi données, avec écrivains, sociologues, etc. " Du coup, on est un peu devenu le QG des Italiens de Bruxelles ", souligne, pas peu fier, Nicola, derrière ses lunettes de philosophe de gauche. Plus accessibles aux philistins de la langue d'Umberto Eco, des concerts électrisent régulièrement cette trattoria où la devise tient en quatre mots : vino, parole, arte, gusto. Eu égard au dernier mot, le bouche-à-oreille fonctionne à merveille dans le quartier depuis trois ans. Tous les soirs de la semaine, à l'heure de l'apéro, il faut les voir, ces chep-tels de fonctionnaires douze étoiles se jeter sur le bar garni d'antipasti. Et pourtant. S'ils vendent leur pays avec la tchatche idoine, nos deux immigrés 3.0. ne vantent en rien la terre qu'ils ont quittée au début des années 2000. " L'Italie ne m'a jamais rien donné, s'irrite Jacopo. C'est un pays de vieux. Si vous êtes jeunes et avez un projet mais ne connaissez personne, c'est très difficile de parvenir à vos fins. " Nicola renchérit : " Pour ouvrir ce type d'établissement à Turin, il faut ajouter un zéro à la somme à investir. Et bien qu'on promeuve la culture italienne, on n'obtiendra aucune aide des institutions, alors qu'ici la commune de Bruxelles nous a même un peu aidés. " À les entendre, l'herbe serait donc plus verte sous l'Atomium qu'aux abords du Colisée, la misère intellectuelle ne serait pas moins pénible au soleil : " Même si les Belges sont moins flexibles sur les horaires, ils sont radicalement plus ouverts aux étrangers que chez nous, constate Nicola. À Bruxelles en tout cas, vous avez l'habitude de la multiculturalité, c'est une chance. " S'ils racontent en boutade qu'ils sont arrivés ici par erreur, - " on voulait aller à Amsterdam et notre voiture est tombée en panne sur le Ring " - Jacopo et Nicola préfèrent dorénavant l'Italie du Grand Jacques, celle qui descendrait l'Escaut, à l'Italie tout court. Le pays qu'ils aiment tient sur quelques mètres carrés, dans des milliers de pages et des flacons en verre. Elle s'appelle Piola.libri, État " apolitique ", à les en croire. Malgré ses murs rouge profond. Carnet d'adresses en page 48.Baudouin Galler On visait Amsterdam, notre voiture est tombée en panne sur le Ring.