Roland Le Bévillon et Maurice Savinel, à la tête d'un cabinet de décorateurs parisiens, ont longtemps vécu au Palais Royal. Lassés de faire la navette avec leur bureau du Marais, ils décident de trouver un appartement de 300 m2 où vivre, travailler et installer leurs collaborateurs. Rue de Rivoli, ils avisent un panneau proposant deux espaces à louer dans un immeuble conçu par Percier et Fontaine, les architectes de Napoléon. Pendant plus de six semaines, ils s'interrogent. Quel appartement choisir ? Celui de l'étage noble avec son décor Empire, son parquet Versailles et sa belle hauteur de...

Roland Le Bévillon et Maurice Savinel, à la tête d'un cabinet de décorateurs parisiens, ont longtemps vécu au Palais Royal. Lassés de faire la navette avec leur bureau du Marais, ils décident de trouver un appartement de 300 m2 où vivre, travailler et installer leurs collaborateurs. Rue de Rivoli, ils avisent un panneau proposant deux espaces à louer dans un immeuble conçu par Percier et Fontaine, les architectes de Napoléon. Pendant plus de six semaines, ils s'interrogent. Quel appartement choisir ? Celui de l'étage noble avec son décor Empire, son parquet Versailles et sa belle hauteur de plafond û mais sans vue et bruyant. Ou celui situé au-dessus, à l'intérieur plus petit-bourgeois, encombré de " gypseries ", mais doté de fenêtres donnant sur Le Louvre, les Tuileries, le musée d'Orsay, la Tour Eiffel et les Invalides ? La vue et la circulation plaisante du second emportent leur décision. Ils décident de s'y installer, " d'anoblir " l'endroit et de " s'inspirer des fastes et du lustre consulaires " déployés à l'étage en dessous. Leurs inspirations ? La Malmaison, l'hôtel de Bourrienne et le château de Groussay de Charles de Bestegui. Leur bible ? Le livre " Style Empire " (Editions Valmont). Néanmoins, ils ne se privent pas, en professionnels éclairés, du bonheur de provoquer, métisser et mélanger les styles. Du coup, du mobilier à la manière des années 1930 ou 1940 jouxte les apparats du Directoire et se marie à des pièces africaines ou orientales. Et surtout, il existe ici une débauche, quasi orgiaque, de patines et de trompe-l'£il. Faux marbre, fausses colonnes, faux bois, faux poêle et fausses pierres... Une forme de calembours esthétiques très courue au xviiie, boudée au xixe, ressuscitée par Magritte et plus récemment par Henri Cadiou. Le visiteur passe son temps à se méprendre. Et à méditer la phrase de Diderot dans son essai " Salons " : " La main touchait une surface plane ; et l'£il, toujours plus séduit, voyait un relief ; en quelque sorte qu'on aurait pu demander au philosophe lequel des deux sens dont les témoignages se contredisaient était un menteur. " En réalité, une série d'obligations ont commandé les choix de ces décorateurs faussaires. Pas question ici de laisser voir une télévision, il fallait la camoufler. De même, la bibliothèque en acajou, peinte de rideaux et faux livres, cache une machine à café, des CD et camoufle l'air conditionné, essentiel dans cet endroit orienté plein sud. La portière de l'entrée voile une méchante verrière. Idem pour la tente surmontée d'un dais drapé servant à occulter les placards. Plus subtil encore, étant locataires, de nombreux éléments ont été conçus pour être démontables. On est dans le droit fil de l'époque où Napoléon exigeait de Percier et Fontaine qu'ils lui inventent, pour la Malmaison, de nouveaux espaces en trois semaines. Et qu'ils plaquent un décor sur un autre. L'art du trompe-l'£il naît souvent de contraintes impérieuses... Véronique Blamont et Gilles Dallière