Milan

Cette cuvée milanaise fut sans conteste placée sous le signe des rebondissements... Pas forcément sur les catwalks, mais plutôt en marge, la propagation du coronavirus et la conférence de presse attendue de Prada ayant en partie éclipsé les collections de l'hiver prochain. Pourtant, l'édition de ce mois de février était à la hauteur.
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Cette cuvée milanaise fut sans conteste placée sous le signe des rebondissements... Pas forcément sur les catwalks, mais plutôt en marge, la propagation du coronavirus et la conférence de presse attendue de Prada ayant en partie éclipsé les collections de l'hiver prochain. Pourtant, l'édition de ce mois de février était à la hauteur.Peu de véritables nouveautés, il est vrai, mais les maisons ont présenté des lignes particulièrement réussies, et portables, valorisant l'artisanat de qualité. Si Prada, Jil Sander et Bottega Veneta ont dévoilé un automne-hiver remarquable, c'est Silvia Venturini Fendi qui a, cette fois, ravi le coeur des observateurs. On a ainsi pu découvrir le Fendi nouveau, un an après la disparition de son créateur en chef légendaire, Karl Lagerfeld. Une version de la griffe plus féminine, plus douce et en même temps plus " powerful " que jamais. A l'image de la femme de 2020. Vers la fin de la Fashion Week lombardienne, c'est néanmoins le Covid-19 qui a obscurci le ciel modeux. Jusqu'alors, seule l'absence des Chinois et la présence de thermomètres dans les aéroports indiquaient qu'il se passait quelque chose. Dès que plusieurs cas ont été détectés dans le village de Codogno, à une heure de Milan, la Camera Nazionale della Moda a fait savoir que les marques étaient libres de décider de maintenir ou non leur show. Giorgio Armani s'est très vite résolu à diffuser le sien, sans public et en streaming live. Malgré l'inquiétude croissante, l'annonce de l'arrivée de Raf Simons comme codirecteur artistique chez Prada, à dater du 2 avril, a fait vibrer le milieu. Le quotidien britannique The Guardian a comparé cette collaboration à " l'équivalent fashion d'un tandem qui réunirait Madonna et Bruce Springsteen ". Raf Simons et Miuccia Prada parlent eux d'un " véritable défi et d'une envie de singularité créative ". Et de poursuivre : " Puisque les temps changent, il faut aussi que la créativité fasse sa mue. " La première collection de ce nouveau power couple destiné, en théorie, à " durer pour toujours ", sera présentée en septembre prochain, à Milan, et arrivera en boutique au printemps 2021. L'hiver prochain, la mode va swinguer, avec des robes qui bougent tout en légèreté.Walter Chiapponi a présenté sa première collection en tant que directeur créatif de Tod's. Son défilé s'est tenu via Savona, dans le vaste entrepôt de la marque, décoré pour l'occasion de banquettes couvertes de velours, façon Gio Ponti. Le créateur, qui a fait ses armes notamment chez Bottega Veneta et chez Gucci, en a profité pour faire part de sa vision : " J'avais envie de ressusciter le bon goût italien, non pas comme un diktat mais comme un art de vivre. " Le Tod's nouveau est donc synonyme de classiques - trench-coats, tailleurs androgynes oversized, pantalons en velours côtelé... - déclinés dans des tonalités chaudes - tabac, camel et vert olive. La silhouette est relax et pleine d'aisance, tout en restant raffinée. Un pari réussi pour Chiapponi dont les premiers pas ont été parmi les plus applaudis et les plus remarqués de la semaine. Après une pause de trois ans, Emilio Pucci retrouve le chemin des catwalks, sous la houlette de Christelle Kocher, la Française qui a remporté, en 2019, le Grand Prix de l'Andam pour son label Koché. A charge pour elle, en tant que créatrice invitée, d'insuffler une nouvelle vie à la marque sans directeur artistique depuis le départ de Massimo Giorgetti. Une collaboration en principe " one shot " qui n'a pas empêché la nouvelle venue de secouer la vénérable griffe, connue pour ses imprimés graphiques et colorés. Ceux-ci n'ont pas disparu mais ont été retravaillés dans le style sporty couture typique de la Parisienne. Ce qui nous vaut des robes sensuelles dans un mix de dentelle et de jersey technique, et des ensembles jogging ornés de perles et de cristaux. La jeune femme a également dessiné un nouveau logo pour la maison florentine, apposé sur des tee-shirts offerts aux invités du défilé. Comme à Milan, le Covid-19 a imprimé sa marque sur la Fashion Week parisienne, durablement, pour autant qu'il ne fasse pas démentir la théorie économique du cygne noir. Laquelle veut qu'un événement hors du commun, que l'on pensait improbable, ait des conséquences majeures et, a posteriori, sera considéré comme évident. Car il s'agit ici de parler des collections de l'automne-hiver à venir, vues cette semaine-là sur les catwalks. Or il n'est pas dit que les usines textiles, chinoises notamment, puissent fournir les boutiques à temps, au début du mois de juin prochain. Les nuances sombres se déclinent donc, dans une ambiance paroxystique où s'annulent les cocktails et où quelques défilés passent à la trappe. La pandémie se lit sur les visages, sous formes de masques blancs protecteurs. Sur le catwalk, on les retrouve chez Marine Serre. Depuis toujours. Elle n'est pas la seule à dénoncer les dysfonctionnements de cette Terre: avec Rick Owens et Demna Gvasalia pour Balenciaga, elle est de ceux qui proposent des communautés de femmes, d'hommes, d'enfants, d'individus non genrés et parés de pied en cap pour survivre à la fin de ce monde. D'autres, préférant la nostalgie, magnifient les années 70 : Hedi Slimane pour Celine ou Anthony Vaccarello pour Saint Laurent piochent dans les souvenirs d'enfance ou dans les collections maison pour penser un vestiaire vintage aux accents de bourgeoise effrontée. Une chose est sûre par contre : le streetwear est à ranger au placard. Même Virgil Abloh et son Off-White n'en veulent plus. Et tandis que la Ville lumière entend rester un pôle de créativité, elle déroule le tapis rouge aux créateurs venus d'Afrique. Ainsi le Nigérian Kenneth Ize, qui ouvrit le bal des défilés avec en égérie et marraine Naomi Campbell - nostalgie encore -, et Thebe Magugu, venu de Johannesburg, lauréat du prix LVMH 2019, qui esquisse des silhouettes contemporaines, enracinées dans son histoire et son continent et qui pourrait être l'élégant porte-drapeau de celles et ceux qui furent invisibles jusqu'ici. C'est aussi à cela que sert la mode. A première vue, le décor du défilé Louis Vuitton semblait n'être rien de plus qu'une boîte noire en verre installée dans la Cour Carrée du Louvre. Jusqu'à ce que les lumières s'éteignent et que le rideau tombe, dévoilant un choeur composé de 200 chanteurs, tous habillés en costumes d'époque, du XVe siècle à 1950. Le directeur artistique de la maison française, Nicolas Ghesquière, a fait appel, pour son show, à Milena Canonero, la costumière attitrée de Stanley Kubrick. Sur le catwalk aussi, le créateur est parvenu à marier le passé et le présent : vestes de biker très années 80 avec influences baroques, jupons pailletés ar-dessus un pantalon et un sweat-shirt en laine, parkas sportives... Un final grandiose pour une Semaine de la mode pour le moins mouvementée. Ce matériau élastique issu de l'hévéa épouse la peau au millimètre près. Favorise visiblement l'empowerment. Tient chaud. Et a l'avantage d'avoir l'accent badass. La lutte pour que la moitié de l'univers soit enfin à égalité avec l'autre prend parfois des formes opposées. Ainsi chez Dior, Maria Grazia Chiuri fait appel à la deuxième vague du féminisme italien des 70's et au manifeste de Carla Lonzi, critique d'art qui clama un " Io dico io " (" je dis je ") et se prolonge en écho dans un décor signé par le collectif Claire Fontaine, avec néons colorés " we are all clitoridian women " ou " feminine beauty is a ready-made ". Ainsi Dries Van Noten maquille ses filles de nuit comme aimait le faire Serge Lutens, fin des années 60, et les laisse déraper dans le choix de couleurs et des matières faites pour la fête, jusqu'à l'aube. Tandis que Marine Serre pense un vestiaire pour la vraie vie, avec mère et enfant, la preuve sur son défilé avec la top belge Hannelore Knuts et son fils Angelo - le réel revendiqué. Il a du talent et du métier, on ne pouvait rêver mieux pour Kenzo. Car Felipe Oliveira Baptista, 44 ans, a un parcours sans fautes : né aux Açores, éduqué à Londres, passé par Max Mara et Christophe Lemaire, lauréat d'Hyères en 2002 et deux fois de l'Andam en 2003 et 2005, il a le sens de la fonctionnalité, du détail et de la sensualité discrète. A lui d'écrire le nouveau chapitre de cette marque de LVMH qui fut aux mains des Américains Carol Lim et Humberto Leon pendant huit ans. Pari tenu, approuvé par Kenzo Takada venu assister au défilé, comme un adoubement. Il s'est emparé de son héritage, de la joie, de l'exubérance et des tigres qui ont fait la renommée de la griffe y insufflant une modernité minimaliste avec sa collection Going Places pour nomades contemporains équipés de la tête aux pieds de " vêtements maison " d'une beauté désirable.