L' homme n'est pas coutumier des excès. Mais il a fini, lui aussi, par succomber à l'envie de brillance qui marque ce début de siècle plombé par les ombres de la morosité. Sur un catwalk bruissant de 20 000 feuilles d'or fin véritable, Dries Van Noten a présenté, le 1er mars dernier, son vestiaire d'hiver 06-07 somptueux, rehaussé d'or et d'argent. La tendance glitter amorcée cette saison dans toutes les collections des plus grands noms de la mode s'installe donc pour durer. Oublié le premier prix du mauvais goût qu'on lui a longtemps décerné. En ces temps troublés, la valeur refuge, version toc ou 18 carats garantis, assure et rassure. " La société de l'inquiétude, à la fois inquiétée et inquiétante, manifeste à nouveau son besoin d'être en représentation ", analyse l'économiste française Danielle Allérès (1). " L'objet de luxe apparaît donc comme un symbole de sécurité qui, dans ses versions les plus sexy ou les plus voyantes, permet même de s'inventer une identité que l'on n'a pas ", précise Saphia Richou, professeur de prospective au Conservatoire national des Arts et Métiers de Paris (2).
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L' homme n'est pas coutumier des excès. Mais il a fini, lui aussi, par succomber à l'envie de brillance qui marque ce début de siècle plombé par les ombres de la morosité. Sur un catwalk bruissant de 20 000 feuilles d'or fin véritable, Dries Van Noten a présenté, le 1er mars dernier, son vestiaire d'hiver 06-07 somptueux, rehaussé d'or et d'argent. La tendance glitter amorcée cette saison dans toutes les collections des plus grands noms de la mode s'installe donc pour durer. Oublié le premier prix du mauvais goût qu'on lui a longtemps décerné. En ces temps troublés, la valeur refuge, version toc ou 18 carats garantis, assure et rassure. " La société de l'inquiétude, à la fois inquiétée et inquiétante, manifeste à nouveau son besoin d'être en représentation ", analyse l'économiste française Danielle Allérès (1). " L'objet de luxe apparaît donc comme un symbole de sécurité qui, dans ses versions les plus sexy ou les plus voyantes, permet même de s'inventer une identité que l'on n'a pas ", précise Saphia Richou, professeur de prospective au Conservatoire national des Arts et Métiers de Paris (2). La mode n'est d'ailleurs pas la seule à scintiller. Dans la maison, aussi, aucune pièce n'est épargnée par cette vague baroque qui s'empare de murs entiers comme du plus petit accessoire. Alors que Levis propose de nouvelles peintures métalliques, le fabricant de papiers peints Arte a fait appel au designer allemand Ulf Moritz pour truffer ses surfaces de paillettes. Chez Bisazza, les carrés de céramique de verre en or blanc ou jaune se marient désormais avec des rouges sombres et des noirs puissants. Même les canapés les plus contemporains ne rougissent plus de se voir couvrir d'un jeté en velours de Lyon chatoyant comme en éditent Jab ou Fadini Borghi, ou d'un coussin lamé signé Gokan Kobo, le nouveau label de Kenzo Takada. Ici, du jeu de cartes à la vaisselle précieuse, tout n'est qu'étincelles. Et quand Lalique revisite ses classiques, c'est pour métalliser son cristal d'or ou d'argent. La technologie réputée froide et fonctionnelle n'est pas non plus laissée pour compte. Andrée Putman a ainsi habillé d'argent massif, pour Christofle, la façade amovible de la console de jeu Xbox 360. Chez Nokia, la nouvelle génération de portables de la collection " L'Amour ", cache dans un étui précieux doublé de velours des appareils mordorés. " Dans les maisons bijoux, dorures et paillettes, nacre précieuse, effets irisés et métallisés donnent du prix à l'envie de paraître ", commente le bureau de tendance Nelly Rodi (3). Pour la créatrice belge Agnès Emery, que les volutes et les métaux cuivrés n'ont jamais rebutée, ces " petites choses qui brillent " sont indispensables à notre survie. " Car elles nous font rêver, elles nous racontent des histoires, explique-t-elle. Elles nous permettent aussi de définir notre identité. D'abord pour nous-mêmes, pour vivre au contact d'objets qui nous confortent. Mais il s'agit également d'un langage, aussi utile dans le rapport aux autres que le langage parlé, et souvent même plus efficace. Et s'il est dans le " paraître " au lieu de " l'être " pour certains, quelle importance ? Pour cette architecte urbaniste de formation fascinée par l'imperfection humaine et l'irremplaçable supplément d'âme que peut apporter la patine du temps, le retour du baroque, de l'or ou de l'argent dans nos intérieurs n'est pas, en soi, un signe de luxe ostentatoire. " Il suffit pour s'en convaincre d'observer que les sociétés les plus pauvres les utilisent souvent avec délectation. Lorsque l'on parle de luxe, le prix reste quand même le critère dominant. Les abondantes " signatures " peuvent d'ailleurs servir autant à parler de richesse que les flots d'or et d'argent. " C'est aussi la pérennité de l'or, symbole universel de la préciosité même, qui fascine tant l'artiste designer Hervé van der Straeten. " L'or a un côté magique, s'enthousiasme-t-il. On l'a longtemps uniquement associé au kitsch et au rococo mais on est sorti de cela. Il est aussi rassurant, et c'est pour cela que l'on y revient maintenant. Coincés entre le terrorisme et la grippe aviaire, nous traversons des années pleines de doute. " Le bronze mordoré qu'utilise Hervé van der Straeten pour créer ses meubles et objets de décoration possède à ses yeux les mêmes vertus que le métal précieux : " C'est une matière sensuelle, chaleureuse, lumineuse, à la fois solide et malléable. De telles pièces peuvent traverser les siècles. " Promettre en quelque sorte l'immortalité. Dans la Chine impériale, déjà, l'or était considéré, dans la pharmacopée, comme un ingrédient précieux qui apportait la longévité. Les médecins d'alors utilisaient la feuille d'or pulvérisée et saupoudrée sur la peau pour " nourrir et vitaliser le sang ". Ces croyances ancestrales, Helena Rubinstein s'en est inspirée pour mettre au point Gold Future, son nouveau soin visage qui, en intégrant dans sa texture de micro-nacres dorées, repousse les limites du luxe et du raffinement extrême. Le teint subtilement mis en lumière resplendit d'un nouvel éclat. Des paillettes d'or : c'est encore ce que l'on retrouvera dès le mois de septembre prochain dans la gamme Amber Nude, la première collection de cosmétiques labellisés Tom Ford pour Estée Lauder mais aussi dans un Pop Gloss Cristal signé Givenchy qui illuminera les lèvres d'un éclat sublime. Givenchy toujours, qui fêtera cette année les dix ans de son parfum Organza, habillera son flacon collector de fines feuilles d'or 24 carats. Gold encore dans deux nouvelles variations du cultissime J'Adore de Dior : l'Eau de Parfum et l'Huile Sèche Pailletées, Divinement Or, seront disponibles dès le 12 avril prochain. Délicatement parfumée, la peau, constellée de reflets, est comme parcourue de frissons de lumière. Incarnée par Charlize Theron qui, dans le tout nouveau clip publicitaire, se dépouille un à un de tous ses bijoux les plus précieux, la femme J'Adore devient le symbole du luxe absolu. Le message se veut libérateur : " Une robe n'est belle que si elle vous embellit, un bijou n'est éblouissant que s'il vous plaît, un parfum n'est séduisant que s'il vous correspond, assure le script du spot. Au bout du compte, quelles que soient les richesses dont on vous pare, c'est votre personnalité, vos goûts, votre liberté qui donnent un sens aux splendeurs de ce monde. " Défini comme la distinction par rapport à la norme qui diffère pour chaque tissu social, le luxe s'est plus que jamais individualisé. Comme le révèle une étude commanditée par le comité Colbert qui regroupe 69 grandes maisons françaises, chacun choisit désormais le faste qui lui correspond et lui permet de se sentir au quotidien quelqu'un d'exceptionnel. Tous les paradoxes sont désormais permis : low cost et grands noms, design minimaliste et accessoires rococo. Sur les catwalks de l'hiver 06-07, John Galliano fait peut-être défiler des révolutionnaires affublés d'un bonnet phrygien. Mais il les couvre aussi de tous les attributs de l'aristocratie, comme ces chemises échancrées à l'effigie dorée et couronnée du maître himself. Pour faire la différence, il s'agit donc de trouver l'accessoire bien choisi et doré sur tranches qui vous correspond et sied à votre budget. La tendance ne concerne en effet pas seulement les griffes de luxe et est encore plus prononcée dans les labels plus abordables. Mais l'or, qu'il soit griffé Calvin Klein ou Sean John, ne délivre pas le même message d'appartenance. Selon sa tribu d'élection, on se couvre de glamour, version grand luxe, en portant ces extravagantes sandales de cuir craquelé signées Givenchy ou cette ceinture argentée Yves Saint Laurent, ou bling-bling streetwear en chaussant les sneakers Nike mordorées. Chez Adidas, aussi, on a su donner du brillant cet été à tout ce qui touche au ballon rond, histoire de nous rappeler qu'à la Coupe du monde de football qui battra son plein en juin prochain, on compte bien aussi voir la vie en or. Sonnant et trébuchant, de préférence. (1), (2) et (3) in " Luxes ", Cahier d'Inspirations n°6, Maison & Objet Paris. Isabelle Willot