Il y a quelque chose de désuet et d'émouvant dans la poésie de Jean-Jacques Goldman, dans sa biographie même, où il est fait mention des moindres détails, des voyages de jeunesse au service militaire. Un paradoxe pour une " success story " incarnée. Son dernier album, " Chansons pour les pieds " (chez Sony) est revêtu de métal laqué, agrémenté des délicieux croquis de Zep, le père de Titeuf. Il comporte aussi des notices explicatives, de la main de l'auteur, façon carnet de poésie. Des travaux qui rappellent les camps scouts avec ballades entonnées au coin du feu. Mais derrière les grands sentiments et l'engagement généraliste, derrière les sons édulcorés et la voix pointue, il y a l'homme. Face aux poncifs " progressistes ", le jeune quinquagénaire brandit volontiers la parole des maîtres, de ceux qui ont nourri sa jeunesse bardée d'idéaux, le temps d'une révolution noble, peu formatée. Mais dans ce combat humaniste, évoquez la morale et son poil se hérisse. Car Goldman, non sans fierté, se targue de pratiquer l'ironie, pas le conseil avisé.
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Il y a quelque chose de désuet et d'émouvant dans la poésie de Jean-Jacques Goldman, dans sa biographie même, où il est fait mention des moindres détails, des voyages de jeunesse au service militaire. Un paradoxe pour une " success story " incarnée. Son dernier album, " Chansons pour les pieds " (chez Sony) est revêtu de métal laqué, agrémenté des délicieux croquis de Zep, le père de Titeuf. Il comporte aussi des notices explicatives, de la main de l'auteur, façon carnet de poésie. Des travaux qui rappellent les camps scouts avec ballades entonnées au coin du feu. Mais derrière les grands sentiments et l'engagement généraliste, derrière les sons édulcorés et la voix pointue, il y a l'homme. Face aux poncifs " progressistes ", le jeune quinquagénaire brandit volontiers la parole des maîtres, de ceux qui ont nourri sa jeunesse bardée d'idéaux, le temps d'une révolution noble, peu formatée. Mais dans ce combat humaniste, évoquez la morale et son poil se hérisse. Car Goldman, non sans fierté, se targue de pratiquer l'ironie, pas le conseil avisé.Weekend Le Vif/L'Express: Il y a chez vous un contraste entre les sons, plutôt populaires, et le contenu de vos textes. Bref, un certain décalage entre le fond et la forme. N'est-ce pas là une source de malentendus ?Jean-Jacques Goldman: Je vais être chiant, mais, a priori, je n'ai pas trop souffert de ça. Je crois que les gens savent exactement ce que je dis, que ça leur plaise ou que ça ne leur plaise pas. Ce qui me stupéfie, c'est au contraire à quel point le public comprend les ironies, les tournures de phrases, les questions de mes textes. Cela dit, il y a sûrement des malentendus mais c'est le cas pour tout le monde. J'ai participé récemment à une émission sur Brassens. Au fil des réactions enregistrées, j'ai réalisé que certains pensaient que Brassens jugeait estimable de " mourir pour ses idées ", alors qu'en fait il était contre. Il y a ce cliché qui vous colle à la peau, celui de l'engagement " facile " façon Restos du Coeur. Acceptez-vous la contradiction et comment la vivez-vous ?Je peux être heurté par ces reproches permanents concernant les Restos du Coeur, d'autant que je passe mon temps à dire que ça me prend un mois par an et qu'une fois que c'est fini, c'est fini. Je passe onze mois par an à ne pas m'occuper des autres, quoi ! Donc je ne joue pas les saints. Les Restos du Coeur, c'est ma B.A. J'y prends beaucoup de plaisir et je trouve ça utile. Ça n'a rien d'exceptionnel mais il est vrai que c'est très voyant... Puisque mon métier n'est pas de servir du café, mais de faire du média.Ce côté " paillettes " est-il inévitable ?Ce n'est pas qu'il est inévitable, c'est que c'est là où on est le plus utile. Je veux bien, une fois encore, servir les cafés, mais cela tout le monde peut le faire. Nous, les artistes, on peut faire 10 millions d'auditeurs, voilà, c'est tout. Il faut juste remettre les choses à leur place en disant que les milliers d'euros qu'on arrive à récolter n'ont pas plus de valeur que les quelques pièces que va envoyer un anonyme. Ça fait plus d'argent, mais le geste reste le même.Quelles sont les causes que vous défendriez aujourd'hui et que vous n'auriez pas défendues il y a quelques années ?En fait, il y a surtout des choses que j'ai décidé de ne plus faire. Je ne veux plus être bénévole ou militer pour des actions en dehors de mon pays. Le disque pour l'Ethiopie auquel j'ai participé,par exemple. Je me suis rendu compte que nous avions très peu de résultats, que non seulement ça nous échappait, mais que c'était parfois détourné. Et puis, nous n'avions pas de recul intellectuel sur nos actions. L'histoire pour l'Ethiopie nous a montré qu'on pouvait faire du mal à un pays, ne serait-ce qu'en aidant le gouvernement en place qui était pour une large partie à l'origine de la famine. C'est comme quand on envoie du lait en Afrique. On se rend compte que les femmes arrêtent alors d'allaiter, par exemple. Là, on m'a demandé de signer une pétition pour l'accès aux soins en Afrique, pour la lutte contre le sida... Moi, j'ai besoin d'un débat entre scientifiques pour comprendre ça. Je ne dis pas qu'il faut laisser les gens mourir, mais on a besoin de personnes qui réfléchissent avant de laisser croire à toute l'Afrique qu'on peut y aller, qu'on a inventé un remède ! A l'époque, je justifiais le fait de participer à toute cette émotion sur l'Ethiopie en clamant qu'il était impossible de ne rien faire. On voyait les images à la télé et on pensait qu'on ne pouvait pas rester chez nous. Eh bien si. Fallait d'abord réfléchir, comme Camus avait réfléchi. Il faut savoir qu'il y a pire que le pire.Dans " C'est pas vrai ", vous évoquez les 100 000 vérités, ces lieux communs du genre " Tout va plus mal, c'est le grand capital ", " Du passé faisons table rase ", " Sans piston, on n'arrive à rien "... Quel est celui que vous exécrez le plus ?Ce qui m'agace le plus c'est le lieu commun " progressiste ". Parce que le lieu commun " réactionnaire ", il est facilement identifiable, on peut le combattre. Mais le lieu commun progressiste du genre " C'est la faute à la société ", c'est dangereux, parce que ces fausses rébellions nous installent simplement dans notre nécrose. Je déteste aussi ce qui donne bonne conscience comme " Il y a de plus en plus de racisme ". Et puis, il y a l'utilisation du " ils ", genre " " ils " préfèrent appauvrir ces quartiers pour pouvoir les racheter à vil prix ". Comme s'il y avait une espèce de complot qui tout à coup nous permettait d'être juste des victimes. C'est de la bonne conscience, c'est réactionnaire. Il y a une phrase de Lénine qui me guide " La vérité est toujours révolutionnaire ". Or la vérité a parfois des goûts réactionnaires : " Les femmes sont différentes des hommes ", par exemple. Ça a l'air réactionnaire, mais c'est la vérité, donc c'est révolutionnaire.Dans " Les Choses ", vous déplorez le conformisme de l'image...Un thème qui revient pas mal, c'est effectivement la négation de soi-même par rapport à des objets et, à la fin, par rapport à des idées. Dans " Les Choses ", je dis - ça fait sérieux de se citer ! - bref, il y a écrit " les idées qu'il faut ". Il existe un prêt-à-penser. C'est un thème qui revient. Comment être soi et ne pas suivre les lieux communs ou le fil de l'histoire.Quand on défend certaines idées, on est volontiers taxé de moralisateur. Vous l'a-t-on déjà reproché ?(Inquiet.) Pourquoi, vous avez déjà lu ça ? Pour l'instant en tout cas, je crois y avoir échappé. J'ai l'impression de ne pas trop être moralisateur dans le sens où je ne dis pas trop ce qu'il faut faire. Simplement, je suis ironique vis-à-vis des choses auxquelles je m'oppose. Propos recueillis par Emmanuelle Jowa