Il a fini par ne plus les compter, ces fragments d'existence dans lesquels il s'est glissé au fil des années. Dans sa toute première pièce, il y avait d'ailleurs un peu de la sienne. Othmane Moumen a 20 ans quand le théâtre lui tombe dessus, presque par hasard, au détour d'une activité de la maison des jeunes de Forest. Un projet " d'écriture de plateau " comme on aime dire aujourd'hui. Avec une quinzaine de potes de son quartier, il monte un spectacle autour de l'immigration marocaine de 1964, basée sur des récits de famille. La pièce tournera en France et au Canada, une aventure qui lui fait prendre conscience que l'on peut passer sa vie à jouer. Il abandonne ses études de photo et tente sa chance au Conservatoire de Bruxelles. Elle lui sourit. " C'est vrai qu'il en faut un peu dans ce métier, reconnaît la tête d'affiche de Scapin 68, le carton de rentrée du Théâtre Royal du Parc, à Bruxelles. Mais la chance, ça se provoque. Et ça se confirme surtout. Ceux q...

Il a fini par ne plus les compter, ces fragments d'existence dans lesquels il s'est glissé au fil des années. Dans sa toute première pièce, il y avait d'ailleurs un peu de la sienne. Othmane Moumen a 20 ans quand le théâtre lui tombe dessus, presque par hasard, au détour d'une activité de la maison des jeunes de Forest. Un projet " d'écriture de plateau " comme on aime dire aujourd'hui. Avec une quinzaine de potes de son quartier, il monte un spectacle autour de l'immigration marocaine de 1964, basée sur des récits de famille. La pièce tournera en France et au Canada, une aventure qui lui fait prendre conscience que l'on peut passer sa vie à jouer. Il abandonne ses études de photo et tente sa chance au Conservatoire de Bruxelles. Elle lui sourit. " C'est vrai qu'il en faut un peu dans ce métier, reconnaît la tête d'affiche de Scapin 68, le carton de rentrée du Théâtre Royal du Parc, à Bruxelles. Mais la chance, ça se provoque. Et ça se confirme surtout. Ceux qui se sont contentés d'attendre à côté du téléphone qu'on les appelle ne sont pas devenus comédiens. " Il est encore étudiant lorsqu'il fonde la compagnie Chérie-Chéri avec Thibaut Nève, élève comme lui dans la classe de Bernard Marbais. " Une époque formidable, se souvient-il. Du jour au lendemain, tu passes tes journées sur scène, à répéter, à penser théâtre, à respirer théâtre, à aller voir des pièces tout le temps. " La petite bande se démène pour chercher des fonds, monte ses créations avec des bouts de ficelle, joue partout où elle peut. Et ça paie. Sans véritablement l'avoir cherché, Othmane Moumen évite de se voir coller l'étiquette réductrice de " comédien issu de la diversité ". Il enchaîne les rôles du répertoire, un Arlequin par-ci, un Puck par-là, son jeu très physique le fait sortir du lot. Une maîtrise du corps acquise grâce à la boxe et au taekwondo qu'il développe encore en travaillant sur L'étrange Mister Knight, spectacle sans texte signé Bruce Ellison et Michel Carcan, deux grands théoriciens du genre, eux-même formés par Marcel Marceau et Etienne Decroux. Très vite, les metteurs en scène qui l'engagent, Thierry Debroux en tête, lui lâchent la bride. Son interprétation de Passepartout dans Le tour du monde en 80 jours le propulse dans une autre dimension. Il devient l'une des têtes d'affiche du Théâtre Royal du Parc, monte Chaplin, l'an dernier, une création originale dans un décor cinématographique époustouflant dont il a repris la production pour la faire tourner. Et puis cet automne, Scapin 68, un Molière à hauteur de mômes, " idéal pour les abonnés qui pourront emmener leurs petits-enfants ", sourit-il, fier d'avoir réussi à se faire un prénom dans cette institution où les habitués réservent leur loge de saison en saison. Il a pourtant fallu convaincre qu'on peut s'appeler Othmane et jouer Watson ou Ruy Blas. " Bien sûr que ça fait mal quand on te dit pour cette seule raison " qu'on ne te voit pas dedans ", lâche-t-il. Pareil quand on te convoque sur un casting pour un rôle de flic dans une série télé et qu'on te propose ensuite celui du terroriste. " Preuve que l'humour reste une arme imparable contre la bêtise, il vient de coécrire Moutoufs avec quatre autres zinnekes, nés comme lui d'une mère belge et d'un père marocain. Pour dire la " gène du gêne " et la honte qu'elle engendre, dénoncer par le rire souvent doux-amer le racisme intégré, digéré, qu'il importe cependant, plus que jamais, de combattre à tout prix. " Il faudrait qu'il y ait plus de gueules noires et arabes au théâtre et à la télé mais ça va arriver, assure-t-il. La frilosité vient encore bien souvent des réalisateurs eux-mêmes, comme si choisir un Maghrébin pour jouer un médecin signifiait autre chose que simplement dire la diversité ! " Alors qu'il sort tout juste du tournage du prochain film des frères Dardenne, Othmane Moumen, plus de soixante pièces au compteur et un agenda booké jusqu'en 2020, n'a pas fini de dénoncer, à sa manière, les travers d'une société valorisant la conformité. En mai prochain, il embrassera le destin de Joseph Merrick, l'Elephant Man, aux côtés d'Itsik Elbaz. Avec en toile de fond le spectre d'une inhumanité que l'on croyait d'un autre âge. Un jeu plein d'enjeux.