Véritable locomotive de la mode belge dans les années 1980, l'ITCB û l'Institut du textile et de la confection en Belgique ( lire l'article en page 42) û a réussi l'exploit de mettre rapidement les créateurs anversois sur la voie royale d'un succès international. Si la mission de cet organisme gouvernemental consistait à défendre les initiatives textiles émanant de chaque côté de la frontière linguistique, il fut toutefois reproché à l'ITCB de soutenir un peu trop les Six d'Anvers, au détriment d'autres créateurs plus isolés. A titre d'exemple, les détracteurs de l'Institut du textile et de la confection en Belgique aiment à rappeler que le concours de la Canette d'Or n'avait sélectionné qu'un seul francophone contre 28 candidats néerlandophones pour les trois premières éditions de la compétition. A la décharge de l'ITCB, il convient de rappeler qu'aucune école de mode n'existait en Communauté française au début des années 1980 et que le choix s'orientait donc forcément vers le nord du pays.
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Véritable locomotive de la mode belge dans les années 1980, l'ITCB û l'Institut du textile et de la confection en Belgique ( lire l'article en page 42) û a réussi l'exploit de mettre rapidement les créateurs anversois sur la voie royale d'un succès international. Si la mission de cet organisme gouvernemental consistait à défendre les initiatives textiles émanant de chaque côté de la frontière linguistique, il fut toutefois reproché à l'ITCB de soutenir un peu trop les Six d'Anvers, au détriment d'autres créateurs plus isolés. A titre d'exemple, les détracteurs de l'Institut du textile et de la confection en Belgique aiment à rappeler que le concours de la Canette d'Or n'avait sélectionné qu'un seul francophone contre 28 candidats néerlandophones pour les trois premières éditions de la compétition. A la décharge de l'ITCB, il convient de rappeler qu'aucune école de mode n'existait en Communauté française au début des années 1980 et que le choix s'orientait donc forcément vers le nord du pays. La médiatisation de la Canette d'Or et le succès des Six d'Anvers furent toutefois bénéfiques aux créateurs francophones qui prirent le train du succès belge en marche. Ainsi, lorsque la Liégeoise Véronique Leroy remporte la Canette d'Or en 1989, elle profite d'emblée de la bonne réputation dont jouissaient déjà ses Six collègues flamands. Certes, la jeune créatrice doit l'essentiel de sa formation à l'école parisienne du Studio Berçot, mais, dans les milieux concernés, il est de bon ton de rappeler ses origines belges, histoire de coller à l'engouement anversois du moment. De même, Olivier Strelli û qui était déjà actif, tel un ovni belge, sur la scène française dès 1979 û n'hésite pas à souligner sa véritable nationalité lors de son défilé parisien de 1985 qu'il intitule " Un Belge à Paris ". Jusque-là, ce créateur atypique et néanmoins talentueux semait audacieusement le trouble sur les podiums avec un nom à consonance délibérément italienne... L'envol spectaculaire de la bande des Six et la réputation grandissante de l'Académie d'Anvers à l'étranger donnent évidemment quelques idées aux têtes pensantes de la Communauté française. En 1986, l'Ecole nationale supérieure des arts visuels de Bruxelles, mieux connue sous le nom de La Cambre, se dote d'un atelier " Stylisme et Création de mode ". Contactée par le directeur de l'époque, la créatrice Francine Pairon dirigera, pendant une douzaine d'années, cette nouvelle section, offrant progressivement à La Cambre l'aura qu'on lui connaît aujourd'hui. Sa notoriété et sa vision novatrice de l'expression par le vêtement la mèneront finalement à l'Institut français de la mode à Paris où elle officie, depuis l'année 2000, en tant que directeur du cycle international de création de mode ( lire sa lettre ouverte en page 130). Bizarrement, c'est également en 1986 û date de création de La Cambre-mode[s] û qu'un jeune homme culotté débarque dans le bureau du maire de Hyères, une charmante ville du sud de la France. Jean-Pierre Blanc û c'est son nom û veut mener à bien son projet de fin d'études commerciales, à savoir l'organisation d'un petit festival de mode dans sa ville natale. Un feu vert lui est donné et la première édition du Festival international des arts de la mode de Hyères voit le jour. Plus de mille kilomètres séparent Bruxelles de la cité varoise, et pourtant les deux villes connaîtront une belle histoire d'amour avec les étudiants de La Cambre pour témoins. Le Festival d'Hyères est en effet devenu, au fil des ans, l'un des rendez-vous phares de la jeune création textile qui monopolise désormais un jury de renommée internationale et les rédactrices de mode du monde entier. Quelques grands acteurs de la mode d'aujourd'hui y sont passés jadis en tant que candidats (tels que Gaspard Yurkievich et Viktor & Rolf) et parmi les lauréats, de nombreux " Cambriens " s'y sont fait remarquer. Si le premier Belge primé à ce festival pointu fut l'autodidacte Sami Tillouche en 1989, l'axe Bruxelles-Hyères ne se mettra véritablement en place qu'à partir de 1992. Cette année-là, La Cambre s'apprête à féliciter ses premiers diplômés de la section " Stylisme et création de mode " et invite ses futurs lauréats à déposer leur candidature au festival hyérois. Sur la vingtaine de participants européens présents à Hyères lors de l'édition de 1992, trois étudiants de La Cambre suscitent d'emblée l'enthousiasme en décrochant les meilleurs prix de la compétition : Bille Mertens (devenue depuis professeur à La Cambre) remporte le Prix de la presse, le Prix de la Ville d'Hyères et le Prix de la meilleure collection féminine ; Sandrine Rombaux se voit honorée du Prix des matières et Bertrand Sottiaux gagne, quant à lui, le trophée de la meilleure collection masculine. Un an plus tard, les Cambriens remettent le couvert avec les Prix des meilleures collections féminine et masculine remportés respectivement par Emmanuel Laurent et le tandem Beauduin-Masson. La romance entre Bruxelles et Hyères est amorcée et appelée à durer. Vivier bouillonnant de la création expérimentale, le festival hyérois apparaît, à cette époque, comme un tremplin bien utile aux stylistes fraîchement lancés sur le marché du travail. Quelques mois plus tôt, en 1991 plus exactement, la régionalisation a en effet triomphé dans le paysage politique belge, sonnant le glas de la majorité des matières nationales. Le secteur textile en fait partie et l'Institut du textile et de la confection en Belgique n'a donc plus sa raison d'être. C'est la fin de l'ITCB et de ses actions de soutien massif aux stylistes débutants, mais surtout le début d'une nouvelle ère régionale. Dans cette logique, certains politiciens nourrissent des projets ambitieux et, en 1994, le ministère de l'Economie de la Région Bruxelles-Capitale passe à l'attaque en mettant sur pied l'ASBL Modo Bruxellæ. L'objectif est simple : il s'agit de promouvoir un secteur économique actif à Bruxelles et de donner, en filigrane, un véritable profil " mode " à la capitale de l'Europe. A l'époque, Bruxelles compte déjà quelques jolis exemples de réussite textile (Olivier Strelli, Gerald Watelet, Natan, Delvaux...) et bénéficie aussi des premiers coups d'éclat de La Cambre à l'étranger, mais ne dispose pas encore d'une image cohérente dans le secteur vestimentaire. Lentement mais sûrement, Modo Bruxellæ jette donc les bases d'une nouvelle politique promotionnelle, canalisant ainsi l'idée d'une réelle identité de mode bruxelloise, à l'instar du défi déjà relevé par Anvers. Pour mener à bien cette mission, la nouvelle ASBL développe une série de projets comme, par exemple, l'organisation d'un défilé de créateurs bruxellois à Londres en 1994 et, surtout, la mise sur pied d'un Parcours de Stylistes dès 1996. Inédit, cet événement invite le grand public à découvrir le travail des jeunes créateurs descendus enfin de leur tour d'ivoire, mais aussi l'univers des marques plus établies à travers un itinéraire interactif dans les rues de Bruxelles. Plus de 3 000 personnes rendront hommage à la première édition de cette manifestation, démontrant ainsi l'intérêt d'un public curieux pour un secteur en pleine effervescence. Plate-forme idéale pour les créateurs en herbe, le Parcours de Stylistes est notamment prisé par les jeunes diplômés de La Cambre soucieux de fonder leur propre marque. Au cours des années 1990, plusieurs labels " cambriens " voient en effet le jour, renforçant à l'étranger l'idée d'une mode belge originale et novatrice, fortement prisée par les Japonais. Parmi eux, on dénombre quelques griffes lancées par des lauréats d'Hyères tels que Emmanuel Laurent, Bertrand Sottiaux, le duo Beauduin-Masson ou encore Sandrine Rombaux qui fonde, avec son compagnon Tony Delcampe (actuel responsable de l'Atelier La Cambre-mode[s]), la marque au nom étrange " Sandrine : comment tu la trouves ? Tony : quoi ? Sandrine : au milieu du dos ". Si ces quatre labels ont disparu aujourd'hui faute d'assise financière, d'autres initiatives ont, en revanche, conduit leurs géniteurs cambriens sur la voie d'un succès honorable. Ainsi, Thierry Rondenet, Hervé Yvrenogeau et Didier Vervaeren, qui avaient remporté le Prix de la collection mixte au Festival d'Hyères de 1994 sous le label Union pour le Vêtement, ont, depuis lors, plutôt bien mené leur barque. Les deux premiers ont ainsi fondé, en 1998, la griffe masculine Own de plus en plus prisée, tandis que le troisième complice est devenu entre-temps l'éminence grise du créateur bruxellois Xavier Delcour. Formé partiellement à La Cambre (il n'y passa que deux années en 1988 et 1989), Xavier Delcour est surtout un designer autodidacte qui, lui aussi, s'est révélé à Hyères en décrochant deux récompenses en 1995 : le Prix de la presse et le Prix de la collection masculine. Aujourd'hui, sa collection Homme lancée en 1997 connaît un succès croissant et Xavier Delcour s'investit, en parallèle, dans la nouvelle aventure d'une collection féminine ( lire son portrait en page 134). Si d'autres étudiants de La Cambre ont également réussi à développer une affaire saine et prospère une fois leur diplôme en poche (comme, par exemple, Aleksandra Paszkowska sortie en 1996 et fondatrice de la marque Y-dress ?), la plupart ont dû toutefois se résigner à abandonner leurs rêves de griffe éponyme pour rejoindre plus modestement de grands groupes textiles. Qu'à cela ne tienne : la réputation grandissante de La Cambre, d'une part, et les initiatives ambitieuses menées par Modo Bruxellæ, d'autre part, ont réussi à faire de Bruxelles un nouveau pôle de mode à part entière. Bénéficiant également du rayonnement du Festival d'Hyères, qui a récompensé bon nombre de Cambriens, la capitale belge a en effet réussi, petit à petit, à se définir une identité propre en contrepoids de la toute-puissante Académie d'Anvers. La nouvelle génération d'étudiants sortis récemment de La Cambre prouve plus que jamais cet état de fait. Bien sûr, les actions ciblées de l'ASBL Modo Bruxellæ et le talent des jeunes diplômés de La Cambre ont fortement contribué à placer Bruxelles sous les feux d'une certaine reconnaissance internationale. Mais il n'est pas de réussite spectaculaire sans un symbole fort et durable. Et ce symbole-là existe précisément en la personne d'Olivier Theyskens. Propulsé sur le devant de la scène médiatique en 1998, ce jeune Bruxellois n'a que 21 ans lorsqu'il présente son premier défilé à Paris. La presse est en émoi, le " nouveau Belge " illumine les podiums. Un an plus tôt, Madonna a déjà craqué pour ses silhouettes inventives, alors que le jeune homme n'a encore rien prouvé. Après avoir claqué la porte de La Cambre au terme des deux premières années du cycle de formation au métier de styliste (cycle qui compte cinq ans), Olivier Theyskens a en effet décidé de voler de ses propres ailes ( lire son portrait en page 38). Bruxelles a " son " enfant terrible des podiums parisiens. Une star est en train de naître. Désormais, la Belgique compte deux cités essentielles en matière de création vestimentaire. Frédéric Brébant