Comme la vie est bizarre. Voilà une femme qui a brûlé les étapes, qui s'ennuie très vite, en tire immédiatement les conclusions, part à l'instant voir si l'ailleurs n'est pas plus excitant. Et il a fallu que ce soit elle qui entre dans cette maison-là qui met un point d'honneur à valoriser la lenteur, la patience et le temps passé à penser. Depuis 2006, cette femme qui porte le nom de Bali Barret et le carré comme un pirate, est directrice de la soie féminine chez Hermès. Choc revigorant. Et revue de détails quand elle déboule : yeux noirs, vifs, pénétrants, avec un je-ne-sais-quoi de fantaisie, cheveux de jais coiffés " saut du lit ", bagues, colliers avec pendentifs croix et détail sellerie, pantalon noir, tee-shirt passablement informe, bottes rouges trouvées aux puces et que la pluie a malmenées. Pour parfaire le tableau, le talisman maison, un carré noué sur la tête, à la façon d'un flibustier, c'est le Jungle Love de Robert Dallet, l'homme qui passait ses journées à dessiner des félins.
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Comme la vie est bizarre. Voilà une femme qui a brûlé les étapes, qui s'ennuie très vite, en tire immédiatement les conclusions, part à l'instant voir si l'ailleurs n'est pas plus excitant. Et il a fallu que ce soit elle qui entre dans cette maison-là qui met un point d'honneur à valoriser la lenteur, la patience et le temps passé à penser. Depuis 2006, cette femme qui porte le nom de Bali Barret et le carré comme un pirate, est directrice de la soie féminine chez Hermès. Choc revigorant. Et revue de détails quand elle déboule : yeux noirs, vifs, pénétrants, avec un je-ne-sais-quoi de fantaisie, cheveux de jais coiffés " saut du lit ", bagues, colliers avec pendentifs croix et détail sellerie, pantalon noir, tee-shirt passablement informe, bottes rouges trouvées aux puces et que la pluie a malmenées. Pour parfaire le tableau, le talisman maison, un carré noué sur la tête, à la façon d'un flibustier, c'est le Jungle Love de Robert Dallet, l'homme qui passait ses journées à dessiner des félins. Bali Barret a laissé son scooter devant la porte, posé son casque sur le divan du showroom parisien de Hermès, s'est excusée pour le retard, elle devait voir un duo de jeunes créatifs, Cyrille Diatkine et Sandy Queudrus. La réunion s'est prolongée, il était question du carré hommage à Pierre Loti, qu'ils ont imaginé avec force aplats, découpages et recompositions, " quelque chose de très moderne à la Warhol ", en s'inspirant des archives, photos et dessins de l'écrivain voyageur. " Ils sont forts ", commente-t-elle. On s'attache alors aux mots qu'elle déverse presto avec une saveur particulière, le vocabulaire de Bali Barret a l'avantage de dire ce qu'il veut dire, sans vernis. Quand c'est emmerdant, ça l'est vraiment pour elle. Joli, idem. Chiant, pareil. L'école par exemple. Qui l'ennuie à mourir, alors elle " compense à l'extérieur ". Atelier de peinture le samedi matin, assortiment plus que personnel de vêtements customisés, elle n'en fait qu'à sa tête. Elle a 16 ans, tente une prépa aux arts déco, " trop scolaire ", s'enfuit, " hyperdéçue ", ne sait pas vers où se diriger. Quelqu'un, une styliste, lui dit : " Tu as un truc avec les fringues. " Bali Barret le lui accorde, a posteriori : " J'avais toujours un avis, j'étais très chiante pour m'habiller. " Elle s'inscrit " sans grande conviction, un peu par défaut " à Esmod Paris, en 1980. Elle n'aime pas, trop formaté, mais elle tient bon un an. Tout en compensant par ailleurs - stylisme, castings sauvages, bricolages de vêtements. Mais la frustration la rattrape, ciao Pantin, elle prolonge un stage dans un studio de création de dessins pour tissus, s'y amuse et y apprend son métier - " 80 % d'acquis et 20 % d'inné ", résume-t-elle. En 1998, elle monte sa maison, des collections éponymes, des boutiques en France et au Japon. C'est le temps béni où elle bosse " comme une brute ", n'est encore guère fatiguée de Bali Barret, se sent même " assez comblée ". En 2003, Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique d'Hermès vient la trouver. Elle le connaît, sa femme surtout, avec qui elle est amie depuis longtemps. " Il m'a demandé : " As-tu envie de travailler pour nous ? ", j'étais très surprise, je n'y avais jamais pensé. " Elle connaît les carrés, elle en porte déjà avec cette belle insolence tout à elle, mais elle n'aurait jamais eu l'idée de proposer ses services, " même si j'avais un truc avec ça mais je ne le savais pas. Six ans plus tard, je me dis : quelle idée géniale ! ". Elle visite le fief de la soie et de la couleur à Lyon, " ce sont les plus jolies usines, les plus belles matières, des savoir-faire traditionnels préservés, des archives en pagailles, c'est un rêve ". Elle n'a même pas le loisir d'avoir peur, d'être écrasée par le poids vénérable de la maison - " Il a été assez malin, Pierre-Alexis, il ne m'a rien imposé d'hermèssien. J'avais une énorme dose d'inconscience, cela me permettait de créer sans pression, sans angoisse. " Elle signe alors une petite collection d'accessoires de cou, baptisés Soie Belle. On est en 2004. " C'était un peu surprenant à l'époque ", concède-t-elle. Accueil mitigé, en d'autres termes, " plantage commercial ". " Je n'étais pas étonnée, je ne m'attendais pas à ce que l'on en vende des millions et que tout le monde s'exclame : " C'est génial ". Jean-Louis et Pierre-Alexis m'ont dit que c'était justeà Ça, c'était le vrai truc. "Depuis, Bali Barret est devenue madame la directrice artistique de la soie féminine chez Hermès. Son quotidien se conjugue désormais au carré. Soit rencontrer, encadrer, guider les artistes et les dessinateurs, une cinquantaine, qui travaillent parfois depuis bien longtemps pour la maison. Soigner leur ego, panser leurs bobos, veiller à ce qu'ils donnent le meilleur de leur art. Les plus jeunes ont 22 ans, les plus âgés, 75 parfois plus, ils viennent de partout, " avec des mains très classiques ou modernes, avec toujours des personnalités très fortes ". Elle ne transige pas sur la qualité de la relation, " ce sont toujours des rencontres, pas " je te briefe, tu me passes une commande ", non ! Dessiner un carré est un exercice particulier, le format est spécial. Et puis cela nécessite une espèce d'alchimie - souvent, leur monde n'a rien à avoir avec le nôtre, il faut trouver le lien et ça, c'est quasi chimique ". Elle a ce sens de l'humain, Bali Barret, qui fait des merveilles. Un vieux dessinateur se croit has been ? Elle lui insuffle une nouvelle vie. Un jeune geek passe par là ? Elle le fait entrer sans forcer dans son format carré. Elle engrange les dessins, qu'elle trouve " beaux ", toujours sans but précis - " J'aime ce côté hors du temps unique, je suis dans une bulle, juste concentrée sur le dessin ". La collection en compte désormais 2 000, qu'elle consulte à chaque saison, plus la carréothèque maison, toutes les archives depuis 1937, l'intégrale des variations de couleurs tendues sur des cintres alignées sur des racks et rangées chronologiquement. Elle s'y plonge et " la magie des couleurs opère ". " C'est sans fin, reconnaît-elle. Je ne suis pas prêt de m'emmerder. " Mais comment le serait-elle, dans ce monde à part, préservé, où " il n'est jamais question de finalité marketée " ? " Pierre-Alexis rend cela impossible, souligne-t-elle, il ne fait pas n'importe quoi, ne pense jamais que les créatifs sont des gens capricieux et inconséquents. Il y a chez Hermès un grand désir de respect du travail des autres. "Chaque saison, Bali Barret fait ses gammes. De couleurs. Parce que c'est comme une " colonne vertébrale. La cohérence, l'harmonie par la couleur, cela constitue une vraie collection ". A Lyon, sur ses impulsions, les six coloristes créent des formules et proposent même d'autres nuances lors de leurs rendez-vous hebdomadaires, ici ou là-bas. Et en même temps, elle prépare deux ou trois collections, " avec les règles de savoir-faire de la maison ". Résultat : entre le moment où un dessin est fini et celui où le carré est en boutique, deux ans et demi de travail. Pour 10 nouveaux dessins à chaque collection, plus 10 rééditions dans 10 autres nuances, à décliner dans les différents formats. En tout, 900 références. Bali Barret ne s'effraie de rien. " Une intuition et pof, je la matérialise. " Ne tire jamais de plans sur la comète, saisit juste les bonnes ondes quand elles vibrent. A Lyon, chez l'un des tisseurs, elle tombe à la renverse devant la beauté en majuscule. " Des placards, on m'a sorti des trésors que je n'avais jamais vus, un tissu avec de l'or, du vrai. J'ai failli valser dans les pommes. " Elle demande illico une analyse chimique, pour tenter de comprendre le process - " Le carré en or, ce serait un truc dingoà "Le danger, Pierre-Alexis Dumas le lui avait dit, serait que le carré devienne un objet de musée. Une icône intouchable. Bali Barret lui a évité ce sort funeste. Un peu de provoc', " c'est comme ça que vous allez le porter, les filles ". Et un bon conseil, faites comme elle qui lave ses carrés en machine et les " maltraite ". Ce qui signifie dans sa langue à elle vivre avec eux. Total respect, pas de piédestal. D'où l'idée du " vintage " en 2007, un vrai faux vieux, comme s'il avait déjà bien vécu. Ou, pour ce printemps-été 2009, celle du carré fluide dans un jersey de soie à tomber. Bali Barret connaît sur le bout des doigts son alphabet Hermès. Anne-Françoise Moyson