"Près de Mossoul, les grandes fumées des puits de pétrole en feu étaient une image de l'enfer... Par miracle, j'avais une connexion et j'ai pu écouter Mozart. La musique, c'est ça : un soulagement les soirs où je suis à la guerre. " Ne se limitant pas à une parenthèse dans le noir, cette mélodie raconte bien ce qui mène Rudi Vranckx sur ces terrains en sang. L'homme ne se résout pas à " seulement aller au front ", il veut voir plus loin : les bouquinistes de Bagdad, les cerfs-volants de Kaboul, l'académie de musique de Mossoul... " On y trouve l'atmosphère d'un monde tel qu'il pouvait être sans conflit. En Irak, les musiciens avaient dissimulé des instruments alors que Daech utilisait les cordes pour faire des bombes. Dans tous les conflits, la culture est attaquée, mais il y a toujours des personnes qui tentent de la sauver. A Tombouctou, des ma...

"Près de Mossoul, les grandes fumées des puits de pétrole en feu étaient une image de l'enfer... Par miracle, j'avais une connexion et j'ai pu écouter Mozart. La musique, c'est ça : un soulagement les soirs où je suis à la guerre. " Ne se limitant pas à une parenthèse dans le noir, cette mélodie raconte bien ce qui mène Rudi Vranckx sur ces terrains en sang. L'homme ne se résout pas à " seulement aller au front ", il veut voir plus loin : les bouquinistes de Bagdad, les cerfs-volants de Kaboul, l'académie de musique de Mossoul... " On y trouve l'atmosphère d'un monde tel qu'il pouvait être sans conflit. En Irak, les musiciens avaient dissimulé des instruments alors que Daech utilisait les cordes pour faire des bombes. Dans tous les conflits, la culture est attaquée, mais il y a toujours des personnes qui tentent de la sauver. A Tombouctou, des manuscrits du xve siècle ont été cachés dans des murs... C'est la recherche de l'âme des gens pour protéger ce qui fait d'eux des humains et pas des guerriers. " C'est que Rudi Vranckx appartient à cette génération de reporters qui misent sur un autre style. Universitaire spécialisé dans l'histoire contemporaine, il débarque à la VRT en 1988 suite à un concours. Après moins d'un an, il prend des vacances en Chine pour suivre la révolte des étudiants, " juste comme ça ". Six mois plus tard, son premier vrai reportage l'emmène en Roumanie, lors de la révolution qui fera tomber Ceausescu. Viendront ensuite l'Irak, Israël, la Palestine, la Syrie, le Liban... Sans arrêt. Sur le terrain, le journaliste découvre une autre manière de faire des sujets télé. Une approche à la française, où on raconte des histoires. " Expliquer le monde comme il est, c'est cérébral. Pour que les gens comprennent, il faut aussi parler du coeur. D'où les musiciens, les manuscrits... Ces personnes donnent de l'espoir. C'est d'autant plus précieux que l'époque a l'art d'aiguiser les haines ". En juin dernier, après sa rencontre avec l'Irakien Nabeel Atraqchi, Rudi Vranckx monte Imagine Mossoul, une collecte d'instruments pour l'aider à rouvrir son école de musique là-bas. En décembre, il décide de soutenir cette fois ceux qui doivent reconstruire leur existence ici. Imagine Home permet de reverser près de 17 000 euros à l'association The Sound of Home, afin d'inscrire de jeunes réfugiés dans des académies belges et de favoriser leur intégration. Rudi Vranckx ponctue : " Je ne suis pas activiste, je suis journaliste. Je ne fais pas de choix politiques. " Ses choix, ils sont tout autres. En 2006, son traducteur et ami est assassiné par balles à Bagdad - " Jusqu'à ce moment-là, je pensais que ça ne m'arriverait pas. " Il y a quinze ans, quand il ne pouvait pas partir, il enrageait. Après cette mort, il cherche pourquoi continuer. Mais débarquent les printemps arabes et leur effet boule de neige fascinant, ou la lutte contre le djihadisme et les problèmes de société qu'elle sous-tend. C'est l'analyse et l'émotion réunies - " Tout ce qu'il me fallait pour poursuivre ce travail. " Sauf qu'en 2012, à Homs, il frôle la mort alors qu'elle emporte le journaliste français Gilles Jacquier. " Lui sortait de la maison, moi je rentrais. Trois secondes d'écart. Ce n'est pas une question d'intuition ou de connaissance, juste le sort ", raconte-t-il. Il parle aujourd'hui de stress post-traumatique, refuse les thérapies proposées à l'époque mais entame une série de rencontres avec un psy qui le contacte à propos de son métier de reporter de guerre. " Tant que tu es dedans, tu es happé. C'est le retour qui est difficile et j'ai perdu beaucoup de gens en cours de route ", résume-t-il. Et de s'imposer, depuis, des rituels précis lorsqu'il revient des zones de conflits : boire un café à tel endroit, manger des crêpes avec sa mère, retrouver ses amis dans tel restaurant, rejoindre son refuge chéri en Ombrie... et écouter de la musique. Encore.