Le Web a-t-il une âme ? Ou, du moins, un semblant d'humanité qui nous permettrait de savoir, à n'importe quel instant, ce qu'il pense et, surtout, ce qu'il ressent. Bidouilleurs de génie et cyberartistes de renom, Jonathan Harris et Sepandar Kamvar se sont posé la question et ont développé un programme audacieux capable de jauger le moral général de la sphère Internet ou, plus exactement, celui des bloggeurs répartis tout autour du monde. A l'adresse www.wefeelfine.org (traduisez : " nous nous sentons bien "), ces deux Américains ont en effet créé une espèce de baromètre des émotions humaines sur le Web qui n'a aucune valeur scientifique, certes, mais qui a cependant le mérite de récolter un nombre colossal de données quasi sociologiques sur fond d'imagerie poétique.
...

Le Web a-t-il une âme ? Ou, du moins, un semblant d'humanité qui nous permettrait de savoir, à n'importe quel instant, ce qu'il pense et, surtout, ce qu'il ressent. Bidouilleurs de génie et cyberartistes de renom, Jonathan Harris et Sepandar Kamvar se sont posé la question et ont développé un programme audacieux capable de jauger le moral général de la sphère Internet ou, plus exactement, celui des bloggeurs répartis tout autour du monde. A l'adresse www.wefeelfine.org (traduisez : " nous nous sentons bien "), ces deux Américains ont en effet créé une espèce de baromètre des émotions humaines sur le Web qui n'a aucune valeur scientifique, certes, mais qui a cependant le mérite de récolter un nombre colossal de données quasi sociologiques sur fond d'imagerie poétique. Jugez plutôt : depuis sa création en août 2005, ce site extraordinaire " scanne " tous les blogs de la planète accessibles sur Google, MSN, MySpace, Blogger et bien d'autres temples du Net. Dès qu'un internaute poste un message où apparaît la phrase " I feel... " ou " I'm feeling... " (" Je me sens... " ou " Je ressens... "), cette confession est automatiquement enregistrée dans le système d'analyse et décortiquée selon ses caractéristiques spécifiques. D'abord, la phrase est classée selon le sentiment exprimé (" Je me sens triste, beau, déprimé, joyeux, gros, invincible... ") et ensuite associée au profil de son auteur. Comme la structure des blogs est globalement identique sur le Net, le programme extrait facilement, dans la grande majorité des cas, l'âge, le sexe et la ville de celui ou celle qui s'est épanché(e) sur son blog, voire même la météo qu'il fait au moment critique de la confidence. Ce qui permet de croiser facilement les données et de vérifier, par exemple, les hypothèses suivantes : les Européens se sentent-ils majoritairement plus heureux que les Américains ? Les femmes de 40 ans se sentent-elles plus ou moins moches que les hommes du même âge ? Quels sont les sentiments qui reviennent le plus souvent chez les bloggeurs new-yorkais adolescents ? La pluie influence-t-elle négativement les seniors londoniens ? Y a-t-il un pic de plénitude amoureuse à la Saint-Valentin ? Etc. Avec ses 15 000 à 20 000 nouveaux " I feel... " ou " I'm feeling... " enregistrés chaque jour, le site dispose aujourd'hui d'une base de données de plusieurs millions de sentiments a priori sincères. Pour visualiser ce magma émotionnel, www.wefeelfine.org propose six " mouvements " ( sic) qui vont de l'essaim de particules colorées (où chaque émotion a sa propre couleur) à une liste " clinique " de phrases chronologiques, en passant par plusieurs galeries de photos dont l'imagerie est directement associée à un certain état d'esprit avoué (car le système - intelligent - capture aussi les photos jointes aux commentaires étudiés). De cet étrange patchwork de mots et de portraits naît, en définitive, une incroyable poésie qui donne le pouls communautaire de bloggeurs isolés. Encore une fois, le système développé de Jonathan Harris et Sepandar Kamvar n'a rien d'un instrument de mesure rigoureux recommandé par les scientifiques, mais la mine d'émotions capturées de la sorte peut servir malgré tout de petit baromètre mondial du moral webien. Avec cette initiative singulière, le réseau n'apparaît plus comme quelque chose de froid et d'impersonnel, mais bien comme une espèce de masse vivante, riche et attachante, qui respire, qui s'émeut, qui rit et qui pleure. Certes, dans ce brassage d'émotions en tout genre, l'individu pourrait paradoxalement sembler insignifiant, à l'instar de ces fourmis que l'on observe parfois à nos pieds. Mais il suffit de se pencher, d'observer, de cliquer ici sur une particule, là sur une phrase prise au hasard pour flirter rapidement avec l'intimité d'un bloggeur, bien vivant lui aussi, et que l'on aura peut-être envie de retrouver plus tard, sur son propre site, bien loin de cette grande machine sensitive. Au fait, globalement heureuse, la blogosphère ? Renseignements pris au c£ur de ce Big Brother franchement inoffensif, le moral des troupes est plutôt bon. Aux dernières nouvelles, la bonne humeur l'emporte en effet sur la morosité. C'est déjà ça, non ? Retrouvez Frédéric Brébant, chaque lundi matin, vers 9 h 45, dans l'émission " Bonjour quand même " de Jean-Pierre Hautier sur La Première (RTBF radio) et également sur le site www.lapremiere.be dans la rubrique Podcast. Frédéric Brébant