Ça a commencé tout doux : on a vu apparaître sur les podiums et dans les pubs des mannequins avec des gueules d'atmosphère - dents du bonheur, sourcils broussailleux, oreilles décollées, nez proéminent, joues creuses. Les noms de ces jeunes filles qui réinventent les normes : Lily McMenamy, Lindsey Wixson ou Jamie Bochert. Les Anglo-Saxons les appellent les " jolies laides " tandis que les francophones se la jouent bilingues en préférant le terme d'" uglyfication ". Et puis voilà que Karl Lagerfeld s'entiche de Molly Blair, qu'il appelle la " E.T. de la beauté ", no comment.
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Ça a commencé tout doux : on a vu apparaître sur les podiums et dans les pubs des mannequins avec des gueules d'atmosphère - dents du bonheur, sourcils broussailleux, oreilles décollées, nez proéminent, joues creuses. Les noms de ces jeunes filles qui réinventent les normes : Lily McMenamy, Lindsey Wixson ou Jamie Bochert. Les Anglo-Saxons les appellent les " jolies laides " tandis que les francophones se la jouent bilingues en préférant le terme d'" uglyfication ". Et puis voilà que Karl Lagerfeld s'entiche de Molly Blair, qu'il appelle la " E.T. de la beauté ", no comment. Et crescendo, les défauts ont fait peu à peu place à la différence, avec la médiatisation de Chantelle Brown-Young dite Winnie Harlow atteinte de vitiligo, une dépigmentation de la peau qui s'étend sur son visage et son corps (sublimes). Tandis qu'en Afrique du Sud, Thando Hopa, jeune avocate albinos, pose pour une campagne Vichy pour lutter contre les méfaits du soleil et qu'à New York, Carrie Hammer fait défiler Jamie Brewer, actrice trisomique. Les codes seraient-ils en passe d'être redéfinis ? Dans l'histoire, on avait déjà vu les " freaks " arpenter le podium de John Galliano, en 2006, dans une collection qui annonçait la couleur en portant ce titre-là. Et avant lui, en 1996, Alexander McQueen avait fait défiler la sportive Aimee Mullins, amputée à 1 an, qui arborait sur le catwalk des prothèses en frêne sculptées à la main. La mode aime transgresser. Elle s'en est même fait une spécialité. Dans une société où la standardisation est mondiale et l'image hyperexposée, ces nouveaux canons sont-ils la preuve d'une relecture critique des stéréotypes esthétiques et de genre ? Cette mise en lumière de la beauté non normée est-elle vraiment anti-establishment ? Bref, cette pseudo-diversité n'est-elle pas l'arbre qui cache la forêt ? Place à la réflexion avec la philosophe Marie-Aude Baronian, professeur aux facultés de sciences humaines de l'université d'Amsterdam (département Media Studies) et spécialiste du rapport entre philosophie et mode. On observe effectivement un phénomène de mutation des codes et des canons de la beauté et le laid introduit une rupture mais, pour moi, c'est la même dynamique que de dire : " Cet été, la mode est aux rayures ou aux imprimés safari. " Il se fait que la tendance, cette fois-ci, se positionne sur les mannequins. Mais la saison prochaine, elle aura sans doute changé. Je ne suis pas une pessimiste et j'adore trop la mode pour l'attaquer. Il y a sans doute une volonté profondément humaniste à sortir des canons mais il faut être conscient des autres aspects. La beauté et la perfection sont des codes qui donnent le ton. La laideur, elle, n'est pas un code recherché, il s'agit plus d'une stratégie. Je ne crois par exemple pas que, demain, défileront des vêtements taille 58, ce ne sera jamais un code de beauté, même si cela correspond à une réalité. Oui, cela reste des " cintres ", des corps qui peuvent porter de façon efficace un vêtement. Et si on utilise des mannequins Plus Size ou XXL, c'est plus pour faire le show : le principe même du top model est de ne pas se fondre dans la masse, il doit être différent. L'imperfection, cette fissure à l'intérieur du canon de beauté, répond donc soit à une stratégie de l'industrie de la mode (" que peut nous apporter cette imperfection à l'intérieur de notre système ? ") soit à une volonté plus éthique et sociale d'ouvrir le discours. L'imperfection a donc plusieurs explications - esthétique, sociale, politique et commerciale. Difficile à dire... On observe néanmoins depuis une petite dizaine d'années que cela concerne la société en général, même si c'est plus prégnant en design et en matière de vêtement, notamment, avec le slow design et le retour à l'artisanat en opposition à l'industrialisation. C'était annoncé, mais aujourd'hui, c'est standardisé. Et c'est simultanément une réponse pour freiner la vitesse de la mode et un besoin de perfection. Car s'il y a imperfection, il y a forcément perfection, l'un ne va jamais sans l'autre. Cette esthétique est proportionnelle à la dialectique annoncée et théorisée par le philosophe allemand Georg Simmel au tout début du XXe siècle. Pour lui, la mode est la dialectique de l'imitation et de la différenciation : en d'autres termes, on essaie d'imiter et en même temps de se différencier. Il l'expliquait dans le contexte des classes sociales où l'une d'entre elles veut imiter le style vestimentaire de la classe supérieure. A partir du moment où celle-ci se rend compte qu'elle est imitée, elle recherche un autre style, qui sera à son tour imité, c'est un mouvement infini... Dans la mode, les choses sont en apparence un peu moins marquées qu'auparavant mais il y a toujours cette idée : la recherche de l'imperfection est en même temps la recherche d'une forme de perfection. C'est devenu un code. Oui et non. Certains créateurs essaient tant bien que mal de sortir du système, et l'une des façons est de proposer d'autres corps. Mais est-il possible d'en sortir réellement ? La question reste ouverte. Ce qui me fascine profondément dans la mode, indépendamment du travail des créateurs que je peux trouver géniaux, c'est cette dualité, cette ambivalence : la mode est l'un des seuls champs d'industrie qui ne cache pas sa logique. La mode, c'est de la consommation, elle cherche à nous faire acheter, elle n'existe que par l'achat, il n'y a pas de mode si on n'achète pas. Elle a donc besoin de mort et de renaissance perpétuelle. Chaque saison, un créateur, même de la façon la plus minimale, doit se réinventer, ne fût-ce qu'en réinterprétant ses propres archives. Cela sert plutôt à provoquer, en tout cas à essayer de proposer autre chose, pour des raisons commerciales. Et si ce n'est pas une autre couleur, pourquoi ne pas proposer un autre visage, un autre corps ? Aujourd'hui, la mode est obligée de faire des propositions qui dépassent le vêtement, parce qu'il ne suffit plus à divulguer quelque chose. Complètement. Aujourd'hui, tous les corps sont possibles. Grâce au piercing, au tatouage, au cross dressing (le fait de croiser les vestiaires), au travail sur la pilosité et la peau, aux mutilations... Le corps comme objet de transformation perpétuel est à la mode. Et la photo le montre bien, avec notamment le travail d'Erwin Olaf, Ines Van Lamsweerde et Vinoodh Matadin ou Marcel van der Vlugt. Certains diront que ce bouleversement des codes est aussi la fin du sujet unifié. Aujourd'hui, nous ne sommes plus dans la dualité homme-femme, jeune-vieux... Les distinctions, les binarités disparaissent. Il est évident que la mode traduit cela, car elle suit ces changements dans la société. Mais elle les produit elle-même aussi : elle est à la fois à la source et à la fin. La dynamique est complexe, d'autant que l'on vit dans une culture profondément visuelle, que l'on est influencé par ce que l'on voit et que cela influe sur ce que l'on veut être. La culture digitale par définition permet toutes les transformations possibles, et celle du corps va de pair. Photoshop est là pour corriger les erreurs mais peut aussi en créer de nouvelles. La beauté de la mode est donc artificielle et la laideur aussi. De même, faire défiler une jeune femme trisomique est artificiel puisque complètement construit. Mais l'artificialité est à la fois le meilleur et le pire de la mode. Il y a recherche de sens à partir du moment où l'on est impliqué dans un travail de création ou de production. A un moment donné, on est obligé de mettre du sens dans ce que l'on fait et de le légitimer, d'expliquer pourquoi on agit ainsi. Avant, les industries étaient assez muettes. Aujourd'hui, on leur demande de donner du sens ou une forme de légitimité, cela se remarque dans la présentation des maisons, avec le storytelling, le concept, l'image, même si au bout du compte, le sens peut parfois être très superficiel. La recherche de singularité domine dans la société et elle a deux versants : le premier concerne la quête de sens ou en tout cas d'une forme d'identité " juste ", l'autre, la volonté de se démarquer, de faire le buzz. Le rôle du créateur, sans vouloir être moralisateur, est de se positionner par rapport à cela : être à la fois dans le pragmatisme et donner peut-être aussi un sens à une industrie face à des réalités politiques et sociales terribles, comme celles que l'on a vues lors de la catastrophe du Rana Plaza au Bangladesh et qui sont symptomatiques des déviances possibles. Et parce que la mode n'a jamais été aussi non éthique, l'éthique devient une valeur dominante, voire marchande. La transgression permet une mise en abyme, une mise en évidence d'un point de tension ou d'un problème. Il faut lire ce qui se produit dans la mode littéralement mais aussi beaucoup entre les lignes. Car la mode dit tout et rien à la fois. Il y a quelque chose de très unilatéral dans ce qu'elle nous présente et en même temps plus d'espace de contestation qu'on ne le pense, même à l'intérieur du système. Si l'on traduit cela dans le cadre des défilés, on constate pourtant que l'on est dans une culture de l'uniformisation. Et en même temps, il s'agit de cette même dialectique propre à la mode : si le principe dominant est l'imperfection, il faut à l'intérieur de cela pouvoir se différencier. Comment le créateur aujourd'hui peut-il donc réussir à sortir du lot, dans une culture où il est difficile de s'imposer, voire de choquer ? Parce que la pluralité prend le dessus et qu'avec cette pluralité, on a l'impression que tout est possible, alors qu'en réalité tout est uniformisé. Le défilé, donc, est devenu majoritairement un spectacle, il n'a plus la vocation des salons au début du XXe siècle où il s'agissait de présenter des vêtements. Le terme anglophone " fashion show " est d'ailleurs plus intéressant, puisqu'il contient cette notion de show. Et une façon de créer l'événement est de faire défiler des personnes qui sortent de la norme. D'autant qu'aujourd'hui, cette présentation n'est plus simplement un rassemblement de VIP, elle est aussi divulguée en live sur les réseaux sociaux. Cette dimension globale accentue encore le besoin de se différencier. La jeunesse est du côté des créateurs et les mamys du côté de la pub. C'est le même phénomène que celui de l'imperfection : une façon de renverser les codes. Mais cela comprend aussi cette idée de démocratisation de la mode : aujourd'hui, elle est partout, a tout investi et est devenue un code visuel. La mode, ce n'est donc plus simplement le vêtement, mais une espèce de monde visuel, qui se retrouve jusque dans le cinéma. Certains films utilisent la logique des défilés, ceux de Baz Luhrmann, par exemple, avec un récit plus " fashion show " que cinématographique. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON" La recherche de l'imperfection est en même temps la recherche d'une forme de perfection. C'est devenu un code. " " Une façon de créer l'événement est de faire défiler des personnes qui sortent de la norme. "