C'était au défilé de Sonia Rykiel. Ou plutôt dans les coulisses. Du brouhaha, des filles à moitié nues pour cause d'habillement-déshabillement et, au milieu, comme une reine hiératique, Sonia Rykiel en manteau vert, frange rousse et yeux émeraude, quel regard. Derrière elle, un mur tendu de noir avec conseils maison, " smile ", " love ", " good vibes ", il n'y pas deux défilés comme les siens. Dans cette cohue où tous s'agitent - c'est la mode qui veut ça -, un photographe calme et discret, presque frêle, un peu caméléon fondu dans le décor, qui retient son souffle, attend le moment de grâce, l'atteint. Sans flash, sans réflecteur, sans assistant et le barnum qui va avec, mais juste, en bandoulière, deux appareils argentiques alors que tous ici sont passés au numérique depuis longtemps déjà. C'est à se demander si Vincent Lappartient n'appartient pas à un autre espace-temps. La réponse, comme un rébus, dans ses portraits de filles solitaires, ses flous estomaquants, ses clichés rares et extrasensoriels, ses...

C'était au défilé de Sonia Rykiel. Ou plutôt dans les coulisses. Du brouhaha, des filles à moitié nues pour cause d'habillement-déshabillement et, au milieu, comme une reine hiératique, Sonia Rykiel en manteau vert, frange rousse et yeux émeraude, quel regard. Derrière elle, un mur tendu de noir avec conseils maison, " smile ", " love ", " good vibes ", il n'y pas deux défilés comme les siens. Dans cette cohue où tous s'agitent - c'est la mode qui veut ça -, un photographe calme et discret, presque frêle, un peu caméléon fondu dans le décor, qui retient son souffle, attend le moment de grâce, l'atteint. Sans flash, sans réflecteur, sans assistant et le barnum qui va avec, mais juste, en bandoulière, deux appareils argentiques alors que tous ici sont passés au numérique depuis longtemps déjà. C'est à se demander si Vincent Lappartient n'appartient pas à un autre espace-temps. La réponse, comme un rébus, dans ses portraits de filles solitaires, ses flous estomaquants, ses clichés rares et extrasensoriels, ses instantanés de mannequins qui pour lui, le temps d'un clic, semblent avoir tout oublié de leur métier, mais pas la beauté. Il voulait être commissaire-priseur, accessoiriste à la rigueur, il est devenu photographe " par hasard ". Des études d'histoire de l'art à la Sorbonne et d'ethnologie à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris. Un mémoire en archéologie moderne et contemporaine sur la mode en général et les défilés en particulier. Vincent Lappartient a alors 22 ans, l'air d'en avoir 14, photographie tout ce qu'il peut, lors des fashion weeks, les catwalks, les coulisses, son vieil argentique à la main. Mais pas pour le plaisir de la photo, non, (" Je ne suis pas né avec la photo dans le sang, du tout "), juste pour illustrer son sujet de maîtrise et son propos (" C'était le seul moyen d'arriver à dire ce que j'avais envie de dire "). Il se souvient que ses photos étaient " très mauvaises ", il en rit, à l'époque, il a encore " la manie de la diagonale, c'était supermoche ". Depuis, jugez-en, il a fait du chemin. Le doigt dans l'engrenage. Vincent Lappartient ne le sait pas encore. Il termine sa maîtrise sur les boutiques de mode à Paris, donne cours à Esmod (Ecole supérieure des arts et techniques de la mode), intitulé : " Mode et société ". Il continue à photographier les défilés. Il travaille aussi sur sa thèse (sujet : " Le défilé ") qu'il ne finira jamais et prête main-forte au musée Galliera, à Paris, qui prépare alors une exposition sur le défilé de mode, Show time, inaugurée en mars 2006. Vincent a 29 ans, il préfère prendre la tangente. Il photographiera, c'est décidé, mais autrement, en retrait, tout près, à côté, en quête de l'acmé. Presque uniquement en backstage, son univers. Il sait qu'il va en baver. Depuis, il photographie en exclusivité les coulisses des grandes maisons - Chanel, Hermès, Sonia Rykiel, Christian Lacroix, Dior Homme, Celine, Fendi. Et en argentique, toujours, parce que " le grain, la couleur, ses nuances, la matière, la lumière sont incomparables ". Pas de guerre de clan : " J'ai toujours travaillé comme ça. J'aime ce côté "on n'a pas droit à l'erreur, on y va, on n'est pas à regarder l'écran - pendant qu'un photographe vérifie son image, il se passe plein de trucsà" Et puis cela laisse une part de mystère : 10 rouleaux de 36 poses, pas plus, le labo, l'attenteà "Sa botte secrète, c'est cette façon de travailler venue de l'école du reportage, qui saisit une certaine vérité, fragile, cristalline, presque indicible. Regardez donc ses tableaux qui cadrent la solitude de fillettes fatiguées, semble-t-il, de surjouer le déhanchement sur des kilomètres de podiums arpentés jusqu'à la nausée. Mais elle tient aussi, sa magie, à ses compositions au cordeau, " en frise " souvent, ses cadrages rigoureux, la subtilité du rendu des matières, les jeux d'ombres et de lumières, les références picturales assumées. D'avoir passé sa vie dans les musées, cela forme le regard - à 19 ans à peine, il donnait des conférences au Louvre avec en guise de sujet de prédilection, la peinture française du xixe siècle. Enfin, d'avoir tout analysé des clichés de Guy Bourdin, son " maître absolu ", cela affine aussi l'acuité. Il avoue, Vincent Lappartient, que ses images sont mode, certes, mais qu'il n'a pas " un regard mode " quand il est en backstage, qu'il regarde tout " en termes de formes, de matières, de couleurs ", qu'il voit " un ensemble de choses, beaucoup de désordre " et qu'" il faut remettre de l'ordre dans ce chaosà ". Alors il compose encore et encore, en noir et blanc ou en couleurs, peu importe et reconnaît, étonné lui-même, que " la photo, c'est un étonnement de tous les jours ". A cause du hasard, de Chanel, Hermès ou Rykiel. Et de cette grosse exposition qu'il montera à Paris, en juillet prochain avec pêle-mêle les clichés qu'il préfère, la belle inconnue de chez Dior, la mariée de Christian Lacroix ou l'émotion de Kris Van Assche. Ce que lui seul avait vu, sauvegardé, photographié pour mieux le partager. L'instant miracle. Anne-Françoise Moyson Suite du portfolio backstage >>