Comme pour un crime, c'est en juxtaposant les indices épars que l'on finit par voir surgir l'évidence. Même s'il faut parfois pour cela une bonne dose de perspicacité. Difficile ainsi a priori de trouver un début de parenté entre Google Earth - le logiciel en ligne gratuit qui permet de zoomer sur n'importe quelle parcelle du globe -, Yann Arthus- Bertrand - le militant écologiste et photographe mondialement connu pour ses photos aériennes -, Cityscape - la sculpture en suspension du designer belge Arne Quinze qui flotte le long de l'avenue de la Toison d'Or à Bruxelles -, et l'Euro Millions Roofs Festival - événement musical trendy qui s'est tenu le 8 septembre dernier sur le toit du parking de l'Inno dans le centre de la capitale.
...

Comme pour un crime, c'est en juxtaposant les indices épars que l'on finit par voir surgir l'évidence. Même s'il faut parfois pour cela une bonne dose de perspicacité. Difficile ainsi a priori de trouver un début de parenté entre Google Earth - le logiciel en ligne gratuit qui permet de zoomer sur n'importe quelle parcelle du globe -, Yann Arthus- Bertrand - le militant écologiste et photographe mondialement connu pour ses photos aériennes -, Cityscape - la sculpture en suspension du designer belge Arne Quinze qui flotte le long de l'avenue de la Toison d'Or à Bruxelles -, et l'Euro Millions Roofs Festival - événement musical trendy qui s'est tenu le 8 septembre dernier sur le toit du parking de l'Inno dans le centre de la capitale. Pour reconstituer le puzzle, établir des connexions, il suffit pourtant de prendre un petit peu de... hauteur. Au sens figuré comme au sens propre. La filiation devient ainsi tout de suite plus palpable : chacune de ces initiatives nous invite en réalité à nous élever, à nous affranchir de la gravité. Comme si les hommes en avaient subitement assez de fouler le plancher - en piteux état, il est vrai - des vaches. Le buzz phénoménal autour de Google Earth donne à lui seul le vertige. Qui n'a pas éprouvé un mélange de fascination et d'incrédulité en plongeant à la verticale sur sa ville, son quartier, sa rue, son domicile ou, pour les plus futés, sur sa future destination de vacances pour vérifier si la villa de rêve ne jouxte pas l'autoroute ? La réalité dépasse soudain la (science-)fiction. Alors qu'on pensait ce genre de gadget réservé aux services secrets, le voilà, par la magie des nouvelles technologies, à portée de clic. La sensation d'allégresse se nourrit bien sûr de la curiosité de découvrir à quoi ressemble notre pré carré vu d'en haut - un rêve caressé par l'homme depuis la nuit des temps - mais aussi du sentiment de puissance que procure cette version amicale et ludique de Big Brother. Enfin, " amicale ", peut-être plus pour très longtemps puisqu'il paraît que certaines brebis égarées s'en serviraient pour préparer des attentats terroristes... Inconsciemment, on a l'impression de piloter en temps réel le satellite qui nous observe de son £il perçant. Il devient même très vite un prolongement de nous-même, comme si c'était nous qui scrutions les océans, les déserts et les métropoles depuis le balcon céleste. L'internaute devient ainsi une sorte de divinité par procuration. Grisant... Dans un autre registre, les photos de La Terre vue du ciel de Yann Arthus-Bertrand (3 millions d'exemplaires vendus) aimantent également le regard. Au-delà de leur poésie et de leurs envoûtantes arabesques, c'est le fait de voir la planète sous un autre jour qui nous séduit ici. La beauté de notre maison nous frappe et nous enchante d'autant plus qu'elle tranche avec le désordre qui règne de plus en plus au rez-de-chaussée. Alchimiste de la pellicule, Arthus-Bertrand transforme le laid en beau, son objectif gomme les déprédations de l'homme pour mieux nous alerter sur la fragilité de cette nature photogénique. Du ciel tout a l'air plus pur, plus gracieux, plus délicat. Le Français, qui signe le dernier numéro spécial de Reporters sans frontières, a fait des émules. Les éditions Te Neues viennent ainsi de publier Eyes over Africa de Michael Poliza. Le photographe allemand a survolé le vaste continent dans tous les sens. Un voyage au long cours dont il a ramené des images éblouissantes. Le contraste entre un quotidien souvent désastreux et cette vision éthérée, idyllique est encore plus frappant. Devant ces clichés immaculés, l'idée que le monde est décidément plus attrayant quand on le contemple de loin fait immanquablement son chemin. De là à chercher par tous les moyens à s'arracher du sol... A ce propos, comment ne pas songer aux gratte-ciel ? Même le 11 septembre 2001 n'a pas dissuadé les architectes, promoteurs et futurs locataires d'aller taquiner les cintres. Un peu partout, et singulièrement dans les pays en plein essor, s'élèvent des tours défiant l'entendement. La plus haute - mais sans doute pas pour très longtemps - se trouve à Dubaï. Quand elle sera achevée, la Burj Dubai culminera à plus de 700 mètres ! Viser haut, c'est prendre ses distances avec ce bas monde, c'est matérialiser sa position dans la hiérarchie sociale et c'est symboliquement aussi se rapprocher un peu de Dieu. Au risque de commettre un péché de vanité... Une folie des hauteurs qui fait tache d'huile. Pour combler temporairement le terrain vague qui défigure l'une des principales artères commerçantes du haut de Bruxelles, le designer belge Arne Quinze a choisi un nuage de bois monté sur pilotis. Une sculpture qui invite métaphoriquement à lâcher du lest pour se hisser aux étages supérieurs. Simple hasard ? Pas sûr. D'autres projets sont également portés par ces courants ascendants. Comme ce festival happening déjà évoqué qui a pris ses quartiers sur le vaste toit du parking de l'Inno à Bruxelles. Pourquoi les noctambules s'envoient-ils en l'air ? Parce que c'est cool de prendre de l'altitude ! Les apôtres de la branchitude ne font qu'accommoder à leur sauce un concept ancré dans l'époque. Le célèbre DJ français David Guetta a fait encore plus fort. Cet été, il a carrément transformé en dancefloor la cabine d'un avion de ligne en route vers Ibiza ! Dans le genre déjanté, le " dinner in the sky " n'est pas mal non plus. Le principe est simple : vous prenez une vingtaine de convives, vous les rivez à des sièges baquets fixés sur une plate-forme et vous hissez le tout avec une grue à 50 mètres au-dessus du sol. Là, ils pourront tranquillement déguster du vin ou de la cuisine... de haut vol, les pieds dans le vide, la tête dans les nuages et l'estomac en chute libre... Une variante free style du fooding que l'on doit à un Belge, David Ghysels. Ses clients (ou ses victimes, c'est selon) : des entreprises, des émissions de télévision, etc. Nous ne sommes en tout cas pas prêts de redescendre sur Terre. Que du contraire. " Toujours plus haut ", semble être la devise du moment. Le jour où nous irons passer nos vacances aux confins de la galaxie n'est peut-être plus très loin. Le tourisme spatial déploie peu à peu ses ailes. Et jouit d'une image flatteuse, presque glamour, qui montre bien qu'on a affaire à un phénomène hype. La preuve, ce sont des hommes réputés pour leur flair qui ont pris les commandes du mouvement. On veut évidemment parler du projet de compagnie aérospatiale Virgin Galactic du milliardaire Richard Branson dont le volet design a été confié à l'audacieux Philippe Stark (lire aussi pages 8 et 9). Si ces deux-là se lancent dans l'aventure, c'est qu'ils pensent que tous les regards convergeront d'ici peu vers le firmament. En ce sens, Virgin Galactic, c'est un peu la version lounge de la conquête spatiale... En attendant de mettre le cap sur Mars, on peut goûter à l'ivresse des sommets sans quitter la Terre ferme. Le rétrofuturisme, avec tout ce qu'il charrie de références, notamment cinématographiques, aux voyages lointains, figure en bonne place dans l'architecture contemporaine. Avec ses courbes fuyantes et sa silhouette de galette aplatie, le Mobile Art de Chanel dessiné par l'architecte star Zaha Hadid, qui accueillera dès janvier des expositions d'art actuel itinérante, fait ainsi furieusement penser à une soucoupe volante. A défaut d'affoler l'altimètre, on s'y élèvera par la pensée... Rien ne semble décidément échapper à ce culte de l'apesanteur. Pas même les jardins. Au Musée du quai Branly à Paris, les plantes n'embellissent pas seulement les parterres. Elles grimpent carrément à l'assaut des façades du bâtiment. Une interprétation très littérale du concept de jardin suspendu... Qu'on se le dise, il faudra désormais être à la hauteur de la situation... Laurent Raphaël