Au 20, avenue Rogier, dans sa maison natale, à Bruxelles, il y avait un rideau derrière lequel il jouait, il lui semble bien, c'était avant la guerre, la seconde, et puis non, cela n'a aucune importance, tous les enfants font ça, oublions. Jo Dekmine et son Théâtre 140 ne sont pas nés là. Mais à Paris, sans aucun doute, où il " montait " en stop, à 17 ans, pour écouter Léo Ferré et Barbara dans les troquets de Saint-Germain. Il logeait alors dans des hôtels " minables " à la recherche d'" images ", c'est le mot qu'il utilise aujourd'hui, quelque soixante-cinq ans plus tard. Déformation professionnelle, à l'époque, il étudiait le graphisme à La Cambre, sous la houlette de Joris Minne, et déjà il arpentait le monde en scène, la curiosité et le goût du partage chevillés au corps. " Ce qui est importan...

Au 20, avenue Rogier, dans sa maison natale, à Bruxelles, il y avait un rideau derrière lequel il jouait, il lui semble bien, c'était avant la guerre, la seconde, et puis non, cela n'a aucune importance, tous les enfants font ça, oublions. Jo Dekmine et son Théâtre 140 ne sont pas nés là. Mais à Paris, sans aucun doute, où il " montait " en stop, à 17 ans, pour écouter Léo Ferré et Barbara dans les troquets de Saint-Germain. Il logeait alors dans des hôtels " minables " à la recherche d'" images ", c'est le mot qu'il utilise aujourd'hui, quelque soixante-cinq ans plus tard. Déformation professionnelle, à l'époque, il étudiait le graphisme à La Cambre, sous la houlette de Joris Minne, et déjà il arpentait le monde en scène, la curiosité et le goût du partage chevillés au corps. " Ce qui est important, affirme-t-il, c'est la découverte, c'est un sport très particulier. " Et il rit, Jo Dekmine, en plissant les yeux qu'il a si intenses qu'on les croirait soulignés de khôl. L'homme de théâtre Bernard Debroux l'appelle " l'éclaireur élégant ", on n'a pas trouvé mieux, un parfait titre de noblesse au propre et au figuré. N'est-il pas le seul patron de salle à présenter les spectacles qui font vibrer ses murs, à les choisir, ici et là, à New York, Avignon, Tokyo ou Cracovie, à mettre la main à la pâte, pour composer les assiettes de fromage du Foyer ou pour écrire les textes qui parlent de la saison, des chefs-d'oeuvre et des artistes qu'il draine jusqu'à lui, jusqu'à nous. " Aucune définition du 140 ne me satisfait ", renchérit-il. Surtout pas théâtre d'avant-garde, " de la vieille histoire ". Peut-être " cabaret littéraire " ou " baraque de foire ". Ou le nom de son ASBL, in fine le plus acceptable, Spectacles d'aujourd'hui. C'est que depuis un demi-siècle, Jo Dekmine aime " les histoires personnelles " et " la merveilleuse indécence du comédien ", qu'en spéléologue, il se fait un devoir de ramener de ses tournées et de montrer dans cette salle paroissiale construite au début des années 60 et pour laquelle il a eu carte blanche. D'où les bonheurs incroyables et deux regrets seulement, ou plutôt deux " frustrations " : n'avoir pas réussi à faire venir Bashung, il y a longtemps, pour cause de tournée annulée, ni le Wooster Group de New York, avec ce spectacle sur Marilyn Monroe qui ne traversa pas l'Atlantique. C'est peu, si on fait le compte. Mais Jo Dekmine n'est pas un comptable. Il serait plutôt de la catégorie des " missionnaires ", investi d'une " mission ", mais avec humour car sans lui, la vie et ses anfractuosités ne seraient rien. " Je hais le sérieux, ce qui n'a rien à voir avec la gravité à laquelle je crois. " Pareil pour " la religion du Festin de Babette ", qu'il pratique avec orthodoxie, cuisiner pour dix, trente ou quatre-vingts, parler à l'estomac. Et faire tout avec un naturel confondant, entre poésie et résistance. Ne pas hésiter, quand Barbara oublie de venir un soir, croyant que c'est relâche, à la remplacer, monter sur la scène, seul et lire Henri Michaux. Créer deux émissions de télé à la RTBF, Cargo de Nuit et Javas, et en être fier. Ecrire sur l'art moderne et sur les conceptuels, " porter les couleurs des autres ". Donner cours à des jeunes architectes d'intérieur, mais de quoi ? " De dekminoïde aiguë ", sans blague, un seul enseignement : " Apprenez à définir avec lyrisme votre métier. " Débuter dans le textile, c'est génétique, créer des imprimés, dessiner un foulard, " c'est amusant, on parlait de moi dans Vogue et non pas dans les rubriques culturelles ". Encenser son équipe, nommer chacun de ses membres. Faire l'article de cette saison anniversaire, sans être " thuriféraire ", juste parce qu'elle est " exemplaire de la trajectoire du 140 ", donc de la sienne. Et répéter ad vitam " Venez découvrir les Pina Bausch de demain ". Théâtre 140, 140, avenue Eugène Plasky, à 1030 Bruxelles. Tél. : 02 733 97 08. www.theatre140.be Lire aussi Focus Vif de ce 20 septembre.PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON" L'important, c'est la découverte, c'est un sport particulier. "