" Aujourd'hui, la petite maman chérie de mes 10 ans ne se distingue plus de la femme hostile qui a opprimé mon adolescence. Je les ai pleurées toutes les deux ", écrivait Simone de Beauvoir quelque temps à peine après la mort de sa mère (*). On connaît la suite. L'écrivain n'a jamais cédé à la tentation de faire un enfant. Trop difficile, trop douloureux sans doute. Et puis l'enfant pouvait venir encombrer un projet de vie, une carrière qu'elle voulait tout entière consacrée à son £uvre.
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" Aujourd'hui, la petite maman chérie de mes 10 ans ne se distingue plus de la femme hostile qui a opprimé mon adolescence. Je les ai pleurées toutes les deux ", écrivait Simone de Beauvoir quelque temps à peine après la mort de sa mère (*). On connaît la suite. L'écrivain n'a jamais cédé à la tentation de faire un enfant. Trop difficile, trop douloureux sans doute. Et puis l'enfant pouvait venir encombrer un projet de vie, une carrière qu'elle voulait tout entière consacrée à son £uvre. Car on ne naît pas mère, on le devient, l'air est connu. Être mère comme on respire, pour certaines peut-être, mais il y a les autres. Bien démunies, parfois, pour affronter ce chemin de vie aux surprises multiples. Davantage exposées, aujourd'hui, aux feux des projecteurs. Normal, l'enfant n'est-il pas devenu la valeur suprême qui focalise l'attention de tous ? Bichonner, chouchouter, dure dehors, douce dedans, les voies de la maternité sont impénétrables. Elles passent par une délicatesse attentive, du courage, de la sévérité, de la compréhension, de l'amour, une alchimie subtile qui n'est pas nécessairement innée et pas toujours acquise. Une mise en abyme vertigineuse qui peut entraîner, aussi, quelques bouffées de découragement. Pas d'apprentissage, ni de livre savant pour connaître le mode d'emploi. Juste sa propre enfance comme unique référence, et l'ambition de faire mieux que les générations précédentes. Plus haut, toujours plus haut. Surtout quand la pression sociale et culturelle environnante multiplie les sources de culpabilité. Trop ceci, pas assez cela... Car il se trouve toujours un psy dans un coin pour dénoncer, critiquer, juger, reprocher, blâmer, condamner. Des bleus, des bosses, les mères font le gros dos. Crânement, elles affrontent. Tout à leur bonheur devant les sourires d'anges, les câlins, le doux bourdonnement de la ruche. Tout comme elles accepteront, plus tard, d'être le premier mur contre lequel l'enfant, tout naturellement, voudra se révolter. Parce que la maternité, c'est aussi une bulle enchantée au milieu du chaos. Sécurité, santé, gaieté, générosité, authenticité, autant de valeurs dites maternelles qui font du sexe faible la pierre angulaire de nos sociétés occidentales. La maternité a donc le vent en poupe. On ne compte plus le nombre de jeunes actrices qui exhibent leur ventre tout rond devant l'objectif des photographes. La maternité, la toute- puissance ? Sauront-elles, ces mères new-look, prendre la distance nécessaire face à leur enfant pour lui permettre, le jour venu, de devenir adulte ? Mère un jour, mère toujours, certes. Mais aimer, c'est aussi lâcher la bride, se retirer, protéger de loin, tout en offrant la liberté. Une liberté qui lui permettra à elle aussi de retrouver, intacte, la femme qu'elle n'a jamais cessé d'être. (*) " Une mort très douce ", éd. Gallimard. Christine Laurent