Carnet de voyage en page 82.
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Carnet de voyage en page 82.C' est peut-être la quarantième ou la cinquantième fois que Claudio pose les pieds sur le tarmac de l'aéroport de Manda. " Quand on aime on ne compte pas ", aime-t-il à répéter. Un adage qu'il a fait sien au-delà du raisonnable car chacune de ses venues sur l'île de Lamu se termine par une addition astronomique savamment dosée entre fêtes entre amis, excursions en bateau et achats d'objets décoratifs pour embellir ses deux demeures. Cette fois encore, il ne dérogera pas au rituel qu'il s'est inventé en pape d'un culte voué à son archipel de corail : il plie les genoux et embrasse le sol sous le regard ébahi des autres voyageurs. L'hommage rendu, le créateur de mode italien s'en va récupérer ses bagages. Connu et reconnu, nombreux sont les habitants qui lui adressent la parole en swahili. En trente-cinq ans de fréquentation intensive, le Lombard a eu le temps d'apprendre ce parler devenu la langue véhiculaire du Kenya. Pour les gens d'ici, Claudio est le meilleur exemple de ce qu'ils nomment un " wazungu ", un de ces étrangers tombés amoureux de l'île. " Vous voyez, se justifie-t-il, c'est pour cela que j'aime tant Lamu : après un voyage en avion, nous sommes obligés de nous rendre de l'autre côté de l'île en dhow. Après la folle allure du monde moderne, on plonge dans un univers où l'on se déplace à la vitesse du vent. " De fait, le contraste est frappant. A peine descendu de l'avion, les voyageurs se pressent sur des embarcations en bois, à mi-chemin entre le boutre et la felouque. Hérités des marchands arabes il y a 700 ans, les voiles de ces bateaux n'ont cessé de conférer au fil des siècles un charme suranné à ce morceau de terre égaré non loin de la frontière somalienne. Petit privilège pour Claudio, le voyage s'effectuera seul : c'est sur son propre dhow que l'Italien fortuné va rejoindre l'île à laquelle il n'a pas cessé de penser pendant les six mois qu'il vient de passer dans son pays natal. " C'est dommage qu'il faille perdre son temps pour gagner sa vie ", serine-t-il à qui veut l'entendre. Contre toute attente, ce n'est pas dans l'une de ces maisons que laudio donne l'ordre d'aller. Mondanités obligent, il demande à son capitaine de mettre le cap sur le Peponi, l'hôtel mythique fréquenté par ce que Lamu compte le plus de célébrités. Près d'une journée de voyage n'a pas entamé son enthousiasme. Trente minutes de traversée plus tard et Claudio est accueilli comme un roi par les clients de l'hôtel. Tous habillés de blanc, ils affichent des teints ultra-mats. Geste indispensable à son acclimatation, Claudio commande un gin tonic, un vrai sésame qui permet de distinguer les initiés des plaisanciers. Une grande gorgée et Claudio respire profondément : " Maintenant, je suis vraiment chez moi ", souffle-t-il visiblement détendu. Le visage bercé par le vent de l'océan Indien, le Milanais embrasse l'horizon du regard non sans laisser transparaître une certaine satisfaction. L'attrait pour Lamu ne date pas d'hier. Cet archipel situé au nord du Kenya suscite une véritable fascination depuis plus de quarante ans. Les premiers à avoir craqué pour ce " spot " atypique sont les hippies. Dans les années 1960, la destination prend des allures de Katmandou africain. Elle attire également les lecteurs d'Hemingway qui voient là un visage inédit et préservé de l'Afrique. Lamu fait mouche auprès des voyageurs : tous ceux qui y passent évoquent la fameuse " lazy atmosphere " û " l'atmosphère de paresse " û qui y règne. Quelque chose d'intangible et de pourtant bien présent qui invite à la contemplation. Comme l'affirme Claudio : " Pour les natures contemplatives, Lamu peut être fatale. Il est possible de passer des journées entières couché sur un toit à regarder la vie comme elle va ou à écouter les cinq prières journalières du muezzin. " Cernée par l'eau claire, Lamu signe une rencontre improbable sous l'équateur. Il y a là un mélange d'Afrique et d'Orient qui plonge le voyageur dans les méandres de l'époque pré-coloniale. On peut véritablement parler ici d'authenticité sans que le mot soit galvaudé. L'endroit est toujours resté à l'écart du monde moderne et du progrès. L'électricité, par exemple, n'a fait son apparition qu'il y a seulement trente ans. Aujourd'hui encore, aucune voiture ne circule sur l'île, excepté celle du commissaire du district. Cette absence de bruit et de pollution confère une qualité de vie exceptionnelle. Dans les ruelles étroites de la ville û qui porte le même nom que l'île û seuls les ânes se chargent de transporter les marchandises. On compare souvent Lamu à Zanzibar. Mais il s'agirait alors d'un Zanzibar plus petit et mieux préservé. L'atmosphère de Lamu résulte de la culture swahilie, ce mélange entre les richesses du monde arabe et les trésors du continent africain. Dès le xive siècle, les Arabes ont envahi l'archipel et lui ont conféré un art de vivre raffiné dont aujourd'hui encore les maisons témoignent. Hautes de deux ou trois étages, souvent pourvues de terrasses, bâties avec du corail et du bois de palétuvier, elles dissimulent derrière leurs portes sculptées des patios envahis de bougainvillées, de palmiers et de figuiers. Ivoire, épices, bois rares, ambre, trafic d'esclaves, razzias sur le continent ont été les artisans de cette prospérité. La vie des îliens en a d'ailleurs gardé des stigmates. A l'opposé du reste du Kenya, majoritairement chrétien, les 70 000 habitants de Lamu sont à 80 % musulmans. Les hommes portent souvent djellaba et coiffe, les femmes sont voilées de noir et la journée est rythmée par les prières psalmodiées depuis le minaret. " Welcome to paradise " crie aux voyageurs un groupe de jeunes îliens écoutant du reggae. Lamu a de quoi surprendre. En d'autres lieux, on aurait redouté, au détour d'une ruelle sombre, la confrontation entre touristes et autochtones. Ici, ce sont partout messages d'hospitalité et sourires amicaux qui jaillissent spontanément. A n'en pas douter, l'île possède un vrai goût de paradis. Si au départ Lamu attirait les " backpakers " û les " routards " û du monde entier, aujourd'hui cette ère est révolue. Le cocktail d'authenticité et de soleil a conquis la jet-set internationale ainsi que quelques industriels puissants comme la famille Peugeot qui y a d'ailleurs acheté une demeure. Mais c'est sans doute depuis que le prince de Hanovre s'y est installé que l'on parle le plus de l'île. Tombé amoureux de cette terre, il y occupe souvent, avec ses amis, quatre maisons selon le principe des " private houses ", soit des demeures privées avec personnel que l'on peut louer une semaine ou plus. C'est à Shela, un petit village de pêcheur à côté de la vieille ville de Lamu, que le prince a déniché ces demeures. On s'y promène parmi de petites rues de sable. L'endroit est assez sommaire : un village, des maisons privées, un édifice religieux, un marché et quelques magasins. Les maisons du prince ont chacune un nom distinct : Palm House, Shela House, Garden House et Beach House. Toutes les quatre sont de merveilleux condensés d'art de vivre sous le soleil. Un peu à la façon des riads de Marrakech, les " private houses " du prince de Hanovre sont au c£ur de la vraie vie locale. Il n'y a pas de meilleures raisons pour se plonger au c£ur de cette atmosphère unique. Joliment architecturées, elles renferment chacune des univers différents. S'il fallait n'en retenir qu'une seule, ce serait sans hésiter Beach House. Cette vaste demeure qui fait face à la mer et à la mangrove de l'île de Manda s'offre à la façon d'un palais des mille et une nuits. Avec une piscine en ses murs û un privilège inouï sous cette latitude û elle fait valoir un luxe décalé à seulement quelques pas de la mosquée du Vendredi, un édifice de pierre en forme de fusée. Les " private houses " s'avèrent aussi un excellent moyen pour découvrir la nourriture locale. Une équipe de cuisiniers prépare tout au long de la journée une série de délices inspirés à la fois par le goût du jour et par les produits locaux. En la matière, c'est la mer qui parle : homards, crustacés, mini-huîtres au goût exquis et û comble du raffinement û plateaux de sushis réalisés à partir de poissons pêchés le jour même. Shela a beau être mondaine, certaines des valeurs chères aux hippies n'ont pas pour autant disparues. Fatuma's Tower, un lieu dédié au yoga en est la preuve. Dans cet environnement sans pollution, cette ancienne demeure a été transformée en lieu de méditation. Une réussite : la déco oscille entre raffinement et minimalisme. On y pratique le fameux ashtanga yoga si cher à Madonna. L'endroit possède ses lettres de noblesse, il a été consacré comme l'une des dix " Best Retreat Places of the World ", soit l'un des dix meilleurs lieux où fuir le bruit et la fureur du monde moderne. Il est un passage obligé pour tous celles û et ceux û qui veulent retrouver la forme au travers de massage aux huiles essentielles et de soins de beauté ethniques. L'archipel de Lamu, en dehors des cités de Lamu et de Shela, comporte aussi deux autres endroits qui méritent le détour. Ainsi, il ne faudrait pas rater Kizingo, un hôtel retiré offrant une jolie robinsonade à tous les amateurs de solitude. Dans un esprit très " no news, no shoes " û pas de chaussures, pas de nouvelles du monde extérieur û, un couple de Britanniques a ouvert cet endroit propice à de nombreuses activités. Parmi celles-ci, une mention spéciale se décerne à la natation avec les dauphins qui sont très présents au large de l'île. Autre endroit de choix : Manda Bay. Sur cette plage de sable blanc, on passe ses journées entre ciel, soleil et mer. Là aussi, un hôtel propose un divertissement assez exaltant. Les propriétaires ont en effet retapé un énorme dhow et proposent des excursions de plusieurs jours en groupe d'une quinzaine de personnes. Le pont en bois est sublime et permet aux amateurs de voile de renouer avec l'esprit d'une navigation authentique. Une belle façon de communier avec cette destination édénique. Michel Verlinden