Mieux vaut ne pas choisir l'heure de la sieste pour s'entretenir avec Vincent Cespedes. Prunelle jamais en place, idées en rafales, débit à la mitraillette où s'entrechoquent les noms de Rimbaud, Laozi, Bertrand Russell et le héros gore de la série Dexter, quelques gros mots aussi, ce jeune ancien prof de philo, fou de jazz et d'arts martiaux passe au laser notre époque avec jubilation, confirmant sa réputation d'" " anti-salonnard " de la pensée ". Après la téléréalité ( I Loft You, 2001), les violences urbaines ( La Cerise sur le béton, 2002) ou encore l'orthographe ( Mot pour mot. Kel ortograf pour 2m1 ?, 2007), le voici en guerre contre une vision neuneu et conformiste du bonheur. Contagieux.
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Mieux vaut ne pas choisir l'heure de la sieste pour s'entretenir avec Vincent Cespedes. Prunelle jamais en place, idées en rafales, débit à la mitraillette où s'entrechoquent les noms de Rimbaud, Laozi, Bertrand Russell et le héros gore de la série Dexter, quelques gros mots aussi, ce jeune ancien prof de philo, fou de jazz et d'arts martiaux passe au laser notre époque avec jubilation, confirmant sa réputation d'" " anti-salonnard " de la pensée ". Après la téléréalité ( I Loft You, 2001), les violences urbaines ( La Cerise sur le béton, 2002) ou encore l'orthographe ( Mot pour mot. Kel ortograf pour 2m1 ?, 2007), le voici en guerre contre une vision neuneu et conformiste du bonheur. Contagieux. Je sais, je me suis fait la même réflexion en me lançant dans ce projetà Mais c'était la première fois que je prenais à bras-le-corps ce thème, existentiel par excellence et qui fait débat de l'Europe à la Chine depuis deux mille ans. Je voulais l'aborder différemment. Oui, on ne s'y est jamais autant intéressé qu'aujourd'hui. En raison du poids de la publicité, surtout. Depuis l'apparition des spots de marque à la télévision, tout le monde, du Club Med à Coca-Cola, nous vend du bonheur. D'où la frustration liée à son absence. Pourtant, il est en chacun de nous. Le problème, c'est qu'on ne le sent plus. On ne sait plus ce que c'est ! Cela fait des années que les psys, les charlatans du développement personnel et les coachs nous abrutissent avec une idée volontariste du bonheur : à les écouter, il faudrait, pour être heureux, se montrer optimiste, spontané, sociable, tempéré dans ses jugements. C'est le mythe de la positive attitude que défend l'American way of life et que je rejette. Les philosophes ne sont pas en reste : d'Épicure à Bertrand Russell, de saint Augustin à Laozi, tous nous disent qu'il suffit de prendre les bonnes décisions pour être heureux. Mais le bonheur est en nous, pas devant nous ! Il est une euphorie collective, une énergie, le goût ultra-intense de la vie. Il agit comme une onde de charme, pour peu que l'on ressente la gourmandise de l'autre, l'envie de se délecter de lui. Surtout, le bonheur est explosif, subversif, politique, même. Politique ? Absolument. À mes yeux, la dépolitisation de notre société résulte avant tout du mal-être des gens. Un individu heureux est spontané, sort des hypocrisies, de la médiocrité ambiante, prend des risques. Il ne craint jamais de dire à l'autre ses vérités. On voudrait le bonheur conforme, il n'est qu'originalité. Il entraîne un sens très aigu de l'injustice et une remise en question de l'autorité quand celle-ci n'est pas jugée légitime. Une démocratie de gens heureux, c'est la meilleure garantie contre tous les fanatismes ! Le " bonheurisme ", c'est l'idéologie du bonheur. Le sourire permanent, l'idée que le bonheur est moral et impératif. Le bonheur n'a rien de moral, il est amoral. Les philosophes du xviiie siècle l'avaient très bien compris. Parce qu'il est bien plus confortable de vivre dans une relative médiocrité que de redistribuer entièrement son mode de vie. On vit ainsi sans être malheureux, mais sans être heureux non plus. Il faut un certain courage pour révolutionner son existence, prendre conscience que sa vie ne convient pas, qu'elle se trouve dans un entre-deux. Je déteste les manuels et les modes d'emploià La seule solution, à mes yeux, pour basculer dans le bonheur, c'est de se frotter à des gens heureux, de frayer avec des personnalités solaires qui vivent leur vie comme une aventure. Les scientifiques parlent du phénomène de l'échopraxie : mon voisin bâille, je bâille. Mon voisin rit, je ris. Je pense que le bonheur relève du même phénomène. La meilleure solution pour éviter de s'enfoncer dans une vie médiocre et insatisfaisante, c'est de s'imprégner de l'enthousiasme de l'autre. Quand j'étais jeune professeur de philo, à 25 ans, dans une ZEP (Zone d'Education Prioritaire, en France), près de Creil, dans l'Oise. Je garde un souvenir merveilleux de l'enthousiasme des élèves. Dans la salle des profs, en revanche, quel ennui, quel marasme écrasant, quelle ambiance délétère ! J'ai ressenti très vite le besoin de fuir, de mener une autre vie. J'adore cette très belle phrase du poète persan Rûmi : " Ne demande pas l'eau, demande la soif. " J'avais soifàRimbaud est en effet un cas très intéressant car il dispose au départ de toutes les qualités pour connaître le bonheur : il est spontané, il a la rage et le talent, l'énergie, l'audace. Mais il lui manque ce maillon essentiel : l'autre. L'impuissance de Rimbaud, c'est l'incapacité de se mélanger à l'autre. Toute sa vie est l'illustration de ce manque. Permettez-moi de choisir un néologisme, du moins en français : " exhilaration ". J'adore ce mot anglais qui évoque l'hilarité, cette humeur de champagne qu'est le bonheur. Les " exhilares ", comme je les appelle, rayonnent, mènent leur existence dans une ivresse pétillante. Ils sont accros à la vie, tout simplement. Cela peut paraître fou, mais oui ! Il m'arrive d'avoir des coups de blues, bien sûr. Mais la joie n'a rien à voir avec le bonheur. Je vis tous les moments, qu'ils soient joyeux ou difficiles, avec la même intensité. Par Géraldine Catalano " Un individu heureux est spontané, sort des hypocrisies. Il ne craint jamais de dire à l'autre ses vérités. "