Les objets de notre intérieur auraient-ils un sexe ? A en croire Giorgio Armani, si un fauteuil reste un fauteuil, sa forme, les nuances chromatiques de son tissu, le toucher de celui-ci confèrent à ce qui l'entoure un caractère masculin ou féminin, c'est selon. Une dualité - des tons perlés, champagne et platine pour Elle, du gris, du satin métallisé et du noir nickel pour Lui - qu'il décline à l'envi dans les collections 07-08 d'Armani Casa, suivant ainsi la logique binaire de l'univers de la mode qui lui est familier.
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Les objets de notre intérieur auraient-ils un sexe ? A en croire Giorgio Armani, si un fauteuil reste un fauteuil, sa forme, les nuances chromatiques de son tissu, le toucher de celui-ci confèrent à ce qui l'entoure un caractère masculin ou féminin, c'est selon. Une dualité - des tons perlés, champagne et platine pour Elle, du gris, du satin métallisé et du noir nickel pour Lui - qu'il décline à l'envi dans les collections 07-08 d'Armani Casa, suivant ainsi la logique binaire de l'univers de la mode qui lui est familier. L'arrivée en force dans le secteur de la déco de luxe de créateurs issus des catwalks avait déjà eu tendance à booster la présence de la couleur, des motifs et des fleurs dans nos intérieurs. Souvent construites au départ d'une base de coussins et de linge de maison - sorte de prolongement naturel du vêtement puisqu'ils " habillent " en quelque sorte les pièces - les collections " Home " griffées Kenzo, Lacroix, Missoni ou Versace pour n'en citer que quelques-unes se sont étendues au mobilier proprement dit, revendiquant elles aussi un label " design ". Et ce avec d'autant plus de facilités que l'ornement, si longtemps banni au nom de la suprématie de la fonction de l'objet, n'est plus du tout tabou même chez les grands éditeurs. Quand Ligne Roset propose des canapés en forme de corolle signés Inga Sempe, Jaime Hayon revisite la bergère rococo chez BD Ediciones de Diseno. Chez Vitra, la créatrice Hella Jongerius a même " féminisé " la célèbre Lounge Chair des Eames, désormais disponible en noyer clair et cuir crème. La créatrice néerlandaise a aussi imaginé pour Belux une lampe fleur toute en subtilité. Quant aux marques Cappellini ou Poltrona Frau, elles n'hésitent plus à habiller leurs chaises de vison ou à remettre coiffeuses, miroirs et secrétaires à secrets au goût du jour, réhabilitant ainsi le boudoir et son charme désuet. Des meubles franchement " girly " mais pas toujours imaginés par des femmes d'ailleurs... " En créant pour Poltrona Frau une malle de voyage, une table de maquillage, une causeuse, Andrée Putman interprète des ambiances rétro sophistiquées, avec un style sobre, des matériaux précieux et une étude minutieuse de la fonctionnalité ", justifie l'éditeur italien. Le goût retrouvé pour les espaces escamotables et les tiroirs cachés s'accompagne du plaisir de redécouvrir des rites que l'on croyait passé de mode : causer en vis-à-vis, écrire, archiver et conserver de petits secrets. Un registre intimiste à mille lieues des " performances " XXL qui agitent aussi la scène créatrice du meuble et de l'accessoire contemporains. " Ce design dit féminin remet les choses à leur place, détaille Vincent Grégoire, directeur Lifestyle du bureau de style parisien Nelly Rody. Il est pragmatique aussi. Une chaise, il faut pouvoir s'y asseoir. Il est porteur de valeurs comme la fonctionnalité, l'intelligence, la qualité. C'est un design que l'on a envie de transmettre à ses enfants. Il est durable, au sens propre mais aussi dans la manière dont il a été conçu. "Au-delà des modes, la réalité socio-économique explique, elle aussi, l'essor de ces collections particulièrement au goût des femmes. Célibataires plus longtemps, elles n'attendent pas d'être en couple pour meubler leur appartement. Et celles qui ont la chance de réussir professionnellement ont aussi les moyens d'investir dans leur intérieur. En créant la ligne Vinstra plus haut de gamme, " facile à assembler et à vivre " et truffée, elle aussi, de détails - tiroirs à foulards, à bijoux, à sacs... - dédiés aux futures utilisatrices, Ikea aussi a tourné le dos aux meubles unisexes. De même, lorsque l'on voit les nouveaux canapés volantés roses et blancs que la célèbre créatrice Patricia Urquiola présentait à Milan chez Moroso, on les imagine très bien dans la version " Sex & the City " du boudoir contemporain. " J'entends souvent dire que mes créations plaisent aux femmes et j'en suis très fière, reconnaît l'architecte espagnole. Mais ce n'est pas une finalité. Je fais ce que j'ai envie de faire. Je ne crée pas ce type d'objets parce que je suis une femme. D'ailleurs, dans mon studio, tous mes collaborateurs sont des hommes. "Si elle reconnaît pour sa part que le design peut être tantôt masculin tantôt féminin, pour la jeune Danoise Louise Campbell, cela n'a rien à voir avec le sexe du designer. " Parfois les créations les plus féminines sont le fait d'hommes et inversement (1), détaille celle dont les travaux ne sont pas sans rappeler l'univers de Nicolas Bovesse, Tord Bootje ou Marcel Wanders. Je suis ravie du fait qu'il y ait désormais de la place pour un style plus féminin que je définirais comme ludique, sensible, délicat. Quel soulagement ! " Profitant de la brèche ainsi ouverte, quelques jeunes femmes en phase avec ce courant plus poétique réussissent à tirer leur épingle du jeu dans un secteur très technique et encore majoritairement aux mains des hommes. " En cela, ce n'est pas bien différent de la mode ou de la politique, souligne Nedda El-Asmar. On y trouve très peu de femmes au sommet. La grande différence entre les hommes et les femmes dans notre société, elle ne s'exprime pas dans le design, mais dans le fait que ce sont encore les femmes qui aujourd'hui s'occupent majoritairement des enfants. " Orfèvre de talent, Nedda El-Asmar, élue par Weekend Le Vif/L'Express designer de l'année 2007, ne semble pas avoir été bloquée dans son parcours par un quelconque " plafond de verre ". Pas plus que les quatre autres jeunes créatrices qui s'imposent aujourd'hui sur la scène internationale du design. Et sur lesquelles Weekend vous engage à miser. (1) In De Standaard Magazine, 5 mai 2007. Isabelle Willot