" A l'origine " (Virgin). Au Bataclan, Paris (XIe). Le 20 juin.
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" A l'origine " (Virgin). Au Bataclan, Paris (XIe). Le 20 juin.Il chante la mélodie de la mélancolie avec des mots raffinés mais ponctue ses phrases de " cramé ", " clean ", " trippé " venus de la rue... Un peu hip-hop, un peu yé-yé, il associe la mèche négligée, les maillots de basket et les chaussures de marque. Ne conduit pas. Déteste les montres. Habite le village de Saint-Germain-des-Prés. Sa part d'enfance est restée intacte en lui : la statuette sombre de Darth Vador, commandeur de " Star Wars ", gronde dans le salon à deux pas d'une collection de vaches et de DVD de séries télé. Mais la nuit protège " Petit Biolay ", comme l'appelle tendrement Juliette Gréco : il retient les heures et compose jusqu'au matin. Voix de coton pleine de détermination, allure indolente d'élégant suranné, spontané, ombrageux, en retard, insomniaque, cool, cyclothymique, émotif, attentionné, boudeur et bohème, Benjamin Biolay, 32 ans, s'est imposé à toute allure û cinq ans seulement û et avec les félicitations du jury dans le petit monde de la chanson. " Avant, j'avais vécu une décennie de galères et de portes claquées au nez ", rappelle-t-il, pas revanchard, quoique... C'est un artiste mais aussi un caractère. Quatre albums depuis 2001 l'ont révélé en chanteur de novembre chuchotant à l'oreille des esthètes des dépressions sentimentales. " Rose Kennedy " (2001) flânait dans une Amérique romanesque et fantasmée tandis que " Négatif " (2003) présentait une Amérique " bis " de " serial killers " û il est incollable sur le sujet. Après une parenthèse ensoleillée û " Home " (2004), entonné aux côtés de sa femme, Chiara Mastroianni û il est revenu le rock aux dents avec " A l'origine " (2005). Parallèlement, ce Sinatra(sh) de la pop a écrit, arrangé et/ou produit des morceaux pour Henri Salvador, Juliette Gréco, Jane Birkin, Julien Clerc, Françoise Hardy, Isabelle Boulay, Keren Ann, Valérie Lagrange, Coralie Clément... Ses décorations s'amoncellent : une Victoire de la musique en 2002, la médaille de chevalier des Arts et des Lettres, un statut de mannequin depuis que le catalogue de La Redoute l'a shooté avec Chiara. C'est la belle image d'un couple glamour. " Oui, concède-t-il. Mais glamour de La Redoute. " Récemment, le " New York Times " lui a consacré quatre pages. Le dossier titrait en français : " Le Pop Star ". Réaction de la vedette : " Je ne suis pas dupe. Sans le packaging de la belle-famille (Catherine Deneuve, Marcello Mastroianni), je n'aurais même pas eu droit à la moitié ." Mécontent heureux, modeste surdoué, humble et cabot, résistant et blessé, cet anti-Rastignac û il n'aime pas le héros de Balzac et revendique sa classe sociale û ne se coule dans aucun moule et suit son étoile depuis l'enfance. Biolay, c'est d'abord l'histoire d'un garçon et d'une ville, Villefranche-sur-Saône, " cité-dortoir " où il s'ennuie. La mère élève les trois enfants : Gaëlle, Benjamin, Coralie. Le père, agent de maîtrise et mélomane averti, dirige la fanfare locale. Sur le tourne-disque passent " Les Nocturnes " de Chopin, le " Requiem " de Berlioz. Coralie se souvient " des dimanches après-midi occupés à identifier les instruments de l'orchestre ". Benjamin, lui, regarde tomber la pluie. Il intègre la fanfare vissé au tuba, " l'instrument le moins sexy de la terre ", dévale en bande et à Mobylette les routes du Beaujolais, prend les autoroutes à contresens, fume des pétards en écoutant Marley et fonde avec son cousin, un fan des Smiths, le groupe HRS : Haute Résolution Sadique. " Adolescent, je me trouvais trop policé, dans la lune, en rupture avec mon milieu. J'étais certainement très provocateur parce que juste malheureux. Il me fallait quitter la ville : je m'y sentais observé en permanence. " Un " talent scout " repère ce talent qui doute. Benjamin a 15 ans lorsqu'il rejoint le conservatoire de musique de Lyon, section cuivres, et prépare un bac en dilettante. " Ce n'était certainement pas un lycéen modèle", se rappelle Elsa Benabdallah, violoniste à l'Orchestre de Paris, son amie d'enfance. Il était atypique, plus marginal que les autres. Il écrit des chansons " pour tuer le temps ". L'ennui, toujours... Noctambule " fauchman ", Biolay compose déjà des nuits entières sur un studio quatre pistes dans le salon des parents d'Elsa, qui l'hébergent un temps. Découvre, l'été de ses 16 ans, l'album blanc des Beatles, un séisme dans sa vie. " A ce moment-là, j'ai su que j'allais être chanteur. " Fan encore aujourd'hui des Fab Four, il a racheté tous leurs disques en vinyle et Chiara lui a déniché " par magie ", dit-il, une édition numérotée du " white album ". " Les Beatles, on dirait ses enfants, se marre-t-elle. Benjamin a lu toutes leurs biographies. Impossible de les critiquer devant lui. A tel point qu'au début de notre rencontre, j'hésitais à passer les Stones. " A son panthéon figurent aussi Bob Dylan, Weezer, Eminem ou Serge Gainsbourg. On a fait de ce dernier son père spirituel, et pourtant Biolay se veut le fils de personne. " Je l'admire, bien sûr. Mais mon postulat n'est évidemment pas de me transformer en Serge... Le seul chanteur que j'ai parodié, c'est CharlElie Couture. Son sens de la narration m'épate. Je l'ai dit, il l'a su et il m'a d'ailleurs envoyé un mail très sympa de New York. " Retour à Lyon. Biolay a 20 ans. On le repère en train de scander du rock dans " les bars les plus hostiles, pour apprendre : j'étais prompt à me faire violence ". Il croise Hubert Mounier alias Cleet Boris, le chanteur de L'Affaire Louis Trio (" Chic Planète "), son aîné de dix ans, l'amitié prend. " Hubert est mon mentor, appuie-t-il. Sans lui, je ne serais rien. " Benjamin, qui vient de plaquer le conservatoire et bosse comme barman, arbore les cheveux longs, la barbe... " C'était John Lennon période " white album ", sourit Hubert Mounier. Pendant cinq ans, il a beaucoup cherché, ingurgité puis refait à sa sauce, personnelle. Si je l'ai aidé, c'est en le débridant. " Mounier, témoin à son mariage, est son meilleur ami û pareil à un ado, Biolay parle en meilleur(e) ami(e). Timide mais intrépide, il saute en fraude dans un TGV pour Paris, déboule dans le bureau d'un directeur artistique, et ça marche. Un an plus tard, son premier single, " La Révolution " û bout à bout de slogans lennoniens û plastronne au Top 50. Le deuxième cale. Les mois passent... " J'habitais avec ma copine un appartement de 9 m2 et comme elle étudiait beaucoup, je me levais tôt pour investir la bibliothèque de Beaubourg et lire des biographies historiques, des ouvrages politiques. J'y suis allé tous les jours pendant deux ans. " Biolay est alors de tous les meetings, milite au PS dans la section du XIe arrondissement, qui rassemble " trop de sbires de Georges Sarre ". Il y a quatre ans, il décide de ne pas renouveler son adhésion. EMI lui propose à la fin des années 1990 de former un groupe dans le style des Corrs (pop-rock irlandais). La veille de la signature du contrat, la chanteuse fait marche arrière et il en recrute une autre qui se produit à Disneyvillage tous les mardis. " C'était Keren Ann : sa voix était poignante. On a monté ensemble Shelby, qui a bien marché. Et le patron d'EMI, à l'époque Marc Lumbroso (découvreur de Jean-Jacques Goldman, de Vanessa Paradis et producteur de la BO des " Choristes ") nous a proposé d'enregistrer un album. " Extraits des négociations. Biolay : " Non, plutôt un album de Keren Ann. " Lumbroso : " Alors juste un single pour commencer. " Keren : " Pas question. " Lumbroso cède. " On était gonflés comme deux cons ", gifle Biolay. Entre Keren et lui commence alors une histoire de duos et de bas. Ensemble, ils écrivent le premier album de la chanteuse franco-israélo-néerlandaise : " La Biographie de Luka Philipsen ". " J'ai sans doute un côté plus Joni Mitchell et lui davantage Beatles, mais c'est un travail à quatre mains, commente-t-elle à la sortie du disque. Pendant l'enregistrement, s'intercale l'aventure Salvador. Le tandem, sollicité par le parrain de la bossa-nova, signe " Jardin d'hiver ". " Le succès de la chanson a mis particulièrement en avant Keren, parce qu'elle était déjà reconnue comme interprète. Je me suis senti écarté ", regrette Biolay, qui prend le large, d'autant que Salvador persiste à l'appeler Benjamin Violet. De Salvador à Bambou et Julien Clerc, le nom de Biolay û et ses chansons û sont bientôt sur toutes les lèvres. " Réaliser autant de disques apporte une méthode, ouvre une pensée, aide à comprendre la chronologie interne de la création. " Le style Biolay s'installe : des cordes, parfois éthérées, des textes empreints de nostalgie évanescente. Il écrit un album " rétro " pour sa s£ur Coralie, étudiante en histoire. " Rose Kennedy " projette Biolay dans la lumière, presque à regret. " A la base, je voulais me cacher, jouer mon Gérard Manset. Par pudeur. Par timidité. Après, je me serais volontiers passé d'être associé à cette nouvelle vague de chanteurs dont je me sens artistiquement éloigné, sans aucun jugement de valeur. Il n'y a pas de point commun entre l'écriture de Bénabar et la mienne. Je suis sans doute dans un schéma plus désuet. " Les moqueries de ses collègues Vincent Delerm et Bénabar dans le magazine " Chorus " l'ont atteint. Il répète : " Je suis assez rebelle sur pas mal d'aspects, je n'aime pas être étouffé par la masse, je n'aime pas me montrer, je refuse le " show-off ". Grâce à mes collaborations, mon compte en banque va bien, je me sens incorruptible. " " La vie de Benjamin est passée d'un extrême à l'autre, mais il n'a pas changé, assure Hubert Mounier. Il a toujours vu grand, son culot est hors norme surtout en France. D'ailleurs, ses goûts discographiques viennent davantage d'outre-Atlantique, même s'il défend la chanson avec un grand CH. " Biolay collectionne les malentendus comme les photos des Beatles. Le show-business l'a étiqueté prétentieux, pédant, snob, opportuniste... " A la télé, il a pu paraître imbu de lui-même, explique Elsa Benabdallah. Mais c'est de la timidité. Parfois, il rebute au premier abord. Après, tout le monde l'adore. Le milieu du classique respecte ses connaissances. Il est doué ; je l'ai vu écrire une partition en dix minutes, dans un taxi, de sa drôle d'écriture en pattes de mouches. " C'est un tête-en-l'air, un pur distrait qui ne connaît ni le code d'entrée de son immeuble ni son numéro de téléphone. De toute façon, il est injoignable. " Je l'ai cherché longtemps pour lui demander de changer une phrase dans une chanson qu'il m'avait écrite et puis j'ai laissé tomber ", pouffe Françoise Hardy. " Françoise est la très très grande rencontre de ma vie ", commente-t-il. Biolay compose non-stop : " C'est son meilleur moyen pour tuer les angoisses existentielles. Si on veut connaître le fond de Benjamin, éclaire Mounier, il suffit de lire le livret de ses chansons : ses textes parlent tout seuls. " Son dernier album déroule à l'encre noire des histoires de trahison, d'autobiographies perverties, d'ultramodernes solitudes. " Même si ma vie actuelle est heureuse û je suis amoureux, père de famille û mon passé n'a pas été qu'une grosse blague. Certains jours, je panique plus que les autres, je descends en moi, je creuse la piscine et j'ai du mal à remonter. Mon rêve serait d'écrire quelque chose sur la béatitude. " Non sans ironie, il a préfacé la bédé " Petits Contes noirs ", de son copain Franck Le Gall. Biolay, les idées sombres... Le cinéma appelle ce fou de Larry Clark et de Woody Allen. " Je n'y avais jamais pensé, pourtant ma femme est une actrice. " Claude Miller lui avait proposé de jouer dans " La Petite Lili ". Finalement, Benjamin incarnera le psychopathe de " Sang froid ", de Sylvie Verheyde, un premier rôle. En écrivant pour les uns et les autres, il avoue être " déjà entré dans la peau de personnages. A l'époque de Salvador, j'étais un Guyanais de 80 ans. Pour Coralie, je suis devenu metteur en scène. Et je me suis transformé en Juliette Gréco pendant deux ou trois nuits. Ce sont des exercices violents basés sur des phrases, sur des regards qui reviennent... " Juliette et Benjamin, c'est une liaison funambule. " Grâce à elle, j'ai touché la vérité nue d'une interprète. Je me rappellerai toute ma vie son concert à l'Olympia, lorsqu'elle a annoncé mon nom. Lionel Jospin, qui était assis à côté de moi, m'a soufflé : " Vous en êtes "." Il n'a plus envie d'écrire pour d'autres. " La musique est une industrie où les gens se prennent au sérieux et sont vachement ambitieux. ça me saoule. " Biolay connaît ce " beau mot grave de tristesse " dont parlait Eluard et se livre en pièces détachées. Son premier roman, " Peine perdue ", paraîtra chez Denoël à la fin de l'année. " Je me suis beaucoup servi de ma vie, c'est important d'être sincère. Le cinéma, la littérature, pour moi c'est le début d'un autre cycle, plus diversifié, très amusant, de l'ordre du bonus. Je compte travailler d'arrache-pied. Cela parachèvera ma formation d'artiste interprète. " De Chanteur " désespérément optimiste ", précise-t-il. Son album " A l'origine " s'achève sur la phrase nihiliste : " Rien de moi ne restera ". Biolay aquoiboniste ? Allons donc. Gilles Médioni