Tout Bruxellois qui se respecte a forcément posé, un jour ou l'autre, le pied dans un établissement portant la signature de Frédéric Nicolay. Son nom est devenu indissociable de l'identité visuelle de la capitale. Sans vouloir en dresser la liste exhaustive, le nombre de bars et restaurants qu'il a imaginés est impressionnant. Que serait la place Flagey sans le Belga ou le Variétés ? Quid de Dansaert sans Bonsoir Clara, le Barbeton ou le Walvis ? La place Albert sans le Bar du Matin ? La rue de Laeken sans le Flamingo ? La touche Nicolay a beau avoir connu différentes phases - utilisation du bois exotique zebrano, emploi intensif de palettes de transport, comptoirs en étain en provenance des Ateliers Nectoux à Puteaux... -, il existe chez lui un dénominateur commun : le refus de s'aligner sur les standards du genre tels qu'ils se répètent de Londres à Paris. Bien qu'il s'en défende, on trouve chez lui un vrai travail de réflexion reposant sur une intarissable curiosité qui le pousse à glaner des éléments architecturaux aux quatre coins du monde. Plafond atypique emprunté à un supermarché allemand des années 50, détail inspiré de l'oeuvre de l'architecte japonais Tadao Ando... Les exemples ne manquent pas. Sous une apparente simplicité, ses décors sont en réalité sophistiqués. Cette situation n'a pas manqué d'engendrer de nombreux malentendus comme celui qui voudrait que Nicolay soit " architecte ". Pour rappel, sorti avec un diplôme de simple commis de l'école hôtelière de Namur, l'homme est en réalité un self-made-man qui ne doit rien à personne. Guidé à 100 % par l'instinct, il ne travaille jamais sur plan, il a sans cesse besoin de visualiser, raison pour laquelle il passe ses journées à visiter ses chantiers. Quand on le rencontre, Frédéric Nicolay ne cache pas s'extirper d'une passe difficile. Il avoue " avoir peu profité de ces cinq dernières années ". Comme souvent chez lui, l'adversité est un moteur. Nicolay progresse par rupture brutale. Il n'hésite pas à se renier - " Les décors en palettes, c'est fini ! Ce maté...

Tout Bruxellois qui se respecte a forcément posé, un jour ou l'autre, le pied dans un établissement portant la signature de Frédéric Nicolay. Son nom est devenu indissociable de l'identité visuelle de la capitale. Sans vouloir en dresser la liste exhaustive, le nombre de bars et restaurants qu'il a imaginés est impressionnant. Que serait la place Flagey sans le Belga ou le Variétés ? Quid de Dansaert sans Bonsoir Clara, le Barbeton ou le Walvis ? La place Albert sans le Bar du Matin ? La rue de Laeken sans le Flamingo ? La touche Nicolay a beau avoir connu différentes phases - utilisation du bois exotique zebrano, emploi intensif de palettes de transport, comptoirs en étain en provenance des Ateliers Nectoux à Puteaux... -, il existe chez lui un dénominateur commun : le refus de s'aligner sur les standards du genre tels qu'ils se répètent de Londres à Paris. Bien qu'il s'en défende, on trouve chez lui un vrai travail de réflexion reposant sur une intarissable curiosité qui le pousse à glaner des éléments architecturaux aux quatre coins du monde. Plafond atypique emprunté à un supermarché allemand des années 50, détail inspiré de l'oeuvre de l'architecte japonais Tadao Ando... Les exemples ne manquent pas. Sous une apparente simplicité, ses décors sont en réalité sophistiqués. Cette situation n'a pas manqué d'engendrer de nombreux malentendus comme celui qui voudrait que Nicolay soit " architecte ". Pour rappel, sorti avec un diplôme de simple commis de l'école hôtelière de Namur, l'homme est en réalité un self-made-man qui ne doit rien à personne. Guidé à 100 % par l'instinct, il ne travaille jamais sur plan, il a sans cesse besoin de visualiser, raison pour laquelle il passe ses journées à visiter ses chantiers. Quand on le rencontre, Frédéric Nicolay ne cache pas s'extirper d'une passe difficile. Il avoue " avoir peu profité de ces cinq dernières années ". Comme souvent chez lui, l'adversité est un moteur. Nicolay progresse par rupture brutale. Il n'hésite pas à se renier - " Les décors en palettes, c'est fini ! Ce matériau est complètement galvaudé. " Mais la remise en question est plus large : " Aujourd'hui, je ne peux plus me contenter de lieux esthétiquement réussis. Il faut que des contenus forts aillent de pair avec les contenants. Concevoir un cadre avec du panache et se retrouver avec un bar où l'on sert des cacahuètes au wasabi est déprimant... Je préfère alors cultiver des carottes dans les Ardennes ", explique cet entrepreneur de 46 ans qui entretient un lien solide avec cette partie du pays dans laquelle il se retire quand la ville le sature. Le carburant premier qui a nourri Frédéric Nicolay dans le cadre de son actuel renouvellement lui a été soufflé par des rencontres. Il n'aime rien tant que créer un écrin digne de ce nom à l'attention des talents qui se cachent à travers la capitale. Cette source d'énergie lui vient essentiellement de trois personnalités majeures présentes sur la scène de la restauration bruxelloise : Philippe Emanuelli, ex-Café des Spores, sommelier franc-tireur et auteur de livres de cuisine à succès ; Yoth Ondara, ancien chef du Yoma ; ainsi que Lakhdar Hamina, food entrepreneur à qui l'on doit notamment le Caffè al Dente. Influencé par ce brelan d'as, Frédéric Nicolay a forgé une grammaire formelle inédite. Celle-ci a fait du recyclage son centre de gravité. On pourrait croire que le concepteur de bars s'est basé sur les propos de Jean Nouvel selon lesquels " au XXIe siècle, l'architecture doit être plus que jamais un acte de transformation ". L'architecte précisait dans un entretien accordé au Vif/L'Express en octobre 2013 : " Il nous faut travailler à partir de la matière urbaine que nous avons accumulée. " Nicolay semble avoir reçu le message du Français 5 sur 5. A cela, il faut ajouter la fascination pour un designer comme le Néerlandais Piet Hein Eek. Nul doute que le Belge ait été marqué par le fameux " scrapwood " du diplômé de la Design Academy Eindhoven, soit une technique de collage de planches de bois de récupération pratiquée à la façon d'une marqueterie DIY. Sans oublier, comme évoqué précédemment, sa propension à aller voir ce qui se passe ailleurs. Pour sa nouvelle vague d'adresses, l'homme qui a relancé la bière Vedett s'est inspiré de plusieurs enseignes de Los Angeles : Gjusta et Gjelina à Venice, ou encore Sqirl sur Virgil Avenue. Après la place Saint-Géry, la rue Antoine Dansaert et la place Flagey, Frédéric Nicolay s'est trouvé un nouveau terrain de jeux du côté de la Porte de Hal pour déployer son univers. En peu de temps, il y a implanté cinq endroits. Passons rapidement sur Botkamp, une adresse dédiée au jeu en réseau - il faut en saluer l'impact en termes de mixité sociale ainsi que le décor ponctué par une installation de Piet Hein Eek - en ce qu'elle se fonde sur le socle décoratif précédent de l'intéressé. Mieux vaut se tourner vers Crab Club, un restaurant imaginé à la hauteur de la créativité de Philippe Emanuelli. L'atmosphère de cet endroit témoigne magnifiquement de l'esthétique du recyclage de Nicolay. Ainsi de la salle qui fait place à des banquettes en bois réalisées à partir d'anciennes billes de chemin de fer. Couvertes de vieilles peaux de bêtes, ces assises font place à une ambiance brute. Mention également pour l'utilisation des précieux carrelages de Jules Wabbes (lire par ailleurs), le fameux designer belge réputé en raison des différents aménagements qu'il a conçus dans les années 70 pour la Société Générale de Banque. Ceux-ci livrent la clé de voûte du manifeste esthétique 2.0 de Frédéric Nicolay. De fait, le Bruxellois a initié une collaboration avec le collectif Rotor. Depuis 2014, cette structure a lancé une entité autonome, Rotor Déconstruction, qui " se consacre au démantèlement et à la revente d'éléments architecturaux issus d'immeubles voués à la démolition ". Les carrelages Wabbes en question proviennent en droite ligne de la démolition du siège social BNP Paribas Fortis situé Montagne du Parc. Les autres éléments caractéristiques ? Les luminaires qui viennent de chez Dokidoc, une boutique en forme de mouchoir de poche qui est l'antre de Dan Lachman. Fou de modernisme, il récupère des merveilles, pouvant avoir été signées par le designer Karl Trabert ou éditées par Midgard, qui constituent une matière première de choix pour les aménagements de Nicolay. On pointera également les comptoirs réalisés à partir d'imposants blocs de marbre originaires de Roumanie - ils remplacent désormais les comptoirs en étain - ou le plafond en bois d'échafaudage - un gimmick qui traverse tous ses nouveaux endroits. Sans oublier une incongrue cabane de chantier récupérée de Gdansk à la suite d'un hommage rendu par le Théâtre royal flamand (KVS) au mouvement Solidarnosc. Juste à côté du Crab Club, Nicolay est en train d'aménager un projet d'épicerie fine-boucherie-comptoir à poulet rôti. Avec sa façade en travertin, le lieu, encore en chantier, est prometteur. L'idée est d'y faire évoluer Bastien Emanuelli, neveu de Philippe Emanuelli, afin qu'il puisse laisser libre cours à ses talents de boucher. De l'autre côté de la Porte de Hal, s'ouvrira sous peu le Sporting, sans doute l'adresse de la galaxie Nicolay qui a mis le plus de temps à voir le jour. Initié avec Lakhdar Hamina, le 136 du boulevard de Waterloo se cache derrière une grande porte en bois qui s'ouvre à la façon d'un garage. Initialement conçu à partir de palettes de transport, ce bar qui projettera des matchs de foot s'est vu totalement repensé. Là aussi, la récup' bat son plein comme en témoignent les assises intérieures - fabriquées à partir de toiles de sac de pommes de terre -, les sièges de terrasse - créés avec les bâches de camion usagées Freitag - ou les banquettes du designer Christophe Gevers en provenance, elles aussi, de l'ancien siège Fortis. Sans parler des coussins d'Items, la boutique knokkoise de Bea Mombaers spécialisée dans la seconde main avec des chaises, des tables et des luminaires des années 50, 60 et 70. Enfin, le dernier établissement de ce périmètre est le Potemkine, qui va retrouver des couleurs sous l'impulsion de Yoth Ondara, chef dont la manière de lever les filets des poisson a durablement marqué Frédéric Nicolay. Le Potemkine deviendra sous peu Cowboy, un restaurant dédié à la street food vietnamienne. Peut-être que l'enseigne la plus surprenante de ce nouveau lot d'adresses est Humphrey. Situé au rez-de-chaussée des bureaux de la maison de disques PIAS, ce restaurant a été calibré par Nicolay pour Glen Ramaekers, ex-Sea Grill et Scholteshof, et Yannick Van Aeken, qui a été pendant cinq ans sous-chef de René Redzepi au Noma. Cet écrin de gastronomie évolutive de trente-deux couverts atteste d'une délicatesse inédite de la part de l'intéressé tout en restant conforme au credo de récupération. On ignorait qu'il pouvait être à ce point minutieux, comme le prouvent notamment les assiettes faites main, sans tourneur, dénichées chez le céramiste français Jérôme Hirson. Si l'on en croit l'infatigable concepteur, les différents endroits de la Porte de Hal et Humphrey ont été pour lui autant de laboratoires pour mettre au point son grand oeuvre. Grand oeuvre ? D'ici juin, il va inaugurer le Grand Central, un espace de 600 m2 situé dans le quartier européen. Un sacré pari qui prendra forme dans un bâtiment remarquable du patrimoine architectural bruxellois portant la patte de l'architecte Pierre Blondel. Ce café faisant place à trois bars différents occupe deux niveaux d'une construction de onze étages d'appartements. Au programme : des revêtements de sol récupérés de Val Benoît - le fameux ensemble architectural moderniste liégeois -, des luminaires et du mobilier forgés sur place, et surtout Space Chain, une structure en osier accrochée au plafond commandée à " l'architecte de papier " Yona Friedman. C'est tout ? Pas vraiment. Après un voyage effectué au Brésil, Frédéric Nicolay est revenu avec plein d'idées dans les poches, puisées notamment à São Paulo dans l'oeuvre de Lina Bo Bardi. Il promet d'ores et déjà un nouvel endroit, l'Officina, rue de la Serrure, à deux pas du canal, dont les lignes résulteront de ces influences modernistes brésiliennes. Voir aussi notre carnet d'adresses. PAR MICHEL VERLINDEN / PHOTOS : FRÉDÉRIC RAEVENS