1 LEUR PORTUGAL NATAL

Ils sont l'incarnation des enfants de ce siècle - ils ont grandi dans le nord du Portugal en rêvant d'ailleurs et se sont donné les moyens de voler de leurs propres ailes. Marta Marques a 28 ans, Paulo Almeida, 30 " tout juste ". Ils ont étudié la mode à Porto, où ils se sont rencontrés, ils savaient alors déjà qu'ils s'en iraient, ils n'en avaient juste rien dit à leurs parents, surtout ne pas les effrayer. En 2009, ils se retrouvent donc à Londres, où ils s'inscrivent en master au Central Saint Martins College of Art and Design, cette école qui forma Phoebe Philo, Stella McCartney, Alexander McQueen et John Galliano. " Cela nous semblait avoir du sens, nous avions déjà un bagage très technique, nous sentions que nous avions besoin d'affiner notre créativité. " Quand il s'agit de réaliser leur collection de fin d'études, ils opèrent un rapprochement instinctif qui révèle alors leur puissance inventive, sous le regard exigeant de Louise Wilson (1962-2014), ange tutélaire des futurs grands formés là. " Nous lui devons beaucoup, elle était incroyablement intense. Et essentielle. Elle nous poussait à trouver notre propre voix ", se souvient Marta, et Paulo embraie : " Il faut se battre pour définir son identité, surtout dans cette industrie où il y a tant de pressions, chacun doit coller à ce qui lui est exclusif et particulier. " Et Marta conclut, avec une exagération imagée qui brûle la politesse au sérieux et au drame : " Cela sonne comme un cliché mais c'est dur d'aller là où l'on sait que c'est authentique et personnel. C'est un processus difficile. Mais Louise Wilson nous y emmenait. Même si on avait alors le sentiment qu'on aurait ensuite besoin de dix ans de thérapie pour remonter la pente... " En lieu et place d'un cabinet de psychiatre, ils trouvent une aide non négligeable auprès de Lulu Kennedy et de sa pl...

Ils sont l'incarnation des enfants de ce siècle - ils ont grandi dans le nord du Portugal en rêvant d'ailleurs et se sont donné les moyens de voler de leurs propres ailes. Marta Marques a 28 ans, Paulo Almeida, 30 " tout juste ". Ils ont étudié la mode à Porto, où ils se sont rencontrés, ils savaient alors déjà qu'ils s'en iraient, ils n'en avaient juste rien dit à leurs parents, surtout ne pas les effrayer. En 2009, ils se retrouvent donc à Londres, où ils s'inscrivent en master au Central Saint Martins College of Art and Design, cette école qui forma Phoebe Philo, Stella McCartney, Alexander McQueen et John Galliano. " Cela nous semblait avoir du sens, nous avions déjà un bagage très technique, nous sentions que nous avions besoin d'affiner notre créativité. " Quand il s'agit de réaliser leur collection de fin d'études, ils opèrent un rapprochement instinctif qui révèle alors leur puissance inventive, sous le regard exigeant de Louise Wilson (1962-2014), ange tutélaire des futurs grands formés là. " Nous lui devons beaucoup, elle était incroyablement intense. Et essentielle. Elle nous poussait à trouver notre propre voix ", se souvient Marta, et Paulo embraie : " Il faut se battre pour définir son identité, surtout dans cette industrie où il y a tant de pressions, chacun doit coller à ce qui lui est exclusif et particulier. " Et Marta conclut, avec une exagération imagée qui brûle la politesse au sérieux et au drame : " Cela sonne comme un cliché mais c'est dur d'aller là où l'on sait que c'est authentique et personnel. C'est un processus difficile. Mais Louise Wilson nous y emmenait. Même si on avait alors le sentiment qu'on aurait ensuite besoin de dix ans de thérapie pour remonter la pente... " En lieu et place d'un cabinet de psychiatre, ils trouvent une aide non négligeable auprès de Lulu Kennedy et de sa plate-forme Fashion East, incubateur de talents qui les lance. Avril 2011, c'est donc le mois et l'année de naissance officiels de leur marque, à laquelle Marta a légué son Marques et Paulo son Almeida - prononcez à la portugaise, c'est plus joli, sans jamais être bêtement exotique et ajoutez une petite coquetterie, cette apostrophe aérienne qui fait le lien. Ou préférez l'abréviation M'A pour les intimes, dans la liste, on trouvera Rihanna, Rita Ora, Solange Knowles et FKA Twigs, qui connaissent leur alphabet fashion. Ils se sont cherchés et se sont trouvés dans le denim. Sauf que, au départ, ce n'est pas la matière en elle-même qui les excitait, ni la forme, ni l'histoire, rien à voir avec le jeanswear, mais tout avec une attitude, celle d'une époque qui vit flamboyer les années 90. " On cherchait ce que l'on avait à dire en tant que designers. On aimait l'esthétique de cette décennie, ces filles qui portaient un tee-shirt blanc, un jeans et une veste en cuir ou en denim. Et cela prenait tout son sens pour nous de faire quelque chose avec cet esprit, cette nonchalance aléatoire. " La voix de Paulo couvre celle de Marta, en douceur, enchaînant son idée à la sienne, comme une trame intime : " Il nous fallait trouver cette fille sur laquelle nous pourrions coller nos codes. " Une seule règle, la leur : réinventer le denim, l'effranger, l'effilocher, l'oversizer, le déstructurer, le laver et le relaver, le transformer à coups de recherches, handmade, il n'y a rien de plus riche que de se confronter à la matière en un corps-à-corps manuel et obsessionnel. " Nous avons acheté des pièces vintage, en denim, poursuit Marta. On n'avait aucun plan, de même pour notre label - nous avançons à l'instinct. On s'est juste dit : "Travaillons le jeans, mélangeons-le." " Commentaire de Paulo : " Et dans une approche presque minimaliste, je pense que c'est cela qui semble frais. " Renchérissement de Marta, qui avoue a contrario son esthétique plus bordélique : " Ce que nous créons est doux d'une certaine façon et en même temps poussé jusqu'à l'extrême... " Et si cela tenait à leur manière de bosser, qui n'appartient qu'à eux ? A force de s'entendre poser la question, ils ont bien dû disséquer ce fonctionnement organique bicéphale - elle a quelque chose en elle de la femme guerrière que Paulo adoucit de sa voix tranquille. " Jamais nous ne nous sommes dit : " Tu fais ça et moi, je vais là ", c'était naturel, chacun faisait spontanément ce qu'il faisait le mieux, étaie Marta. Je ne sais plus maintenant comment séparer les deux... " " C'est fifty fifty, analyse-t-il. Un peu comme si j'étais product designer et Marta, directrice artistique, dans le sens où c'est elle qui évoque d'abord les vibrations et cette fille dont on veut parler pour la saison : " This is the girl " et moi, j'ajoute : " Ok ! Alors elle porte cette sorte de veste, ce genre de pantalon ", et l'on construit l'histoire ainsi. " Avec allers et retours constructifs, nourris par l'émulation partagée avec leur petite équipe (douze) qui niche dans le nord-est londonien, 203-213 Mare Street, Hackney. Sofia, la petite soeur de Marta, qui ne sait plus exactement son âge et demande à Paulo : " 21 ou 22 ans ? ", la deuxième possibilité est la bonne. Elle vit aujourd'hui à Rio de Janeiro et a posé pour la collection Resort, grandement inspirée d'elle. Mais tout cela n'est qu'un jeu. " Elle n'a absolument rien à voir avec la mode, précise l'aînée. Elle s'en fiche, rit tout le temps et trouve cela très drôle. Durant nos études à Porto, quand on devait essayer des pièces ou faire des petits shoots, elle était la seule personne disponible, c'était déjà notre muse, mais " involontaire ", mi-grunge mi-grincheuse. Marques'Almeida a grandi avec elle et c'est bien. Elle est la quintessence de la marque, sa personnalité l'incarne parfaitement, elle est tellement authentique. " Dès le début, les collections de Marques'Almeida font mouche. La première est vendue chez Opening Ceremony et Joyce, tandis que la plate-forme Fashion East les soutient pour leurs deux défilés inauguraux. Le British Fashion Council prend le relais en 2014, année où ils remportent le British Fashion Award for Emerging Womenswear Designer et signent une capsule pour Topshop - " On nous a dit : "Faites ce que vous voulez" " -, c'est un succès. En mai 2015, ils raflent le prix LVMH 2015 pour les Jeunes Créateurs de Mode, 300 000 euros plus une " aide personnalisée au développement de leur entreprise par une équipe dédiée au sein du groupe Louis Vuitton Moët Hennessy pendant un an ". Le genre de chose qui change tout, comment en serait-il autrement ? " Nous sommes toujours très attentifs à mener correctement notre barque, à tenter de tout prévoir, à être très prudents, explique Paulo, on bossait comme des fous, la situation était presque désespérée. Ce prix nous a notamment permis d'agrandir notre team qui n'en pouvait plus de cumuler les heures supplémentaires... " Et Marta qui opine : " On était épuisés, on en avait tellement besoin et là soudain, on a senti que la possibilité d'investir existe, qu'on peut le faire, c'est juste incroyable. " Revers de la médaille, la pression sur leurs épaules, que Marta balaie d'un geste de la main, elle qui a les deux pieds sur terre : " Nous avons toujours pris les choses au sérieux et nous sentions déjà la pression avant, quand nous collaborions avec Fashion East et avec le British Fashion Council. Avec LVMH, c'est une autre étape, c'est grand, c'est immense mais c'est bon pour nous parce que cela nous fait travailler plus dur, pour être sûrs de donner le meilleur de nous-mêmes. Cela dit, quand vous vous penchez sur une nouvelle collection, il faut fermer la porte, un petit peu, durant un moment, pour être concentré sur la créativité. "Une inspiration : Fiona Apple, auteure et chanteuse américaine, " son histoire sincère et sa façon d'être brute et si personnelle ". Un besoin : rester connectés à leurs racines, travailler avec leur tribu, la petite soeur Sofia, la photographe Alice, leur amie Jaz. Les matières : du coton, de la soie, de la dentelle, du denim japonais. La nouveauté : des volants mais à leur manière, toujours, un peu rugueuse et très contemporaine. " C'est dans notre nature de chercher, de bûcher, de penser à la suite, confirme Marta. Que pouvions-nous faire de plus pour ce printemps-été 2016 ? Surtout après ce prix LVMH, nous savions que nous devions aller de l'avant, aussi loin que nous pouvions, ce fut donc intense et très délicat. C'était comme si nous étions remontés dans le temps, je coupais les tissus, les touchais, les façonnais avec cette idée d'une pièce qui prend des heures à faire et tout le monde était tellement impliqué, c'était comme au début de notre histoire, on faisait tout, seuls. En réalité, j'étais très excitée de revenir à quelque chose qui n'était pas industrialisé, où l'on sent la patte, la main, quelque chose de très tactile. Ce que nous faisons est toujours empli d'un sentiment de vie, comme si c'était habité... " Des deux, on ne saura qui a trouvé leur ligne de conduite : " About the soul of clothes and fabric. "PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON" C'EST DANS NOTRE NATURE DE CHERCHER, DE BÛCHER, DE PENSER À LA SUITE. " " IL FAUT SE BATTRE POUR DÉFINIR SON IDENTITÉ, SURTOUT DANS CETTE INDUSTRIE OÙ IL Y A TANT DE PRESSIONS, CHACUN DOIT COLLER À CE QUI LUI EST EXCLUSIF ET PARTICULIER. "