A COMME AVANTI !

Après une édition en demi-teinte, dans un contexte économique difficile, le 53e Salon international du meuble de Milan a enregistré les chiffres les plus encourageants depuis cinq ans. Entre le 8 et le 13 avril dernier, la barre des 300 000 visiteurs a ainsi été largement franchie, avec un total de 357 000 entrées uniques, soit une spectaculaire progression de 13 % par rapport à l'an dernier. Et ce sans compter l'affluence ininterrompue dans les rues milanaises, où converge annuellement tout le petit monde du design aux premiers jours du printemps. Un regain de succès qui s'est également ressenti sur l'ambiance générale, moins passéiste, moins obsédée par le vintage, en un mot : tournée vers l'avenir. L'enthousiasme revient et même la météo est de la partie, alors, profitons-en, avanti Milano !
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Après une édition en demi-teinte, dans un contexte économique difficile, le 53e Salon international du meuble de Milan a enregistré les chiffres les plus encourageants depuis cinq ans. Entre le 8 et le 13 avril dernier, la barre des 300 000 visiteurs a ainsi été largement franchie, avec un total de 357 000 entrées uniques, soit une spectaculaire progression de 13 % par rapport à l'an dernier. Et ce sans compter l'affluence ininterrompue dans les rues milanaises, où converge annuellement tout le petit monde du design aux premiers jours du printemps. Un regain de succès qui s'est également ressenti sur l'ambiance générale, moins passéiste, moins obsédée par le vintage, en un mot : tournée vers l'avenir. L'enthousiasme revient et même la météo est de la partie, alors, profitons-en, avanti Milano !A leur compte ou réunis sous le label national Belgium is Design, nos compatriotes étaient partout à Milan. Au musée de la Triennale tout d'abord, avec l'exposition Reflections (1.) - tout le savoir-faire noir-jaune-rouge décliné autour du thème du miroir -, ensuite sur le site du salon à Rho Fiera, avec une sélection des meilleurs jeunes talents au SaloneSatellite et dans les travées des pavillons, comme Alain Gilles chez Bonaldo ou Xavier Lust chez De Castelli (2.). Et enfin dans les différents Design Districts et les rues de la ville, comme la nouvelle marque Per/Use, qui y présentait sa première collection. Un an sur deux, le salon du luminaire EuroLuce fait place à celui de la cuisine, EuroCucina, qui attire des hordes de foodies vers les Pavillons 9, 11, 13 et 15. Les gastronomes fans de design pouvaient y admirer des modèles signés par de grands noms, comme Patricia Urquiola pour Boffi ou Nendo et Ora-ïto (photo) chez Scavolini.Parmi les nations les plus représentées cette année, les Pays-Bas. Dans leur fief de Tortona, à la Via Savona, où Moooi était rejoint par l'exposition Dutch Invasie et la présentation du pas de deux entre Studio Job et NLXL. Mais aussi du côté du quartier de 5-Vie avec Maarten Baas et Bertjan Pot, ou à San Gregorio, où Droog Design s'est inspiré des collections du Rijksmuseum d'Amsterdam pour réaliser un studio minimaliste (photo), à visiter en sirotant une Heineken " édition spéciale Milan 2014 ". Milan grouille d'events. Agendas et calendriers sont saturés, on compte près de 1000 manifestations inscrites au programme off, le Fuorisalone : festivals de cinéma, concerts, expos, performances, mondanités ultrasélectes ou happenings bricolés, des plus confidentiels aux plus courus, il y en a pour tous et pour tous les goûts. Parmi les innombrables soirées, on retiendra le somptueux cocktail Baccarat (photo) et celle qui eut lieu dans la cour du Palazzo Clerici, sous une structure Nike gonflée à l'hélium, aussi monumentale que la fête rythmée par l'artiste électro Laurel Halo. Mode et design, une alliance sacrée, surtout à Milan. Au point que certains craignent de voir le second vampirisé par la première. Fashion victim, le design ? On aurait pu le croire en déambulant dans les allées du salon, où s'affichent Fendi, Versace, Ralph Lauren, Missoni, Hilfiger ou Armani, rejoints d'ailleurs cette année par Ungaro Home, une ligne de maison fabriquée en Belgique par JNL. En ville, Paul Smith habillait la Shell Chair de Hans J. Wegner, Nendo présentait une installation tout en dégradé chez COS (2.) et Prada une version exclusive du sofa CloverLeaf de Verner Panton (1.). Situé au sud de la gare centrale, juste au-dessus de la ceinture de boulevards périphériques, le quartier San Gregorio (pour les autres, voir Quartiers) constitue l'un des symboles de la vitalité retrouvée du " off " de la Design Week. Ancrées là depuis plusieurs années déjà, des marques comme Droog Design ont contribué à redonner vie à ce " Petit Paris " et faire du rapide détour d'antan une destination à part entière. A voir cette année : l'expo Divina de Kvadrat (photo), le designersblock britannique, la traditionnelle collaboration entre le magazine Wallpaper* et la galerie Leclettico, et celle de Droog avec le Rijksmuseum d'Amsterdam.L'hommage le plus appuyé de cette année 2014 était également le plus mérité : celui rendu conjointement par Cassina (photo) et Vuitton à la pionnière Charlotte Perriand, notamment via une réédition limitée à 1 000 pièces de la Chaise Longue LC4CP. Dans un style nettement moins flashy, la société Lensvelt saluait la mémoire du designer belge Maarten Van Severen, tandis que d'autres en profitaient pour célébrer leur propre catalogue : Alessi mettait ses clinquants best-sellers en vitrine, Zanotta fêtait ses 60 ans et le stand Edra offrait une place de choix à ses assises cultes (en grande partie dues aux frères Campana). Chaque Salone recèle son lot de surprises, et ce parfois sur les stands des plus grandes marques. Exemple frappant chez Moroso, où l'ambiance " fun et bigarrée " a perdu un peu de terrain face à des créations plus austères comme la chaise lunaire Diatom de Ross Lovegrove ou la Double table aux lignes d'une rigueur peu habituelle. Autres surprises avec Rodolfo Dordoni qui privilégie le polyuréthane au métal chez Poliform pour sa table Canova (photo), Casamania qui tourne le dos au pastel avec sa bibliothèque Colour Falls et Patricia Urquiola qui sort de son univers moelleux pour revenir chez GLAS Italia avec la table Shimmer... sans pour autant délaisser les tons chatoyants qui ont fait sa renommée. Place à la jeunesse ! Cette édition 2014 fut une nouvelle occasion de constater que l'avant-garde débarque en nombre et qu'elle déborde d'idées. Au SaloneSatellite, bien sûr, mais aussi dans les différents Design Districts de la ville, notamment à Lambrate où étaient basés nos compatriotes De Invasie, Atelier belge ou le jeune Alexandre Lowie (en photo, la table Copenhagen), dont on espère bientôt vous reparler. A en croire les outsiders aux dents longues tels que Londres, New York, Tokyo, le Salone italien devrait prochainement être surclassé en prestige... Mais il a une fois encore démontré qui portait la couronne. Et s'il était de bon ton de le critiquer - parfois à raison, car tout n'y est pas parfait, loin de là -, il n'en demeure pas moins le King, écrasant largement la concurrence. La Mecque du design, c'est Milan et ça ne changera pas de sitôt. Le Salone de Milan, c'est également l'occasion de prendre le pouls du marché du luxe, et pas seulement via les flirts répétés entre mode et design, même si la somptueuse présentation des luminaires Hermès au Palazzo Serbelloni (photo) ou la collection Trussardi Home font toujours leur petit effet. Dans un genre un chouia moins onéreux, Kartell opère un retour au bling-bling qu'on croyait enterré, timidement imité par Knoll, et sa Washington Chair de David Adjaye.On l'a vu partout ! De toutes formes et couleurs, rehaussant le prestige de tables, canapés ou meubles de rangement sur les stands d'innombrables marques. Aucun doute, la table au plateau de marbre a fait son grand retour cette année, le matériau n'est plus réservé aux kitscheries rococo ou aux halls des palaces, la preuve avec les tables Salute de Sebastian Herkner, éditées par La Chance (photo). Suivant le mouvement, même le bon vieux granito reprend du galon ! Bien malin qui l'aurait prédit. N'en déplaise aux grincheux, les nouveautés furent nombreuses et variées. On a apprécié le vent de fraîcheur qui a soufflé sur les catalogues des poids lourds comme Magis, Bonaldo, BD Barcelona ou B&B Italia, qui sort pas moins de trois chaises longues la même année, mais aussi les efforts des débutants, comme les Français de COEDition ou les luminaires allemands e15. Poussé par l'éternel Philippe Starck, le collectif TOG a misé sur le marketing massif et de véritables commandos publicitaires pour promouvoir ses familles de meubles ludiques, 100 % customisables et en plastique (photo).Certains pavillons accordent une large place au mobilier outdoor, et des enseignes belges y tiennent le haut du pavé. Cela peut paraître curieux, vu le manque chronique d'ensoleillement dont souffre la pays, mais nos designers brillent aussi dans cette discipline, par l'entremise du savoir-faire de marques telles que Manutti (photo), Natuzzi ou encore Tribu et Extremis.L'année 2014 fut riche en grandes premières : le duo Doshi Levien y officiait pour la première fois pour B&B Italia (1.), à l'instar de Jaime Hayon pour Cassina (2.) ou Konstantin Grcic pour Artek. Petite révolution du côté du légendaire fabricant de canapés, Poltrona Frau (3.), qui s'immisce désormais dans l'univers du bureau, tandis que de nombreuses marques et designers autrefois abonnés au programme off investissaient les allées des pavillons officiels, comme Tom Dixon, Iittala ou Kvadrat. Au-delà du Salone de Rho Fiera, la Design Week bat son plein dans les différents quartiers de Milan où sont concentrées les festivités, des ruelles romantiques mais bondées du centre historique de Brera aux carrefours de jeunes talents du monde entier que sont Tortona ou Lambrate (photo). Sous un soleil bienvenu, la Zona Tortona, son Superstudio Piu et sa Via Savona, envahie par les Néerlandais, et l'avant-gardiste et arty Lambrate, domaine des étudiants et des jeunes indépendants, ont drainé des foules admiratives, en attendant l'éclosion définitive de nouveaux Design Districts comme les quartiers de 5-Vie et de San Gregorio, moins connus mais très tendance cette année. Puiser dans un prestigieux passé reste une pratique honorable tant que l'on n'en abuse pas. Si l'habitude a pu agacer, les éditeurs ont cette fois plutôt bien résisté à la tentation d'en faire trop. On retiendra néanmoins le Steel Pipe Drink Trolley de Shiro Kuramata (photo), produit par Cappellini quarante-six ans après sa conception, ou Vitra, étendant sa gamme de chaises Eames avec les matricules EA 101, 103 et 104. La Scandinavie ne fait pas exception, avec les réintroductions du fauteuil Karuselli chez Artek et de la version updatée de l'iconique chaise Drop de Jacobsen par Republic of Fritz Hansen. Dans un autre ordre d'idées, Kartell ressuscite sa gamme In Tavola, quarante ans après sa dernière collection " arts de la table ". Les stands du Salone bénéficiaient généralement d'une scénographie plutôt sage - on pense à la traditionnelle installation circulaire de Cappellini ou aux containers Magis - à l'exception notable du jardin suspendu de l'architecte Yu Yamamoto pour Cassina. Mais en ville, le designer néerlandais Maarten Baas a fait son show. Son installation Baas is in town (photo), même pas reprise dans les programmes officiels, n'a jamais désempli. Une fête foraine déjantée, peuplée de clowns zonant dans des roulottes décrépites au milieu d'un maelström de sons et de lumières, dans le mouvement ininterrompu des carrousels et rodéos mécaniques. Une allégorie du grand cirque milanais, emmené par Maarten Baas himself, en monsieur Loyal déchaîné, collectionneur de selfies. Habitué de la maison Magis, Konstantin Grcic s'attaque au fameux contrepoids de la chaise cantilever, tentant d'en améliorer les performances, près d'un siècle après sa création. Le résultat, encore à l'état de prototype, s'appelle Kyudo (photo) et se compose d'une superposition de couches de bois et de fibres de carbone, qui lui donne des airs familiers malgré son développement de pointe, inspiré par les équipements sportifs de haute technologie.C'est à la fois l'une des forces du secteur et l'un des reproches qui lui est le plus fréquemment adressé : de stands en showrooms, de marques en labels, ce sont toujours les mêmes noms qui reviennent. Starck, Nendo, Grcic, Urquiola, Wanders, les Bouroullec, voire Benjamin Hubert, Barber & Osgerby, Doshi Levien et tant d'autres. Des noms dont le talent n'a d'égal que leur potentiel bankable, qui se livrent une concurrence féroce et auront bientôt fort à faire face à une nouvelle garde qui trépigne en attendant son heure. S'il fut beaucoup question de jeunesse, d'inépuisables aînés se sont aussi rappelés à notre bon souvenir, parmi lesquels Alessandro Mendini, qui parvient à rester inspiré et pertinent à plus de 82 ans. Orfèvre en marqueterie, il a combiné les diverses essences de bois de la palette Porro pour créer les formes géométriques du semainier Maggio (photo) et du buffet Schermo. Et pour varier les plaisirs, le vénérable vétéran s'offrait également une récréation lors de l'exposition Robot City, en produisant une étonnante déclinaison en marbre de sa chaise Proust. Dans la catégorie " plein la vue ", difficile de passer sous silence l'installation des montres Citizen à la Triennale, une pluie immobile de 80 000 plateaux dorés, et l'incontournable showroom de Moooi (1.). Au rayon des coups de coeur, mention spéciale au travail en fer forgé des frères Bouroullec sur la table Officina (Magis) (3.), au bureau tubulaire S1200 (Thonet), au cachemire prince-de-galles du canapé Wing (Flexform), à l'hommage de Grcic à la lampe Parenthesi (Flos) et au secrétaire mural de Ron Gilad (Molteni) (2.). Pour finir, un ovni, l'installation cuisine-salle de bains (et aussi, apparemment, table de ping-pong), de Raw Edges pour Caesarstone. Jamais vraiment démodé, le bois reste une valeur sûre, et pas seulement caché sous d'épaisses couches de laque ou de peinture. On le retrouve chez Minotti, qui présente ses collections parées d'ébène glossy très chic, mais également au naturel sur les chaises Castor de Big Game ou Uncino des Bouroullec, qui prouvent que le bois blond n'est pas l'apanage des Scandinaves. On le retiendra aussi chez Living Divani, entre autres sur cette série de tables rondes et empilables portant le drôle de nom de Starsky (photo). Autre coup de coeur du SaloneSatellite, le Studio YOY de Tokyo. Fondé il y a trois ans par Naoki Ono et Yuki Yamamoto, YOY en a séduit plus d'un avec ses créations pleines de poésie surréaliste, tapis-tabouret, tiroir en trompe-l'oeil, tablette en porte-à-faux et surtout leur extraordinaire série de luminaires Light 2014 (photo). Déjà présents l'an dernier, les Japonais ont encore fait le buzz. Bon ben tout va bien alors ? Oui, même si ce n'est pas le moment de verser dans le triomphalisme. Le Salone reprend des couleurs mais reste convalescent ; on cultive encore souvent la prudence au moyen d'une certaine sobriété élégante, ponctuée de l'un ou l'autre coup d'éclat, et d'un goût pour le confort bien rassurant hérité des années cocoon. Une attitude plutôt zen qu'on préférera à l'exubérance factice, car Milan aurait tort de se reposer sur les fragiles lauriers acquis cette année, mais tout à gagner à profiter du retour à la sérénité pour revenir à une production raisonnée, axée sur la qualité des produits et la créativité. Une féconde zenitude, à l'image des galets du Nubilo (Petite Friture), le dernier sofa signé Constance Guisset (photo).PAR MATHIEU NGUYEN