L'oeuvre du photographe britannique Tim Walker a de quoi laisser les plus cartésiens septiques. Tour à tour, l'homme shoote des tables dressées volant entre les arbres, donne vie à des soldats de plomb, barbouille des chats persans de poudre colorée ou met en boîte 80 lapins blancs et 250 oeufs d'autruche... Son univers onirique, tantôt fascinant, tantôt angoissant, plane depuis 1995 sur les éditions anglo-saxonnes de Vogue, mais aussi d'autres magazines tels que Harper's Bazaar, W et Love. Pourtant, l'artiste de 47 ans déclare ne pas être intéressé par la mode. Il l'utilise plutôt comme un coffre à déguisements au service de son imagination débordante. Il se targue d'ailleurs d'éviter toute retouche numérique : ses contes de fées théâtraux, qui nous plongent immanquablement dans un décor à la Alice au pays des merveilles ou Peter Pan, requièrent tous l'intervention de scénographes et les accessoires sont souvent réalisés sur mesure.

La mode actuelle est souvent sans inspiration et purement axée sur le commerce et la consommation effrénée.

Cela dit, même pour le Tim Burton de la photographie, réinterpréter le célèbre Jardin des délices de Jérôme Bosch - un triptyque médiéval qui le fascine depuis qu'il l'a découvert dans un livre d'art chez ses grands-parents - représentait un défi de taille... qu'il relève pourtant cet automne, à Bois-le-Duc, aux Pays-Bas, ville natale et lieu de sépulture du peintre. " Enfant, je pouvais passer des heures à contempler cette oeuvre, raconte Tim Walker, lorsque nous le rencontrons à la veille du vernissage de cette expo néerlandaise. Elle contient tant de détails et de richesses que l'on peut y découvrir sans cesse de nouvelles choses. Je crois que l'époque à laquelle vivait Bosch y est pour beaucoup. Les gens cultivaient alors davantage leur vie intérieure, leur ressenti et leur imagination. Pour nous, c'est devenu beaucoup plus compliqué. Nous sommes saturés d'informations et de stimuli qui nous distraient sans arrêt. Rêvasser au crépuscule, regarder fixement une bougie, méditer sans être dérangé : nous avons presque oublié ce que cela veut dire. "

© TIM WALKER - NICOLA ERNI COLLECTION, 2015

Tim Walker a réalisé The Garden of Earthly Delights - le titre en anglais de ce travail - pour le compte de l'amateur d'art suisse Nicola Erni. La série extravagante, 26 images au total, a été shootée dans un manoir du nord-est de l'Angleterre. Le créateur s'y est enfermé pendant cinq jours avec treize modèles et son armée de collaborateurs permanents. A Bois-le-Duc, on peut d'ailleurs voir de superbes accessoires imaginés à cette occasion par la scénographe Shona Heath. Son job a essentiellement consisté à distiller les éléments visuels propres à l'oeuvre de Jérôme Bosch. Ainsi, une bulle nervurée et des symboles tels que des coquillages, des tiges de vignes et des serpents reviennent souvent. " Les possibilités n'étaient évidemment pas illimitées. Nous devions pouvoir reconstituer des scènes, en ayant recours non pas à des artifices numériques, mais à des personnes en chair et en os. Certaines figures du tableau étaient de toute façon inenvisageables. Des oiseaux de plusieurs mètres de hauteur, par exemple, ou ces animaux difficilement identifiables ", observe l'atypique Britannique, prêt à nous livrer tous les secrets de cet incroyable challenge.

Comment avez-vous traité les scènes sexuelles de l'oeuvre de Bosch ?

Ce qui fonctionne dans une peinture ne fonctionne pas forcément dans la photographie, où le nu prend facilement un tour pornographique. D'un autre côté, on ne peut pas rendre hommage à Bosch en faisant l'impasse sur la nudité, raison pour laquelle je n'ai jamais fait référence à son Jardin des délices dans mes reportages de mode. L'apparition de vêtements griffés dans cette série n'était pas prévue. Mais le vestiaire automne-hiver 15 de Valentino Couture, divinement beau, collait très bien au sujet, et habille donc des modèles, car ses créateurs avaient étudié la même période de l'histoire de l'art et avaient trouvé leur inspiration dans les mêmes conceptions médiévales de la beauté que moi. Il est toutefois rare que je veuille photographier spontanément une collection. La mode actuelle est souvent sans inspiration et purement axée sur le commerce et la consommation effrénée. Prendre de simples images de sacs à main, ça ne m'intéresse pas.

© TIM WALKER - NICOLA ERNI COLLECTION, 2015

Vous êtes connu pour mettre en scène les images exactement comme elles se forment dans votre imagination. Etait-ce aussi le cas ici ?

Autrefois, j'étais très précis dans mes instructions. Mes dessins préparatoires donnaient des indications détaillées sur les accessoires et les expressions faciales des modèles. Aujourd'hui, je crée surtout des univers où je donne des libertés aux autres intervenants. Je reste davantage dans l'expectative et j'enregistre ce qui se passe à ce moment-là. La photographie est assez intimidante. C'est comme si on devait exécuter une danse avec d'autres personnes, sauf qu'on est sous pression parce qu'on est tenu par le temps et qu'on se sait observé.

Vous ne vous compliquez pas la vie avec ces plateaux immenses et tous ces collaborateurs qui tournent autour ? Comment gardez-vous le contrôle ?

Les clichés à la mise en scène un peu trop appuyée ne semblent pas vivants. Le photographe a donc intérêt à ne pas être trop rigide ou dictatorial. Ainsi, je demande à Shona et aux modèles d'apporter leur contribution, car j'y trouverai peut-être ce dont j'ai besoin. Dans cette série, par exemple, il y a une photo où Melanie Gaydos (NDLR : une top atteinte de dysplasie ectodermique, ce qui lui donne des traits de visage atypiques) est voilée et pose son index sur une perle blanche. Je ne me souviens plus d'où vient ce geste - peut-être que l'accessoire était tombé dans une autre scène et qu'elle l'avait ramassé par hasard. Mais je suis sûr que je ne lui avais rien demandé et que sans ce détail, le résultat n'aurait pas été le même. Cette spontanéité joue un rôle important dans ma discipline, de plus en plus d'ailleurs. L'équilibre est donc très important. Il ne faudrait surtout pas que les coiffures, le maquillage et les vêtements dominent la scène, et cachent la beauté de la dimension humaine.

La top Melanie Gaydos faisait partie du casting. © TIM WALKER - NICOLA ERNI COLLECTION, 2015

Ces dernières années, vous avez travaillé plus souvent en tant que photographe portraitiste. Un pur hasard ?

J'ai un peu vieilli, voilà tout (rires). Sur le plan physique et émotionnel, il faut avoir beaucoup d'énergie pour rassembler autant de modèles et de collaborateurs à un endroit et les faire interagir. Finalement, c'est moi qui dirige toute cette chorégraphie. En outre, je travaille avec des appareils très lourds et les prises de vue durent des heures. Mais je ne supporterais pas de devoir uniquement shooter des tableaux immobiles.

Des images retouchées seraient-elles moins percutantes ?

Tout, dans mon oeuvre, a eu un jour une existence, exactement comme on peut le voir sur la photo. Mes images ne mentent pas, et c'est pour cela qu'elles ont un tel effet émotionnel selon moi. Les gens ne peuvent peut-être pas l'exprimer verbalement, mais je pense qu'ils font la différence. Je n'ai du reste aucune objection de principe à l'égard de Photoshop. Des confrères l'utilisent de manière intelligente pour faire de jolies choses. Sauf que ce n'est pas ce genre de beauté que je veux exprimer. J'ai choisi de travailler avec les contraintes de la réalité, justement parce qu'elles produisent des expériences aussi intenses et extraordinaires. Il n'empêche que je suis préoccupé par la manière dont certains utilisent la retouche et par ce qu'ils donnent ainsi en exemple aux jeunes. Parfois, les visuels ont été manipulés jusqu'à l'absurde, et pourtant, on les présente comme authentiques. A mon avis, cela ne durera pas. De nouvelles règles devraient brider ce genre de pratiques insensées, surtout dans le domaine commercial.

Le Jardin des délices est souvent considéré comme une réflexion sur la dépravation de l'homme. Comment cela s'accorde-t-il à votre univers féerique ?

Ce n'est pas un hasard si cette oeuvre connaît encore un retentissement mondial. L'humanité a toujours eu un côté effroyable, et nous avons plus que jamais le sentiment que nous devrons un jour rendre des comptes. Je crois fermement que cette atmosphère engendrera à l'avenir encore beaucoup d'oeuvres d'art de qualité. Mais pour moi, ce projet n'est en rien sombre ou sinistre, au contraire. J'ai tout simplement réalisé, de manière instinctive, une oeuvre qui montre à mon sens la beauté et la force de l'homme. Dans le même temps, nous avons ressuscité l'univers de Bosch l'espace de quelques jours. Mon travail tourne autour du rêve, et c'est ainsi que je vois cette série : comme une porte secrète vers un monde fictif qui devient subitement réalité.

The Garden of Earthly Delights, Noordbrabants Museum, à Bois-le-Duc ('s-Hertogenbosch), hetnoordbrabantsmuseum.nl Jusqu'au 25 février prochain.

© TIM WALKER, 2015

En 6 dates

1970. Tim Walker naît à Guilford, un petit village du sud-est de l'Angleterre.

1989. Il travaille comme stagiaire pendant un an aux archives de Cecil Beaton, chez Condé Nast, éditeur de Vogue et Vanity Fair, à Londres. Il étudie ensuite la photographie à l'école supérieure d'art d'Exeter.

1994. Il obtient son diplôme et devient l'assistant de Richard Avedon, à New York.

1996. Il publie sa première production de mode dans Vogue. Il décrochera ensuite des campagnes publicitaires pour, entre autres, Yohji Yamamoto et Guerlain.

2008. Il reçoit le prix Isabella Blow Award for Fashion Creator du British Fashion Council.

2017. Il signe le fameux calendrier Pirelli 2018 (lire par ailleurs).

De l'autre côté de son miroir

Sean " Diddy " Combs et Naomi Campbell, pour le calendrier Pirelli. © TIM WALKER / Pirelli, 2018

Pour son édition 2018, 45e du nom, le calendrier Pirelli est signé par Tim Walker qui y propose sa vision très personnelle, et " all black ", du conte d'Alice au pays des merveilles. On y retrouve les mannequins australo-soudanais Duckie Thot et Adut Akeck dans les rôles d'Alice et de la Reine de Coeur, mais aussi la top Naomi Campbell jouant un bourreau, la militante féministe gambienne Jaha Dukureh interprétant une princesse, Lupita Nyong'o en loir... et même l'actrice Whoopi Goldberg en duchesse ! Le tout dans une iconographie qui se veut assez fidèle aux origines du classique. " Je désirais repartir de la source de l'imagination de Lewis Carroll, sans me laisser influencer par l'interprétation de Walt Disney ou Tim Burton. Je voulais vraiment revenir au coeur de l'invention, exactement au moment où l'auteur a demandé à John Tenniel d'illustrer son oeuvre, en 1865 ", explique le photographe.