A quoi ça sert un livre ? Réponse classique : à s'évader, à s'émanciper, à s'informer, à se cultiver, à s'égarer ou éventuellement à s'endormir. Vraiment ? Dans l'île ensoleillée du subjonctif peut-être, mais pas sur les rives brumeuses de l'indicatif présent. N'en déplaise aux érudits, aux agrégés ou aux simples amoureux des lettres, le livre est avant tout un objet de... décoration. Une sorte de papier peint en trois dimensions si l'on préfère.
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A quoi ça sert un livre ? Réponse classique : à s'évader, à s'émanciper, à s'informer, à se cultiver, à s'égarer ou éventuellement à s'endormir. Vraiment ? Dans l'île ensoleillée du subjonctif peut-être, mais pas sur les rives brumeuses de l'indicatif présent. N'en déplaise aux érudits, aux agrégés ou aux simples amoureux des lettres, le livre est avant tout un objet de... décoration. Une sorte de papier peint en trois dimensions si l'on préfère. C'est une enquête britannique qui le révèle : 55 % des sujets de Sa Majesté avouent acheter régulièrement des bouquins dans le seul but de tapisser leur intérieur... Damned ! On pourrait se rassurer à bon compte en se disant que le soin apporté outre-Manche à " l'emballage " (relié plutôt que broché, et serti d'épaisses couvertures cartonnées) incite à les exposer plus qu'à les dévorer. Il ne faut pourtant pas chercher très loin pour faire vaciller cette belle rhétorique. Qui n'a pas succombé un jour à la promesse - sans lendemain - d'un Goncourt, d'un Médicis, d'un Femina ? Les écrivains eux-mêmes, Pierre Bayard en tête, nous expliquent " Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? " (Ed. de Minuit). C'est dire. De là à imaginer qu'on devra bientôt aller au Brico chercher le dernier Nothomb, il y a une marge. Car si l'imposteur aime s'entourer d'ouvrages de fiction, c'est parce qu'il leur accorde une haute valeur symbolique. On expose ses livres comme on sort sa belle voiture. La bibliothèque est la vitrine de nos prétentions intellectuelles. Cela fait une belle jambe aux écrivains qui suent sang et eau pour mettre en mots leurs chagrins, leurs (dés)espoirs, leurs (dés)amours. Mais bon, un livre vendu, c'est toujours un de moins qui part au pilon. Pour ne pas leur saper définitivement le moral, on gardera pour nous l'autre épine de la Rose : 42 % des lecteurs british éprouvent des difficultés avec les romans-fleuve. Au-delà de 340 pages, c'est la débandade ! Les pavés de la rentrée (comme le dernier Vollmann, une brique de... 1 000 pages) ont du souci à se faire. La faute aux gadgets numériques qui auraient grignoté notre capacité d'attention, paraît-il. Morale de l'histoire : plus un roman est épais, plus il se vend... mais moins il a de chance d'être lu. Suivant la couleur de son sofa, on choisira le rouge ou le noir ! Laurent Raphaël