Le soleil n'est pas encore levé lorsqu'on embarque sur l'une de ces pirogues à moteur deux temps si caractéristiques et pétaradantes du lac Inle. On croise dans le noir adouci par la lune, furtives, d'autres pirogues qu'on sait chargées de villageois et de moines bouddhistes. Sur cette vaste étendue d'eau peu profonde de 200 kilomètres carrés, l'ethnie locale des Intha (les bien nommés " Fils du Lac ") habite une quarantaine de villages sur pilotis, entre lesquels ils cultivent de véritables champs flottants selon une technique ancestrale. Ils sont surtout connus pour leur autre spécialité unique au monde : l'art de la pêche à la verticale, debout à l'avant d'une frêle pirogue à fond plat dont ils manoeuvrent la rame à la jambe. Comme s'ils dansaient sur l'eau. Cet équilibre précaire leur laisse les mains libres pour manipuler soit un filet, soit une impressionnante nasse en bambou qu'ils plongent sur le premier gros poisson venu, repéré à travers l'eau translucide. A l'intérieur de la nasse, un filet coulissant piège la carpe et le tour est joué.
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Le soleil n'est pas encore levé lorsqu'on embarque sur l'une de ces pirogues à moteur deux temps si caractéristiques et pétaradantes du lac Inle. On croise dans le noir adouci par la lune, furtives, d'autres pirogues qu'on sait chargées de villageois et de moines bouddhistes. Sur cette vaste étendue d'eau peu profonde de 200 kilomètres carrés, l'ethnie locale des Intha (les bien nommés " Fils du Lac ") habite une quarantaine de villages sur pilotis, entre lesquels ils cultivent de véritables champs flottants selon une technique ancestrale. Ils sont surtout connus pour leur autre spécialité unique au monde : l'art de la pêche à la verticale, debout à l'avant d'une frêle pirogue à fond plat dont ils manoeuvrent la rame à la jambe. Comme s'ils dansaient sur l'eau. Cet équilibre précaire leur laisse les mains libres pour manipuler soit un filet, soit une impressionnante nasse en bambou qu'ils plongent sur le premier gros poisson venu, repéré à travers l'eau translucide. A l'intérieur de la nasse, un filet coulissant piège la carpe et le tour est joué. L'aube les surprend en pleine action. Les premiers rayons du soleil colorent le ciel et la brume matinale d'un rose orangé de plus en plus soutenu, dessinant avec les collines environnantes un décor dont on n'aurait osé rêver. Celui d'un ballet dont nous sommes les spectateurs comblés, aux premières loges. Point d'orgue du festival d'images fortes auquel notre petit groupe de photographes amateurs assiste médusé depuis son arrivée en Birmanie - pardon, au Myanmar. Tel est l'argument de cette balade aux pays des pagodes d'or conçue par Aguila Voyages Photo, une agence spécialisée dans les escapades à thème pour amoureux de l'instantané (lire l'encadré). Un stage grandeur nature animé par un photographe professionnel, à la fois conseiller technique et fin connaisseur du pays, capable d'adapter en permanence l'itinéraire en fonction de la météo ou d'événements inattendus, pour optimiser la moisson d'images des participants. Des passionnés de tous niveaux, débutants ou chevronnés. Il y a du cliché pour tout le monde. Cliché n°1 : Yangon, l'ancienne Rangoon et ex-capitale - depuis que les généraux ont bâti leur ville retranchée de Naypyidaw, plus au nord au milieu de nulle part. Cette jungle urbaine si bien décrite par Loti, Kessel, Orwell ou Cocteau conserve au bord du fleuve homonyme quelques vestiges bien décrépits de l'époque coloniale britannique. Et son âme. Seul le légendaire Strand Hotel a retrouvé son lustre victorien d'antan. Mais les écrivains voyageurs y ont cédé la place à de (très) riches touristes peu enclins à s'attarder dans le grouillant magma humain des ruelles environnantes. Il faut s'enfoncer dans ces quartiers où se mêlent les populations birmanes, chinoises et indiennes, dans une joyeuse frénésie commerçante qui envahit jusqu'aux trottoirs et où toutes les ethnies de cette partie de l'Asie sont peu ou prou représentées. Sans parler des religions : au bouddhisme omniprésent, répondent quelques jolies églises et surtout des mosquées, d'où retentit périodiquement la plainte du muezzin. L'islam gagne lentement du terrain, même si les minorités musulmanes du nord sont toujours opprimées. Quantité de portraits expressifs garantie à chaque pas, les joues des femmes couvertes de ce thanakha jaune qui leur tient lieu de maquillage et de protection. En Birmanie, les gens sourient aux photographes. Ils vous sourient d'ailleurs tout le temps. Ce qui frappe à Yangon, c'est l'or de ses pagodes. " Au nombre des merveilles qu'en passant sur la Terre, il faut avoir vues ", écrit Pierre Loti. Elles sont partout. Celle de Sule, anachroniquement plantée au milieu d'un rond-point dans le quartier colonial, est l'une des plus anciennes et intimistes du pays. Chauzkhtakyi abrite le plus grand bouddha couché - plus de 70 mètres de longueur. Botataung cacherait au coeur de son stupa creux une mèche des cheveux du premier Bouddha... Mais c'est évidemment Shwedagon qui concentre toutes les attentions. Cette pagode géante, dont le stupa laqué à la feuille d'or domine la ville de ses 98 mètres, est de loin le lieu le plus sacré du bouddhisme birman. De près aussi ! Tout comme le spectacle, la foule est permanente. Dans ce pays bouddhiste à près de 90 %, où chaque famille compte au moins un moine ou une bonzesse dans ses rangs et où chaque enfant devient novice entre 5 et 15 ans pour une période plus ou moins longue, Shwedagon est un lieu de pèlerinage, de ferveur et de recueillement incontournable pour tout Birman qui se respecte. Il faut y venir dès l'aube pour se mêler à la multitude d'hommes, de femmes et d'enfants en bure rouge, en robe rose ou en longyi (le sarong mixte traditionnel) qui envahit chaque pagode, chaque temple, chaque salle de prière ou autel pour s'attirer les bonnes grâces du dieu vivant en couvrant ses effigies d'offrandes, en les arrosant pour les rafraîchir ou en méditant. Dans une atmosphère familiale et décontractée, où l'or des stupas et les visages changent de couleur au gré de l'évolution du soleil. Ambiance comparable le soir, quand la lumière décline et que s'allume l'éclairage artificiel. Il y a seulement plus de touristes. Cliché n°2 : au pays des pagodes, la seule plaine de Bagan (ou Pagan) en concentre des milliers sur 40 kilomètres carrés à peine. Après Shwedagon, c'est l'image la plus connue du Myanmar. L'antique cité des rois, longtemps capitale du royaume après son unification il y a mille ans. Nul ne sait combien de temples furent bâtis ici à l'époque, en un peu plus de trois siècles. Il en reste 2 200 et des poussières, qui constellent le paysage bordant le fleuve Irrawaddy. De toutes les tailles, formes et couleurs, selon l'heure où l'on s'y promène. Un spectacle unique qui ne manque pas d'attirer les visiteurs du monde entier, mais aussi les autochtones, en nombre et en famille. Ces trois dernières années, le tourisme en Birmanie a doublé chaque année pour frôler le million de personnes en 2013. Heureusement, la plaine est assez grande pour éviter la bousculade. Pour le moment. En revanche, l'infrastructure hôtelière, concentrée dans les villages en bordure de la zone des pagodes, a du mal à suivre le rythme. Comme partout ailleurs dans le pays. On ne se lasse pas de se promener à travers ce paysage hors du temps. A pied, à vélo ou même en scooter électrique, qui se louent facilement dans les environs. Certains tenteront l'expérience en ballon, un must. Mais le nec plus ultra consiste tout simplement à grimper au sommet d'un des innombrables temples pour se poser sur un rebord de briques millénaires et admirer le panorama. De préférence au lever ou au coucher du soleil. Ou les deux. On change de temple pour découvrir un autre point de vue et on en redemande. Entre tous ces vestiges d'un royaume disparu, des bergers promènent leurs troupeaux, des paysans cultivent leurs champs et des lambeaux de brume rendent l'atmosphère surnaturelle. Cliché n°3 : chacun garde en mémoire les images fortes de la révolte des moines qui a conduit la junte militaire à desserrer son impitoyable étreinte, à libérer la vénérée dissidente Aung San Suu Kyi et à tolérer un embryon de débat politique. Si les moines en bure rouge et les nonnes en habit rose sont partout dans le pays, Mandalay est leur capitale, avec ses 150 monastères et ses innombrables lieux de culte. C'est là qu'est née la contestation. Les bonzes ont retrouvé leur sérénité coutumière et déambulent paisiblement dans les rues et les marchés animés pour demander l'aumône, visiter leurs proches, poser pour les touristes ou... jouer avec leur smartphone. N'avoir le droit de rien posséder ne les empêche pas de céder aux sirènes de la modernité, même s'ils mangent et dorment à même le sol dans leurs austères retraites. Comme au monastère Shwe Nandaw. Ce bâtiment tout en bois, avec ses fenêtres ovales et ses toits sculptés, appartenait il y a deux siècles au palais royal, quand Mandalay était encore une capitale. Il orne aujourd'hui les couvertures de nombreux guides de voyage. Plantée aussi au bord de l'Irrawaddy, la deuxième ville du pays offre un visage plus alangui que Yangon, même si la circulation y est aussi bouchée, à l'allure où les Birmans s'équipent de véhicules à moteur, à deux ou quatre roues. C'est un centre artisanal important, où les métiers sont regroupés par quartiers selon leurs spécialités : sculpteurs de bois, de marbre ou de bronze, laqueurs, tisserands, vanniers, potiers... Leurs ateliers valent le détour, fût-ce pour l'image. Ceux des bijoutiers aussi : au pays des rubis, les amateurs de gemmes s'en donneront à coeur joie. On pousse jusqu'aux berges du fleuve, où le flot incessant des barges à charger et décharger fixe une population qui vit dans de précaires cahutes en bambou et se lave dans les eaux boueuses. On s'émeut du ballet des femmes qui portent leurs charges sur la tête, si lourdes qu'elles ne peuvent parfois les soulever seules. Mais elles sourient toujours. Peut-être iront-elles rejoindre les cohortes de promeneurs qui arpentent tous les soirs au couchant l'incroyable pont U Bein posé sur un lac, à la sortie sud de la ville. Construit en teck il y a près de deux cents ans, il déploie son 1,2 kilomètre sur de frêles pilotis érodés et sculptés par le temps. Comment supporte-t-il le flot des amoureux, familles et religieux sur ses passerelles branlantes ? Mystère. Et grande sérénité. Cliché n°4 : on vogue de pagode en village, de marché flottant en culture suspendue, d'atelier de tissage en gargote sur pilotis. La vie sur le lac Inle est presque aussi intense qu'en ville. Jusqu'à la tombée de la nuit. On arrête alors le moteur pour se laisser flotter au milieu de nulle part. Des pêcheurs se découpent à nouveau sur un ciel irisé par le soleil couchant. Ça doit être cela, le nirvana. PAR PHILIPPE BERKENBAUMEntre ces vestiges d'un royaume disparu, des bergers promènent leurs troupeaux.