Murs plus blancs que Dash, porte vitrée ouvrant sur un jardin bordé de jonquilles, terrasse panoramique en teck que l'on rejoint à bord d'un ascenseur en verre. Nous ne sommes pas dans un immeuble à lofts flambant neufs mais dans un hôtel de maître 1900 des beaux quartiers d'Ixelles. Entre les caisses qui s'entassent dans le hall d'entrée, apparaît le propriétaire des lieux, bouclettes demi-gris, Marlboro du matin, poignée de main sûre d'elle. " Quel chantier ! Désolé, on est en plein décrochage ", s'excuse Amaury de Solages, ancien haut cadre de la Banque Lazard, reconverti en amoureux affiché des arts comme c'est de tradition dans la famille. Le nom de Monsieur le Comte ne l'indique pas : il est l'arrière petit-fils de l'esthète banquier David David-Weill, portraituré en son temps (1871-1952) par le nabi Édouard Vuillard. Mais peu importe. À la question de son parcours, il ...

Murs plus blancs que Dash, porte vitrée ouvrant sur un jardin bordé de jonquilles, terrasse panoramique en teck que l'on rejoint à bord d'un ascenseur en verre. Nous ne sommes pas dans un immeuble à lofts flambant neufs mais dans un hôtel de maître 1900 des beaux quartiers d'Ixelles. Entre les caisses qui s'entassent dans le hall d'entrée, apparaît le propriétaire des lieux, bouclettes demi-gris, Marlboro du matin, poignée de main sûre d'elle. " Quel chantier ! Désolé, on est en plein décrochage ", s'excuse Amaury de Solages, ancien haut cadre de la Banque Lazard, reconverti en amoureux affiché des arts comme c'est de tradition dans la famille. Le nom de Monsieur le Comte ne l'indique pas : il est l'arrière petit-fils de l'esthète banquier David David-Weill, portraituré en son temps (1871-1952) par le nabi Édouard Vuillard. Mais peu importe. À la question de son parcours, il n'évoque d'ailleurs pas ses racines, préfère se présenter comme un ancien photographe de théâtre, un autodidacte passé par la restauration avant de bifurquer vers la création d'un fonds de fonds et finalement de troquer la Seine contre la Senne " pour raisons personnelles et parce qu'un immeuble comme ça à Paris, vous imaginez ce que ça vaut ". Arrive son épouse Myriam, " désolée, je ne suis pas du matin ". Lookée Parisienne Rive Gauche : tunique mandarine assortie aux mocassins à piquots, imposantes solaires cachant les stigmates d'une nuit écourtée " par une discussion très intéressante avec l'artiste Thomas Lerooy ". Le prix de la passion. Une passion que le couple, longtemps rétif au dévoilement de son patrimoine, a finalement décidé de partager avec le grand public en ouvrant, il y a tout juste un an, son propre centre d'art, comme c'est apparemment la mode chez les winners de la Bourse depuis la réussite exemplaire de François PPR Pinault à Venise. L'idée qui préside ici n'en demeure pas moins particulièrement originale : " parce qu'une £uvre en stock est une £uvre morte et que visiter des collection privées nous a procuré tant de plaisir ", trois fois par an, à la faveur d'une exposition thématique portant sur des sujets aussi vastes que prometteurs (la féminité, la légèreté, le combat...), quatre autres amateurs d'art de la même trempe sont invités à accrocher leurs pièces aux cimaises de Maison Particulière. " Ce midi, on reçoit à dîner les prêteurs de la prochaine expo qui s'appellera Rouge, détaille, enthousiaste, Amaury de Solages. Autant j'ai toujours un pincement au c£ur de voir partir les £uvres, autant j'éprouve une joie profonde à découvrir les suivantes. C'est une réelle surprise à chaque fois. Et les invités ont totale carte blanche ! On n'a pas à imposer quoi que ce soit, on n'est pas des marchands, on n'a rien à vendre. "S'il se tient au courant du marché de l'art " ne serait-ce que pour éviter d'acheter trop cher ou n'importe quoi ", le couple de Solages marche surtout " à l'émotion ", dit éviter " le joli ", et butine dans l'histoire de l'art sans limitations chronologiques même si la création actuelle domine leur fonds. Madame a commencé à aimer la peinture avec " Chagall, j'a-do-rais Chagall ", a fréquenté l'Ecole du Louvre pendant trois ans, " parce que ça m'amusait beaucoup ", créé un site Internet consacré à la cuisine, et pense aujourd'hui qu'" apprendre à regarder les maîtres anciens enrichit son regard sur l'art contem- porain ". Bien avant de rencontrer Madame, Monsieur a acheté sa première pièce en 1984, un Eduardo Arroyo, et refuse " de citer les artistes connus qu'il a acquis (NDLR : Kiki Smith, les Tobias, Fabre, Serrano...), ils n'ont pas besoin de ma publicité ". Il estime aussi que " dans la vie, il faut beaucoup de bon sens. Moi je suis très primaire, quand je ne comprends pas, je ne fais pas. Ça m'a évité d'être touché au moment de la crise des subprimes. Plus les choses sont compliquées, plus c'est pour camoufler une réalité. Et je vais vous dire quelque chose : dans l'art, quand on veut vous vendre une £uvre, même intellectuellement, et qu'on a besoin de tout un livre pour l'expliquer, c'est suspect. " À quoi Madame, réagit : " Il est un peu provocateur. " Complice, le couple entend former " une équipe ". Ils ont " à 90 % les mêmes goûts " et se chamaillent de temps en temps sur Pierre Soulages, qui émeut Madame, en revanche " déprime " Monsieur. Mais une chose est sûre : " Amaury et moi, on ne s'ennuie jamais. " n PAR BAUDOUIN GALLER" ON MARCHE À L'ÉMOTION. "