Radio City Music Hall, au c£ur de New York, le 2 mai dernier. Le rideau majestueux du temple de la 6e avenue s'élève et Björk déboule sur la scène du plus prestigieux music-hall du monde (1) au son fanfaronnant de dix cuivres féminins, d'un batteur, d'un claviériste impassible et de deux chipoteurs électros. Le ouistiti islandais attaque d'emblée " Earth Intruders ", la monstrueuse chanson inspirée du tsunami indonésien qui ouvre son dernier opus en date, l'éclectique " Volta " (2). Drapée dans une robe rouge écarlate et des collants dorés, elle ne rate pas l'entrée d'un show de quatre-vingts minutes où l'expérimentation du nouvel album côtoie quelques classiques plus conviviaux tels que " Venus as a Boy " ou " Army of Me ". Ne cédant pas à la nostalgie du tube, la quadra extra small propose un grand spectacle en technicolor qui tient à la fois du ballet de Pékin aux oriflammes rougeoyants et de la performance underground.
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Radio City Music Hall, au c£ur de New York, le 2 mai dernier. Le rideau majestueux du temple de la 6e avenue s'élève et Björk déboule sur la scène du plus prestigieux music-hall du monde (1) au son fanfaronnant de dix cuivres féminins, d'un batteur, d'un claviériste impassible et de deux chipoteurs électros. Le ouistiti islandais attaque d'emblée " Earth Intruders ", la monstrueuse chanson inspirée du tsunami indonésien qui ouvre son dernier opus en date, l'éclectique " Volta " (2). Drapée dans une robe rouge écarlate et des collants dorés, elle ne rate pas l'entrée d'un show de quatre-vingts minutes où l'expérimentation du nouvel album côtoie quelques classiques plus conviviaux tels que " Venus as a Boy " ou " Army of Me ". Ne cédant pas à la nostalgie du tube, la quadra extra small propose un grand spectacle en technicolor qui tient à la fois du ballet de Pékin aux oriflammes rougeoyants et de la performance underground. Parmi les six mille spectateurs, Elijah Wood, collé au premier rang des célébrités, semble aussi envoûté que dans la scène ultime de son " Seigneur des Anneaux ". Possiblement étourdi par le culot d'une artiste qui prospecte les sonorités bizarroïdes, les rythmes concassés et un visuel techno-baroque toujours calés dans les convulsions du monde actuel. Quelle autre star que Björk choisirait d'inviter en disque comme en scène une harpiste chinoise virtuose (Min Xiao-Fen), des Congolais aux sonorités distordues tout droit débarqués des rues sauvages de Kinshasa (Konono n°1) et le fantastique vocaliste new-yorkais Antony Hegarty qui, sur " Dull Flame of Desire ", se met à sauter sur place comme un gamin joyeux bourré de confiseries ? Björk elle-même semble éberluée par ce moment digne d'un cartoon 3D pour adultes qui refusent de vieillir. On peut sentir un profond désir de vivre dans " Volta " où l'artiste apparaît en jouet humain, armée de chansons ludiques, transversales et insaisissables - pas très tubesques - posant un regard acéré sur le sort de notre planète, moralement et physiquement altérée. A New York, Björk quitte la scène sur un " Declare Independence " brutal et claquant, que le réalisateur complice Michel Gondry (lire encadré page 13) s'apprête à clipper de façon " ultrapunk ". Le départ en fanfare d'une tournée mondiale de dix-huit mois à la cadence inhabituelle - un mois de repos, un mois de travail - qui passera fin juin prochain par Werchter. Frappée du " syndrome Céline Dion ", islandaise - qui habite à mi-temps dans la campagne au nord de New York - dit vouloir épargner l'usage de sa voix et répond à nos questions. Mais par e-mail. Stratégie de protection inusitée, rationalisation de son temps précieux ou truc de marketing ? Sans doute les trois, à moins que cette posture à la Howard Hughes ne soit qu'une tentative de rendre du mystère à un univers visuel et musical sans cesse décortiqué, décrypté et peut-être même banalisé, depuis une quinzaine d'années de succès. Après tout, Björk est cette fille de 42 ans qui se définit comme " aimant les extrêmes ", qui refuse le look jeans et tee-shirt " symbole de l'impérialisme américain " et qui pousse les collaborations musicales et visuelles dans leurs derniers retranchements : avec le danger de créer un véritable labyrinthe de signes qui, au final, produit davantage une confusion qu'une libération. C'est partiellement le cas de " Volta ", brillant manifeste musical, mais qui délaisse le côté mélodique de Björk pour un véritable cannibalisme sonore. Icône pop et pop model déviante, exploratrice de sons et de visuels surhumains, Björk reste, en tout cas, au-delà de la banalité qui ravage la culture populaire contemporaine... En cela, elle demeure précieuse et unique. D'une présence agréablement dévorante. Weekend Le Vif/L'Express : De quoi la pochette de " Volta " est-elle la métaphore ? Björk : Cette création du styliste Bernhard Willhelm que Nick Knight a shootée fait partie des nombreux travaux visuels liés à ce disque puisque j'ai également collaboré avec les photographes Inez Van Laamsweerde et Vinoodh Matadin, les graphistes m/m de Paris et ILC d'Islande. On a parlé pendant des mois avant d'arriver au résultat de la pochette : l'idée de fun était sans aucun doute en tête de liste des objectifs, mais je pensais également à un univers de " vaudou électronique ", à la présence obsédante de la nature... " Volta " constitue une sorte de performance rythmique. La musique est-elle votre sport favori ? Je ne suis pas très sportive, j'aime nager et me promener en extérieur, pas faire de la grimpe ou ce genre de choses, simplement marcher. Certaines chansons de " Volta " comme " Earth Intruders " sont influencées par ma vision du tsunami indonésien dont j'ai vu les dégâts lorsque je me suis rendue en Indonésie pour l'Unicef, début 2005 : le désastre naturel était tellement... outrageant qu'il était impossible de ne pas en être affecté. La liste de vos collaborations a des dimensions olympiques ! Comment choisissez-vous ? Quand j'enregistre, je réagis à mes impulsions pas à des prévisions, je me décide une ou deux semaines avant d'entrer en studio. Il faut que la perspective d'un travail, d'une collaboration, m'excite. Je vois maintenant qu'il existe une connection inconsciente entre ces musiciens très différents avec lesquels j'ai collaborés sur le disque - le Malien Toumani Diabaté, les Congolais de Konono n°1, la harpiste chinoise Min Xiao-Fen - c'est beaucoup moins schizophrénique que cela n'en a l'air ! L'appellation de " tribu universelle " est plutôt une blague, mais une blague en laquelle je crois. Les gens ont tendance à me prendre trop au sérieux... Dans l'autobiographique " Pneumonia ", vous évoquez cette maladie qui a failli mal tourner pour vous. Avez-vous peur de la mort ? Non, pas vraiment. J'" aime " la mort parce qu'elle me rappelle la vie. C'est pour cela que je n'aime pas l'idée de rétention, d'enfermement, de non-implication. Lorsque vous êtes en Islande, êtes-vous différente ? Disons que c'est agréable de ne pas avoir à parler ma seconde langue (l'anglais), mais je n'ai pas le sentiment d'être véritablement différente, c'est plutôt la perception des autres qui change. Vous refusez que votre musique soit intégrée dans des publicités, pourquoi ? Je n'ai jamais été sponsorisée, je n'ai jamais tourné de pubs et j'en suis extrêmement fière. Et ce, pour des raisons qui me semblent parfaitement claires ! Vous faites une apparition dans " Drawing Restraint 9 ", le film de votre compagnon Matthew Barney, où un couple dévore des " sashimis humains ". De quoi s'agit-il ? D'amour... C'est également la valeur principale que je veux transmettre à mes enfants. En 2000 en Avignon, le créateur de mode Alexander McQueen et le photographe Nick Knight ont travaillé avec vous sur l'installation " Angel ". La même année, au Festival de Cannes, vous avez fait sensation en portant la " robe du cygne " de Marjan Pejoski. L'expérimentation est-elle votre premier critère de travail ? Non, je pense que les gens intellectualisent trop les vêtements, les prennent trop au sérieux. Si vous ne portez pas de costume noir Armani ou un truc de ce genre, vous risquez d'être arrêté ! Il y a cette tendance généralement tue de vouloir se subordonner à une sorte d'uniforme de police (sic), de se conformer à un stéréotype. Ce que je refuse totalement ! Le grand photographe Mondino a dit de vous que vous redéfinissiez la beauté féminine. Quelle " genre de femme " étiez-vous pendant les shootings avec lui à l'époque de " Debut " en 1993 ? La plupart du temps, j'ai l'impression de me sentir, simplement, une femme... Mais franchement, je ne me rappelle plus quels pouvaient être mes sentiments à l'époque de cette session..... La somme de toutes les images que vous avez exposées au fil de votre carrière forme-t-elle " la vraie Björk " ? Non, c'est du théâtre. Sur les pochettes des disques, ce n'est pas moi... mais des tentatives de faire le portrait de l'esprit qui a présidé à la fabrication du disque. Habituellement, au moment où la photo de la pochette est réalisée, je peux la jauger de façon objective parce que j'ai déjà quitté le territoire qu'elle explore. L'esprit, l'image du disque, ce n'est pas seulement moi mais ma façon de capter d'autres choses qui m'entourent à ce moment-là de ma vie. Inversement, envisagez-vous de " naturaliser ", un jour, musique et look ? De les dé-théâtraliser ? Je peux imaginer que cela arrive. Si cela me semble être la chose juste d'un moment, je le ferai, oui. Jusqu'à la nudité ? Il n'y a pas de calcul ni de prévision, nudité ou pas, quelle importance ? Quel est votre plus grand accomplissement ? L'amour, inconditionnel, de la musique. (1) A New York, Björk présentait son spectacle dans trois (grands) théâtres prestigieux : le Radio City Music Hall, le United Palace Theater et l'Apollo d'Harlem. (2) CD " Volta ", chez Universal. En concert le 28 juin prochain au Festival de Werchter. Internet : www.rockwerchter.bePropos recueillis par Philippe Cornet