Rendez-vous dans ce village polaire à trois heures de Bruxelles. Un lieu magique et désormais très branché où l’on skie sous un ciel phosphorescent d’aurores boréales, avec une neige de premier choix de novembre au 1er mai.

Rosir ses joues au froid, c’est presque un luxe suranné depuis que le Père Noël a oublié de secouer sa boule à neige. Repoussant les frimas en haute altitude, le basculement du climat raréfie l’hiver et ses joies. Mais où sont les neiges d’antan, les campagnes blanchies de frais, les forêts en tenue de mariée, les cascades gelées comme des lustres Baccarat ? Pour goûter cette galerie des glaces, il faut maintenant viser sous la Grande Ourse. Cédez à l’appel magnétique du Nord en adhérant au plus branché de tous les cercles : le cercle polaire.

Il était une fois en Laponie finlandaise Levi, village perdu dans l’immensité des toundras, des lacs et des tourbières. Ici, la nuit de midi succède au soleil de minuit. Alors, faute d’emploi, les habitants partent, on ferme les écoles… Car que faire quand il fait froid, noir, et qu’on est loin de tout ? Réponse : transformer tous ces défauts en qualités ! En 1982, un aéroport mit Helsinki à portée d’avion. Une pluie de crédits permit d’ériger une station dernier cri, tandis que la montagnette voisine (530 mètres d’altitude) accueillait 27 remonte-pentes, 45 pistes équipées de spots pour le ski nocturne. À partir de 2004, ce bourg champignon allait héberger tous les ans la Coupe du monde de ski alpin. Aujourd’hui, des chalets de luxe ornent cet ex-bout du monde devenu l’endroit le plus excitant de la Finlande : les industriels en vue, le pilote de F1 Kimi Räikkönen, le Nobel de la paix 2008 Martti Ahtisaari et jusqu’au président finlandais fréquentent cette Riviera polaire, où l’on croise un jour les Beckham et un autre Vladimir Poutine venu en voisin dans son Hummer noir… Car il s’agit du seul endroit au monde où jouer les noctambules à ski sous un ciel phosphorescent d’aurores boréales, avec une neige de premier choix de novembre au 1er mai !

On y voit des Japonais qui guettent les orages magnétiques. Des Russes venus des confins de la Sibérie tirant de pleines luges de vodka. Des Anglais en week-end sportif. Dès la sortie de l’aéroport, la neige couine sous vos pieds. Bonjour l’obscurité, le froid… On se sent comme un poulet enfermé dans un congélateur ! Du taxi équipé de radiateurs d’appoint, on ne voit que la forêt, insondable, sombre, sous la floconnade moulinée par un ciel d’encre.  » C’est bon de se faire un peu peur « , sourit Marari, une Catalane venue il y a quatorze ans planter ses racines dans ce no man’s land à fleur de pôle. Pour cette passionnée de glisse, la chaleur et la simplicité des Finlandais, leur nature munificente valent bien d’avoir un peu froid.

ILS SONT LOIN, LES VIKINGS !

Une douce impression se dégage de ce bourg compact aux rues neigeuses, où les Finlandais déambulent parfois en simple débardeur. Bleu glacier souligné de blanc gustavien, les maisons de bois arborent aussi des tons de pains d’épice nappés de congères en sucre glace. En outre, la station porte un nom surprenant : Levi. Ou, si l’on préfère, Levin, Leville, Levista… Cousin du hongrois, le finnois est une langue agglutinante qui tortille et distend les mots suivant l’humeur. Certains alignent par dizaines des lettres hérissées de trémas, guirlandes étranges que rien n’aide à déchiffrer. Ils sont loin, les Vikings ! Yeux bruns en amande, le type finlandais tient plus de Björk que de Greta Garbo, et a subi un siècle d’occupation russe. Voir les buffets d’hôtels dégorgeant de malossols, de macédoines triple crème… aux côtés des potées nationales et des bons poissons marinés du Nord.

Les gens de Levi sont des Finlandais, inutile d’y chercher des Lapons. Exilé dans les vastes étendues à 100 kilomètres au nord, ce peuple qui a inventé le ski rameute désormais ses grands troupeaux de rennes à dos de motoneige. Folklore oblige, Levi regorge malgré tout de personnages aux broderies chamarrées. Ils servent des mets lapons dans de grands tipis ténébreux ornés de bois de renne évoquant des night-clubs Cro-Magnon. Soupe au thym et à l’ail, saumon (d’élevage) rôti aux girolles et rumsteck de renne (fondant) au goût de gibier fumé. Une ribambelle de baies (dont la fameuse mûre des marais) nappe des crêpes qu’on sert au son du tambour de chaman et d’incantations presque amérindiennes. Vrai Lapon en bonnet à cornes et bottes-mocassins, Ante Aikio traduit :  » Je trotte sur mon renne sans savoir comment rentrer chez moi. « 

Comment retrouver Levi ? Assurément, la question obsède dès qu’on s’immerge dans le Grand Blanc ouvert aux portes de la ville. Mais de 11 à 15 heures, le soleil absent pâlit un peu le ciel – à peine une aurore, déjà un crépuscule. Ce chien et loup dévoile un paysage en noir et blanc triste et beau comme un Bernard Buffet. Une raie de bouleaux nains griffe l’horizon laiteux d’un tremblement de sismogramme. Bienvenue dans la féerie de l’hiver. L’Arctique de Nicolas Vannier ou des trappeurs de l’Alaska, là où tout est rude et fragile à la fois.

En casque et combinaison isothermes, on le parcourt en motoneige, par des pistes signalisées filant sur le lac gelé. Le temps de croiser des pêcheurs qui trouent la glace pour tâter le lavaret, on est déjà sur l’autre rive, allumant son phare (à 15 heures passées !) dans une forêt gothique aux glaces mentholées. L’engin ralentit sur la piste en tôle ondulée qui le secoue comme un scooter des mers sautant de vague en vague. Et voici Haikarashamaani, une ferme en rondins riche de 40 rennes vaquant en quasi-liberté dans la forêt dont ils ont adopté les couleurs…

AU PAYS DE LA GLISSE

Parvenu aussi loin dans le mythe, le traîneau à chiens s’impose. Rendez-vous au Husky Park, à dix minutes de Levi. De la glisse fusante à 30 kilomètres à l’heure, à goûter sous des couvertures. Le traîneau saute les bosses et vole dans les virages, guidé par les  » Houshka !  » du conducteur. Il n’y a qu’à voir le visage de Rujo Jääskeläinen, raviné par le gel, pour deviner ses états de service : traversée des Pyrénées, rallye en Sibérie, raid de 700 kilomètres sur l’inlandsis du Groënland… Voilà vingt-cinq ans que ce barbu élève ses chiens aux yeux bleus et mène son traîneau par des froids cosmiques. Peut-être le verrez-vous un jour surgir de votre cheminée…

PAR JACQUES BRUNEL

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