Ils sont six, à l'avant de la scène, un homme et cinq femmes sous les feux de la rampe. Derrière, le choeur, David Bartholomé (Sharko) à la basse, François Leclercq à la batterie, Clément Denne au clavier et à la direction. Les solistes ont réglé leur micro, pris une bonne inspiration, entamé Help, The Beatles (1965), l'histoire d'un gars qui n'a jamais eu besoin de l'aide de personne mais, avec le temps, les choses ont changé et aujourd'hui il apprécierait bien un petit coup de pouce, " won't you, please, please, help me ? " Les mains se tendent vers le ciel, les pieds battent la mesure, les yeux se ferment parfois, ils font face aux fauteuils en velours rouge dans ce Théâtre Royal de Mons vide. C'est mardi, jour de répèt'. La trentaine de mamies et quelques papies ont leur rendez-vous " chorale " hebdomadaire, sauf que cette fois-ci, 26 jours avant le jour J, c'est leur première expérience de la scène, avec musiciens en sus. Et l'initiatrice du projet en moins. Ils viennent en effet d'apprendre qu'Aline Maton a été congédiée par sa direction, ils encaissent la nouvelle, puis décident que pour elle, il ne faut rien lâcher, mais chanter et chanter encore. Clément Denne, " musicien intervenant et pratiquant " laisse entendre que le chant choral a ceci de particulier qu'il nécessite " une alchimie ", où il est question de " don de soi ", de " partage ", de " rencontre ", d'" écoute ". Et de travail aussi, il faut s'y remettre. Le voilà d'ailleurs qui fronce les sourcils, il est bien obligé de tancer un peu ceux qui s'accrochent à leur copion destiné à les sauver - mémoire qui flanche ou élèves dissipés ? Un peu des deux, mon général. " Mes solistes, dit-il, je ne veux pas que vous regardiez vos paroles ", puis conseille : " All...

Ils sont six, à l'avant de la scène, un homme et cinq femmes sous les feux de la rampe. Derrière, le choeur, David Bartholomé (Sharko) à la basse, François Leclercq à la batterie, Clément Denne au clavier et à la direction. Les solistes ont réglé leur micro, pris une bonne inspiration, entamé Help, The Beatles (1965), l'histoire d'un gars qui n'a jamais eu besoin de l'aide de personne mais, avec le temps, les choses ont changé et aujourd'hui il apprécierait bien un petit coup de pouce, " won't you, please, please, help me ? " Les mains se tendent vers le ciel, les pieds battent la mesure, les yeux se ferment parfois, ils font face aux fauteuils en velours rouge dans ce Théâtre Royal de Mons vide. C'est mardi, jour de répèt'. La trentaine de mamies et quelques papies ont leur rendez-vous " chorale " hebdomadaire, sauf que cette fois-ci, 26 jours avant le jour J, c'est leur première expérience de la scène, avec musiciens en sus. Et l'initiatrice du projet en moins. Ils viennent en effet d'apprendre qu'Aline Maton a été congédiée par sa direction, ils encaissent la nouvelle, puis décident que pour elle, il ne faut rien lâcher, mais chanter et chanter encore. Clément Denne, " musicien intervenant et pratiquant " laisse entendre que le chant choral a ceci de particulier qu'il nécessite " une alchimie ", où il est question de " don de soi ", de " partage ", de " rencontre ", d'" écoute ". Et de travail aussi, il faut s'y remettre. Le voilà d'ailleurs qui fronce les sourcils, il est bien obligé de tancer un peu ceux qui s'accrochent à leur copion destiné à les sauver - mémoire qui flanche ou élèves dissipés ? Un peu des deux, mon général. " Mes solistes, dit-il, je ne veux pas que vous regardiez vos paroles ", puis conseille : " Allez-y vraiment, avec l'énergie du désespoir. " Au début, ils étaient un peu sur leur quant-à-soi, imaginez, Clément qui leur demande à chacun de mimer un animal, d'y ajouter le son, pour mieux se présenter. Pour se mettre dans le bain, ils avaient chanté Argent trop cher, de Téléphone. Sûr qu'ils ont été déboussolés - il a fallu se laisser aller à aimer certaines chansons, apprendre à ouvrir la bouche, écouter les autres, les musiciens, étudier les paroles, les transformer parfois en " yaourt " pour ceux qui ignorent l'anglais - Song 2, de Blur, dans le texte, ça donne ça : " Aïe goat maie hed tcheckt, it waseunt isi, beut nnosing i-is... " Les petits-enfants connaissent, les grands-parents sont ravis, " on ne chante pas du ringard, hein ". C'est la pause, biscuits et café dans des gobelets en plastique. En guise d'accueil, un " Vous êtes la nouvelle ? " Cela pourrait être vexant vu qu'on n'a pas l'âge requis, mais c'est tellement gentiment dit qu'on aimerait tout à coup être au moins sexagénaire. Car c'est la seule condition pour en être : avoir 65 ans et plus, quant au reste... Elle a lu l'annonce dans La Province, Jacqueline, il fallait avoir le goût de la pop rock, elle s'est dit " c'est pour moi ". Elle ignorait que cela allait " changer sa vie ", elle attend le mardi avec des fourmis dans les jambes et, dès qu'elle monte dans sa voiture, installe la clé USB sur laquelle se trouve tout le répertoire puis répète au volant. Quelqu'un ponctue sa phrase d'un " accident au tournant ", ils se marrent, forcément, même Annie, " la plus timide ", celle qui se planquait toujours dans le fond et qu'ils ont réussi à sortir du rang. De sa haute stature, Alain domine ce petit monde, il fréquente plutôt Wolfgang Amadeus, avec le Choeur royal des amis de Mozart, mais quand il s'avance sur scène, avec les autres choristes pour mener la danse sur Help, il a une belle expressivité, " ça me rappelle ma jeunesse ". Et Nicole, à ses côtés, qui laisse son corps parler, comme elle a raison ; elle chante parfaitement en anglais, et avec l'accent, " pas envie d'être ridicule ". Il y a encore les Yvette, la numéro 1 et la numéro 2, ainsi nommées rapport à l'ordre d'arrivée au sein des Rocking Chairs. Un fameux numéro, ce 2, débarquée ici en novembre seulement, qui litote : " Je ne ris jamais, je suis très triste et je connais tous les textes par coeur. " Puis, flamboyante : " Tu veux encore savoir quoi, ma grande ? " Par exemple, si c'est toujours aussi réussi que ce matin ? Et comme ils ont passé l'âge de fanfaronner, ils avouent qu'ils se sont fait " engueuler " pas plus tard qu'il y a quinze jours, parce que " c'était nul, on n'avait plus de rythme, on était raplapla, Clément était déçu. Et nous aussi ". Il y avait eu une mise au point, ils pouvaient faire mieux. " On reprend ", la récré est finie. " Les gars, dit Clément, on resserre les rangs ", il les place tout derrière, c'est l'heure des Filles du bord de mer, signé Adamo mais façon Arno. Claude est seul au micro, il tourne le dos à la salle déserte, n'en fait pas des tonnes, pourtant son petit vibrato dans la voix fait frissonner. Le batteur demande si on refait le tagatagada ou si on garde l'autre version. Plus tard, il confiera : " Je trouvais cela franchement super, le chanteur assurait, et en plus, c'est une chanson de chez nous. " Il est surpris par leur énergie, il les trouve " marrants ". Il faut dire que physiquement, sa batterie est bien placée pour enregistrer les commentaires des messieurs, il a tout entendu, il a bien ri, rien ne sortira d'ici ! Dans la troupe, on ne peut pas rater Vitto, le spécialiste d'Adamo, Vittorio pour l'état civil, surnom Corleone, " parce que le premier jour, il faisait le Parrain ". Il connaissait bien sûr l'interprétation d'Arno, " quel massacre ", il s'y est fait. Et s'est même mis " au diapason ", lui qui a l'habitude d'être seul dans la lumière. " Pensez volume, amplitude, chaleur, séduction ", clame Clément, et c'est reparti pour Battez-vous, une histoire écrite par le duo Brigitte, qui veut " du swing et du bling-bling " et rêve de " quitter son pauvre living ". Le genre de paroles qui fait écho. Arlette n'en revient pas, elle qui n'a jamais chanté, pas même dans sa salle de bains, elle est la première étonnée. Tout le contraire de Claudine, qui lalalère tout le temps, même quand elle est triste, ici, pourtant, pas question de chansons tire-larmes, " on ne vient pas aux Rocking Chairs pour pleurer, non merci ! ". Et Françoise, qui ne se serait jamais inscrite si la pop rock n'était pas au menu, Téléphone, elle connaît bien, à force de l'avoir entendu quand ses enfants écoutaient Argent trop cher. Et si elle chante faux, c'est pas grave, avec le groupe, c'est différent, plus de couacs, c'est la magie de l'ensemble. Nicole fait la coquette quand elle dit son âge, " 27 ans ", c'est Annie qui l'a poussée dans le dos, lui avait parlé de cette chorale d'un autre genre, elle avait répondu " Ah, moi, le rock, c'est pour danser, pas pour chanter ". Elle a changé d'avis. Et alors qu'elle passait le répertoire en " repeat " dans sa voiture, son petit-fils lui a dit : " Tu deviens moderne. " " Je l'ai toujours été. " Quand la jeune génération a su qu'ils oeuvraient avec David Bartholomé, leader de Sharko, il y a eu des " waouw ", ça vous pose une grand-mère, pas nécessaire d'avouer qu'avant The Rocking Chairs, elle n'avait jamais entendu parler de son morceau phare, Excellent, ni du reste. Et quand le chanteur est venu leur décortiquer son texte, " un peu surréaliste ", Tina a trouvé qu'il leur apportait " beaucoup " : " Il a raconté son histoire, quelqu'un qui était tout petit et qui rentrait dans sa bouche et après ça explose, comme nous on explose. " Pourtant, il a d'abord fallu s'affranchir. Yvette numéro 1 s'est inscrite en secret, sans rien dire à personne, pas même à ses enfants, " je voulais prendre ma décision toute seule ". Elle est l'une des cadettes, 63 ans, mais le compte sera bon en 2015 quand Mons sera officiellement Capitale européenne de la culture. Elle a découvert le MP3, acheté exprès, vocalise dans la rue, elle qui n'osait pas même muser. Elle connaît le pouvoir de la musique, de la voix qui porte, du groupe qui réchauffe, en décembre, elle perdait l'un de ses fils, elle pensait ne plus chanter, jamais. Ni rire, en tout cas pas aussi rapidement. " Ça plane pour moi... " Il faut au moins une fois dans son existence avoir vu un gang pareil se lâcher sur ce tube de Plastic Bertrand, on sait alors que la vie vaut vraiment la peine d'être vécue. Leçon d'énergie, d'on-s'en-fout-du-qu'en-dira-t-on et de légèreté, malgré tout. La répétition touche à sa fin, " Bravo ", dit David Bartholomé, applaudissements et autocongratulation dans un brouhaha satisfait, " c'est bien, ajoute Clément, mais on a encore du travail ". Il est fier d'eux, ses " grands-parents de choeur " qui peuvent se vanter de faire partie d'une chorale pop rock, " pas de culs d'église ", " ça va casser la baraque ". PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON