" Il n'est pas de réussite sans tapage ", admettait à regret Christian Dior. Message reçu cinq sur cinq par son successeur, le pétulant John Galliano, qui n'en finit pas de mettre à exécution cette sentence. Voilà sans doute pourquoi ses défilés exhalent un fort parfum de soufre. Parfois jusqu'à l'éc£urement. C'est que le créateur britannique ne se contente pas de consteller ses collections de bric et de broc avec un art consommé de l'excentricité. En bon agent provocateur, il s'emploie également à saupoudrer ses shows d'une pleine poignée de poil à gratter les convenances.
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" Il n'est pas de réussite sans tapage ", admettait à regret Christian Dior. Message reçu cinq sur cinq par son successeur, le pétulant John Galliano, qui n'en finit pas de mettre à exécution cette sentence. Voilà sans doute pourquoi ses défilés exhalent un fort parfum de soufre. Parfois jusqu'à l'éc£urement. C'est que le créateur britannique ne se contente pas de consteller ses collections de bric et de broc avec un art consommé de l'excentricité. En bon agent provocateur, il s'emploie également à saupoudrer ses shows d'une pleine poignée de poil à gratter les convenances. Bridée, sinon domestiquée, dans les salons feutrés de la maison Dior, cette inclination à la provocation et à l'exubérance s'exprime en revanche pleinement sous l'étendard de sa propre griffe, transformant chacune de ses présentations en mini-événement très couru. D'autant plus couru d'ailleurs que le degré élevé de concentration en matière inflammable de ses parades risque à tout moment d'allumer la mèche de la polémique. Et personne ne voudrait rater le spectacle pyrotechnique... Justement, à ce propos, son défilé pour la saison printemps-été 06 qui s'est tenu en octobre dernier dans un studio de la banlieue parisienne, restera à coup sûr dans les annales incendiaires. Cinq ans après ses clochardes en haillons brodés de fines étoffes qui lui avaient déjà valu une volée de bois vert gracieusement offerte par la presse française, le trublion de la mode récidive dans le registre " trash ". Et prend à revers, au passage, tous ceux qui le disaient assagi. S'inspirant librement d'une ballade dont le refrain généreux clame haut et fort " everything is beautiful in its own way " (chacun est beau à sa façon), l'enfant terrible convoquait sur le podium une galerie de physiques atypiques où se croisaient, dans une ambiance étrange, des nains, des " vieux ", des obèses, un géant noir, des jumeaux et, perdus au milieu de cette faune hors norme, quelques mannequins " normaux "... Une procession fellinienne en forme d'éloge de la différence accueillie diversement. Alors que la presse anglo-saxonne se montrait plutôt enthousiaste, épinglant surtout le message humaniste sous-jacent et le pied de nez aux conventions totalitaires de la mode, sa cons£ur hexagonale se drapait à nouveau dans sa dignité. " En habillant une femme obèse dans une robe corsetée ou un petit papy en pantoufles et pyjama aux côtés d'un top model immense en fourreau, on n'est pas dans l'éloge de la différence mais dans la caricature ", s'emportait la chroniqueuse mode du " Monde ". " Mode ou cirque ? Vérité ou grand spectacle ? Tout se confond. Le créateur prend en otage son public, le met dans l'obligation d'être voyeur. Sa mode est-elle capable de transfigurer l'humanité dans sa diversité et toutes ses inégalités ? Devant cette procession de freaks fashion du couturier anglais, on sourit autant qu'on a le c£ur serré ", renchérissait son homologue du " Figaro ". Volonté délibérée de mettre le feu aux poudres en franchissant la ligne rouge, comme en son temps Benetton avec ses campagnes coups de poing ? Ce qui est sûr, c'est que ce casting sulfureux a fait couler plus d'encre que les vêtements que portaient ce soir-là les acteurs de cet opéra muet. Comme si le message qu'avait voulu faire passer l'impétrant moustachu primait sur les coupes, les drapés, les brocarts, bref la mode. Dans l'entourage du créateur, on se défend en tout cas d'avoir voulu choquer. " Pour ce défilé, Monsieur Galliano s'est inspiré de l'Argentine, et plus spécifiquement de l'univers du tango, nous explique le porte-parole du styliste. Là-bas, dans les écoles de danse, tout le monde se trémousse avec tout le monde : le don Juan avec la petite vieille, le papy avec la reine de beauté. C'est ce mélange des genres, qui rend tous les protagonistes beaux et attirants, qu'a voulu mettre en scène John Galliano. " Pas de provocation planifiée, donc ? " On s'attendait un peu aux réactions, reconnaît le porte-voix du bouillant créateur, mais notre ambition n'était pas de proposer un freak show mais bien au contraire de montrer que si on dépasse les clichés esthétiques formatés imposés par la mode, on découvre que tout le monde a quelque chose de séduisant, quelle que soit l'apparence physique. " Et de rappeler dans la foulée que le directeur artistique de Dior a toujours glissé des bribes de discours politique dans ses créations. De fait, dès 1984, il faisait déjà sensation en livrant une interprétation très personnelle de la Révolution française en guise d'épilogue à ses études à la fameuse école Saint Martins de Londres. Le ton était donné. Ce n'est pas Etienne Russo, l'un des scénographes les plus convoités du microcosme (Dries Van Noten, Chanel, Rykiel, Hermès, Lanvin, Martin Margiela,...), qui reprochera à Galliano de ruer dans les brancards. Même si notre compatriote admet que le contexte concurrentiel des défilés (120 à 130 shows concentrés sur quelques jours) peut favoriser la chasse aux coups médiatiques, il n'a pas le sentiment que les designers versent dans la surenchère scabreuse. Notamment parce qu'en cas de dérapage ils seraient très vite rappe-lés à l'ordre, d'abord par les professionnels, ensuite par le public. Celui qui taille un costume de scène aux plus grands fait également remarquer que Galliano est loin d'être le seul à s'essuyer les pieds sur le paillasson de la bienséance, même si dans l'ensemble les entraves aux codes de bonne conduite restent très marginales. " Le créateur britannique est certes le plus emblématique, mais d'autres boutefeux de la mode tels que Margiela, Comme des Garçons, Gaultier ou Alexander McQueen adoptent eux aussi une liberté de ton qui peut à l'occasion déranger ", fait-il observer. Chacun de ces quatre mousquetaires compte en effet à son palmarès quelques défilés qui ont fait grincer des dents bien blanches. Gaultier et McQueen, ces francs-tireurs du ciseau, parce qu'ils ont un jour osé faire monter sur les podiums des gabarits moins graciles que les brindilles qui servent d'ordinaire de porte-manteaux ; en l'occurrence des seniors pour le premier, une fille handicapée pour le second... Des broutilles en comparaison des " méfaits " reprochés aux deux autres modeux. En effet, Margiela s'est fait allumer par la presse il y a quelques années pour avoir utilisé un décor de train qui pouvait faire penser aux funestes convois de déportation. Plus suspect encore, la griffe Comme des Garçons a essuyé, pour sa part, un tir nourri de critiques après avoir enfilé son vestiaire à un bataillon de silhouettes aux crânes rasés revêtus de costumes rayés... Les deux se sont excusés depuis, arguant qu'ils n'avaient pas voulu exploiter ces images choquantes à des fins commerciales. Là encore, Etienne Russo ne met pas en doute leur sincérité, même s'il convient qu'il y a eu maladresse. Pour lui, derrière ces mises en scène chocs se cachait une intention louable, une posture noble. " On reproche souvent aux créateurs subversifs de vouloir doper les ventes en adoptant des postures radicales, plaide- t-il. Mais quand McQueen fait défiler son mannequin infirme, il ne vend pas plus de vêtements. " Et de préciser, la main sur le c£ur : " En agissant comme ils le font, ces électrons libres du circuit veulent surtout faire passer un message, attirer l'attention sur une injustice ou simplement réveiller les consciences. " Mais est-ce leur rôle ?, peut-on se demander. Oui, répond sans détour le scénographe qui ne voit pas pourquoi les architectes du vêtement, sous prétexte qu'ils évoluent dans un univers futile, n'auraient pas le droit de donner leur opinion. " A condition de respecter certaines limites - ne pas toucher aux enfants, ne pas aborder la question du sexe de manière vulgaire et racoleuse, etc. -, au nom de quel principe interdirait-on aux acteurs de la mode de tenir des propos qui pourraient faire avancer les choses ? Ils sont suspects parce qu'impliqués dans un business ? Et alors ? Les stars de la chanson ne vendent-ils pas avant tout des disques ? Et les politiciens ne font-ils pas du marketing pour s'attirer les faveurs de la population ? Si la démarche est honnête, rien ne justifie qu'on blâme les téméraires qui veulent faire bouger le monde. " Pourquoi diable alors ce malaise quand Galliano ou l'un de ses acolytes envoient une chiquenaude dans le dress code du milieu ? Feu le sociologue Pierre Bourdieu nous met sur la piste quand il avance que " le corps perçu est essentiellement un produit socioculturel et le rapport au corps propre ne tiendrait pas directement à l'image que nous en renvoie autrui, mais à certains modèles du corps légitime qui régissent l'évaluation de cette image en fonction de la position du sujet dans la structure sociale ". Autrement dit, puisqu'on a établi une fois pour toute que la mode est le lieu de production en série des archétypes de la beauté, tout ce qui ressemble à un grain de sable susceptible d'enrayer cette belle mécanique est vu d'un mauvais £il. Et suspect de vouloir tailler un short au système et à son mode de reproduction doctrinaire des canons esthétiques. Reste que si Galliano fait aujourd'hui une " monstrueuse " démonstration de son talent, ce n'est pas par hasard. Comme tout artiste, il est une éponge. Il s'imprègne du monde qui l'entoure, le digère et en livre une interprétation personnelle. Or, même si le personnage est un habitué des marges de la mode et scande depuis vingt ans, comme Baudelaire avant lui, que le " beau est toujours bizarre ", il monte ici d'un cran sur l'échelle du " plaisir aristocratique de déplaire " célébré par l'auteur des " Fleurs du mal ". C'est donc quelque part que l'environnement s'y prête, que le fruit est mûr pour cette plongée dans l'étrange, immortalisée - comme pour enfoncer le clou - par la caméra de Nick Knight, vieux compagnon de route du couturier pirate, sous la forme d'une vidéo-performance dévoilant quelques miettes de l'intimité de ces " créatures " de l'ombre. Et c'est vrai qu'à bien y regarder, on ne peut ignorer un penchant de l'époque pour le bizarre. Les coutures du " meilleur des mondes " tissées, entre autres, par la mode craqueraient-elles ? Le paravent de la normalité ne fait en tout cas plus guère illusion. Et de plus en plus de gens se rallient à l'idée que ce qui est monstrueux, ce n'est pas tant la tare, la difformité physique ou simplement le mode de vie alternatif que le regard que l'on porte sur cette différence. " Tout ce qui nous paraît bizarre, monstrueux, amoral ou périlleux va nourrir à un moment donné la société et il va en sortir quelque chose de neuf ", prédit David Combe, l'un des deux rédacteurs en chef du magazine télé " Tracks " (Arte), adepte des groupes, artistes ou auteurs qui sortent des rails et prennent la tangente. Que la photographe Diane Arbus, experte à rendre l'étrange familier et le banal curieux lorsqu'elle arpentait l'Amérique des marginaux dans les années 1960, ait fait l'objet tout récemment d'une rétrospective au Victoria & Albert Museum de Londres, n'est pas non plus anodin. Pas plus que ne le sont les campagnes de pub qui célèbrent la différence (Dove et ses femmes " ordinaires " de tous âges, Diesel et ses mannequins esthétiquement incorrects), les émissions de télé qui se peuplent d'animateurs bien en chair (Laurence Boccolini, Guy Carlier...), les activistes qui organisent des défilés de pauvres pour brocarder l'étalage de luxe de la haute couture (la styliste Serpica Naro l'an passé à Milan) ou les séries télé qui surfent sur la vague freak (prononcez " fric "). Comme " Jackass " ou " La Caravane de l'étrange " avec sa femme à barbe et autre homme tortue, mais aussi " Ça se discute ", " C'est mon choix ", " Ça va se savoir " ou le " Maillon faible " qui toutes, sous couvert de promouvoir l'autre, le singulier, participent au processus de javellisation du potentiel subversif des marginaux. L'histoire se répète, à quelques grimaces près. En 1932, dans le cultissime " Freaks ", le réalisateur Tod Browning réunissait déjà tous les ingrédients du débat actuel. Son mélodrame (joué par de vrais " monstres " du cirque Barnum) interrogeait déjà notre inclination à associer le beau et le bien d'une part, le disgracieux et le mal de l'autre. Un scénario qui inspirera plus tard à David Lynch son hypnotique " Elephant Man " (1980) et à Tim Burton, sur un mode plus poétique, son tranchant " Edouard aux mains d'argent " (1991). Hier banalisés, les Lolo Ferrari, les nains porte-clé ou porte-serviette (Passe-Partout dans " Fort Boyard ", Tattoo dans " L'Ile fantastique "), tous dignes héritiers des phénomènes de foire des années 1930, ont trouvé en Galliano et consorts leurs protecteurs. En pervertissant les règles du jeu des apparences qui gouvernent la mode, ils remettent au goût du jour le constat déjà posé par Tod Browning : les " monstres " ne sont pas toujours ceux que l'on croit. A l'affût de tout ce qui bouge, " Weekend " s'est immiscé dans l'univers du créateur et en a ramené une production placée sous le sceau de l'£cuménisme (voir photos pages 57 à 63). La machine à freaks est en marche... Production & stylisme : Belinda Cordier avec la collaboration de Justine Lepoutère (C'est Chic). Photos : www.gaetan-caputo.com Assistant photo : Freddy D'Hoe. Coiffure : Christian De Geynst (C'est Chic) avec la collaboration de David Kiekens. Maquillage : Béatrice Stich (C'est Chic) pour Lancôme et Karima Maruan (C'est Chic) pour Givenchy. Mannequins : Anna Maria, Masha, Munana, Simon, Steve et Rodrigues (New Models Agency). Merci à Elias, Jonathan, Lore, Dominique, Jean-Paul, Sky pour leur aimable participation, à Hair Club pour les perruques (tél. : 02 511 41 93) et à GT World pour les extensions de cheveux (tél. : 02 513 14 40). Carnet d'adresses en page 152. Laurent Raphaël