Le jour se lève à peine sur les rues de Tapah. La brume domine la vallée où il est encore trop tôt pour distinguer la couverture verte du thé. Dans la rue, des gens attendent patiemment un bus déglingué qui les conduira lentement le long des 45 kilomètres d'une route sinueuse vers Ringlet, premier village des Cameron Highlands, ou vers Tanah Rata, le centre administratif.
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Le jour se lève à peine sur les rues de Tapah. La brume domine la vallée où il est encore trop tôt pour distinguer la couverture verte du thé. Dans la rue, des gens attendent patiemment un bus déglingué qui les conduira lentement le long des 45 kilomètres d'une route sinueuse vers Ringlet, premier village des Cameron Highlands, ou vers Tanah Rata, le centre administratif. A cette heure si matinale, seuls quelques restaurants indiens sont ouverts et laissent échapper le doux parfum du kopi, le café local. Un Indien au visage creusé par des rides profondes prépare de ses mains agiles les roti prata (pain non levé originaire du nord de l'Inde) et les dosaï (sortes de crêpes) qui accompagnent le café avec un peu de curry. Car, bien que la Malaisie soit peuplée de trois ethnies principales, les Malais - majoritaires - ainsi que les Chinois, ce coin reculé semble appartenir aux Indiens. Leur présence date peut-être de l'époque où les Britanniques décidèrent de transformer la vallée en une station climatique fraîche et reposante, afin d'échapper à la moiteur de Kuala Lumpur. Le bus se remplit lentement et ressemble de plus en plus à un marché ambulant où les poules et les sacs de riz côtoient les bagages des voyageurs occidentaux. Le véhicule commence son ascension délicate vers les hauteurs et le froid envahit progressivement cet habitacle de fortune. Le soleil transperce les nuages fragiles qui s'accrochent encore aux branches des arbres. 45 kilomètres de tournants en lacet et, peu à peu, la découverte de la jungle, des fougères géantes et, bientôt, d'une mer verte de thé faisant penser, par endroits, aux paysages de coteaux champenois. Les Cameron Highlands, à quelques heures de la capitale, Kuala Lumpur, font partie de ces stations climatiques aménagées pendant la période coloniale un peu partout en Asie du Sud-Est. En 1885, à l'occasion de relevés topographiques, le gouverneur britannique d'origine écossaise William Cameron découvrit des plateaux vierges entourés de jolies vallées encaissées. Il donna son nom à ce lieu si particulier dont il fit part dans ses écrits, mais rien ne se passa jusqu'en 1925, année de la visite de George Maxwell. C'est à son initiative que les Cameron se transformèrent en une station climatique parsemée de plantations de thé. La plus célèbre d'entre elles est la Boh Tea Estate, qui fut établie par John Archibald Russell. Afin d'échapper à la canicule, à l'humidité ambiante, aux moustiques, les colons, français et anglais, tentaient de trouver un coin de fraîcheur où, enfin, il leur serait possible d'oublier le lourd climat asiatique. Ces gentlemen, fuyant la capitale et les tigres de la jungle de l'île de Singapour, venaient se réfugier dans la fraîcheur verdoyante des plantations et redécouvraient, sans doute, les scones et les fraises à la crème que nous pouvons encore déguster aujourd'hui au Ye Olde Smokehouse, l'un des rares hôtels à avoir gardé son âme d'antan. Ils souhaitaient surtout se rappeler, en fermant les yeux, le bruit délicat du crépitement d'un feu dans l'âtre et le plaisir oublié de s'endormir, enveloppé d'une couverture, dans une atmosphère automnale. Quand Jim Thompson arriva, un matin de mars 1967, le soleil brillait sur les plateaux. La rue principale de Tanah Rata ne ressemblait pas encore à un alignement de boutiques de souvenirs et de restaurants. L'endroit était serein. L'aventurier milliardaire fut sans doute émerveillé par le spectacle d'hommes et de femmes soudés à la colline comme des arbres recourbés par le vent. L'ambiance de l'altitude devait lui apporter le calme et la sérénité dans une vie trop mouvementée. De nombreuses années avaient passé depuis son départ définitif de New York et son installation à Bangkok, la capitale thaïlandaise. Lui aussi entendit les discours qui vantaient les bienfaits de cette station. Il profita donc d'une escale à Penang pour pousser plus loin son voyage vers ce lieu merveilleux et descendit au Moonlight Cottage, l'ancien nom de l'actuel Strawberry Park Hotel. Que faire si ce n'est contempler la nature, profiter de l'air vivifiant et se perdre dans des paysages grandioses parmi les nombreuses randonnées qu'offraient - qu'offrent toujours - les Cameron? Au hasard de ses pas, Thompson a dû rencontrer les Orang Asli, aborigènes vivant de sculpture et de chasse. Ils étaient les maîtres des lieux. Rien ne leur échappait. Malheureusement, ce peuple est victime de la modernité. Les Orang Asli sont à présent pareils à des fantômes au milieu de la civilisation écrasante. Thompson croisa également, plus haut sur la colline, éloignés de la jungle, des hommes et des femmes qui travaillaient patiemment, du matin au soir, à la récolte du thé. Sur leur dos, dans d'immenses hottes conçues pour accueillir les 40 kilos de thé ramassés chaque jour, ces travailleurs emportent de quoi manger. Ils descendent lentement les collines quand baisse la lumière du jour et, fourbus, déposent les feuilles sur le sol noirci par la théine. Grâce à d'immenses ventilateurs, elles sont séchées. L'air se charge de cette odeur si caractéristique produite par le travail des mains expertes qui s'attachent à casser, à tordre et, enfin, à briser le feuillage pour libérer les sucs nécessaires à la fermentation. Brûlés et retravaillés, 40 kilos de feuilles ne produisent au mieux que 8 kilos de thé prêt à consommer. Encore aujourd'hui, les corps bruns et secs de ces travailleurs répètent les mêmes gestes que leurs ancêtres. Cette histoire, cette tradition sont inscrites dans le sol de Boh Tea Estate, l'une des plus belles plantations, située à quelques kilomètres de Tanah Rata. Aucun de ses habitants n'aurait croisé Jim Thompson, dont la disparition, après quelques jours de présence, reste un mystère et alimente les rumeurs les plus folles. Ce mythe continue de hanter les conversations. Beaucoup diront que les Cameron ont changé, que ce lieu si paisible se transforme progressivement en cité touristique, à l'image de sa voisine Genting Highlands, sorte de grand parc d'attractions et de casino en altitude. Il est vrai que les plantations situées près des villages disparaissent lentement sous la pression des promoteurs et de l'argent facile. Mais que cela ne décourage pas les amoureux de la nature, qui peuvent trouver là bon nombre d'agréables chemins de randonnée. C'est ainsi que, tout près de Sungai Palas, après l'intéressante visite de la plantation, la marche sur les chemins caillouteux à travers les théiers offre des vues fantastiques sur les environs, des conversations simples avec les autochtones et le plaisir, parfois, de partager un peu d'histoire avec eux. Ils vous parleront d'hier, d'aujourd'hui et de demain, et peut-être que l'un d'eux vous livrera le secret de la disparition de Jim...Sylvain Ouchikh