Si vous deviez retenir une photo de votre album de famille ?

Il y a tant de photos que j'aurais aimé y voir, mais qui n'y sont pas. Je n'ai pas, par exemple, de photos de mon père ( NDLR : l'écrivain Roger Nimier) et moi, ou de ma famille réunie. C'est comme si je réinventais, patiemment, toutes ces pages vides avec des mots.
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Il y a tant de photos que j'aurais aimé y voir, mais qui n'y sont pas. Je n'ai pas, par exemple, de photos de mon père ( NDLR : l'écrivain Roger Nimier) et moi, ou de ma famille réunie. C'est comme si je réinventais, patiemment, toutes ces pages vides avec des mots. Mère de famille ( rires), puis psychiatre. Je ne savais pas trop ce que ça signifiait, mais je pensais pouvoir aider les gens, voire moi-même. Enfin, clown. Je trouve les contes à la fois d'une violence, d'une cruauté et d'une beauté saisissante. Cela me semble très proche de mon travail de création. À savoir, un imaginaire qui nous structure et fait marcher la vie. Avant de commencer un roman, j'écris des pages et des pages de notes au stylo. Puis je me mets à l'ordinateur, mais le texte imprimé est corrigé à la main. Il y a donc des allers-retours. Oui, on oscille entre l'effacement et le dédoublement. De par ces cent vies que je crée, je vis très fort en écrivant. Ici, j'aborde le thème du double et l'impossibilité d'être entier. À quoi ressemble-t-on ? Ce que les autres perçoivent correspond-il à notre vie, notre destin, notre c£ur ? Comme le révèle la photographie, la palette de visages, qu'on offre au monde, est énorme. Jean-François Spricigo. Ce jeune photographe tire lui-même ses images, floues et bougées, en noir et blanc. Il en émane une façon de voir le monde qui m'intéresse. Chaque être humain, chaque plante et chaque animal est un petit miracle, or que fait-on de tout cela ? Parfois, je crains qu'on n'aille dans le mur, alors je m'enferme dans mon univers romanesque. Ici, je suis partie d'une photo signée Lagerfeld, d'une paire de chaussures et d'un sosie. C'était jouissif de secouer le tout pour voir ce qui allait sortir. Son image est doubleà Digne d'un maître de cérémonie, il a une façon d'être partout et de tout contrôler dans cet univers de la mode, imposant une image uniforme. L'ayant rencontré, je sais que cette carapace masque une courtoisie, une culture et un humour touchants. Des bottines noires, lacées à talons. Très confortables, elles ont un air marrant et vintage. Sable d'Annick Goethals. J'adore ce parfum, à base d'immortelles et qui évolue au fil de la journée pour se mêler à l'odeur des tissus et des cheveux. Prendre mon vélo pour aller nager dans un lac. Les mots. Élevée dans les non-dits, j'aime la suggestion. Cela me plaît de créer une troisième réalité, peuplée de trous et d'ombres. Photo-photo , par Marie Nimier, Gallimard, 215 pages.KERENN ELKAÏM élevée dans les non-dits, j'aime la suggestion.