"Dans cet ouvrage, j'ai d'abord voulu m'adresser à mes patients. Ces hommes et ces femmes qui, après un travail sur eux-mêmes, se sont construit une vie quotidienne conforme à leurs désirs et qui, encore fragiles, ne souhaitent pas retomber dans l'ornière de l'absence à eux-mêmes. Mais aussi à tous ceux qui, happés par un trop-plein de communication, finissent par se perdre. S'il est bien évidemment hors de question de s'abstraire totalement de cette communication, il s'agit de ne plus s'y perdre, et de se rappeler qu'il est sain, voire vital, de se connecter chaque jour à soi-même. Or notre individualité la plus précieuse émerge de zones silencieuses, de périodes d'ennui, de transition, de " rien à faire ". Nous croyons souvent que nos émotions constituent notre individualité alors que, bien au contraire, elles nous uniformisent.
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"Dans cet ouvrage, j'ai d'abord voulu m'adresser à mes patients. Ces hommes et ces femmes qui, après un travail sur eux-mêmes, se sont construit une vie quotidienne conforme à leurs désirs et qui, encore fragiles, ne souhaitent pas retomber dans l'ornière de l'absence à eux-mêmes. Mais aussi à tous ceux qui, happés par un trop-plein de communication, finissent par se perdre. S'il est bien évidemment hors de question de s'abstraire totalement de cette communication, il s'agit de ne plus s'y perdre, et de se rappeler qu'il est sain, voire vital, de se connecter chaque jour à soi-même. Or notre individualité la plus précieuse émerge de zones silencieuses, de périodes d'ennui, de transition, de " rien à faire ". Nous croyons souvent que nos émotions constituent notre individualité alors que, bien au contraire, elles nous uniformisent. Imaginons-nous au cinéma. Dans la salle, nous avons peur, nous rions ou nous pleurons aux mêmes moments. Ce n'est qu'une fois rentrés à la maison, loin du film, qu'émergent des pensées non manipulées, des résurgences d'images ou de dialogues associés à des souvenirs qui nous sont propres. Naît alors un mélange tranquille de pensées vagabondes et d'humeurs : ce sont nos états d'âme. Aussi identitaire que nos empreintes digitales, cette météo mentale mérite d'être consultée. Si elle est trop sombre, trop durablement, mieux vaut sans doute se faire aider. Mais si elle semble intéressante, alors pourquoi ne pas s'y connecter plus souvent ? On ne trouve rien d'incongru à cultiver sa forme physique, même si nos aptitudes (souplesse, force physique...) sont inégales au départ, alors pourquoi ne se livrerait-on pas à une sorte de mind building ? Car, pour atteindre un bel équilibre, l'esprit peut s'entraîner comme le corps. Il s'évalue, se compare sans cesse à différent de lui (socialement, surtout), se fixe des objectifs qui, s'ils ne sont pas atteints, provoquent de l'anxiété ou de la culpabilité. Il croit que la vraie vie commence quand les difficultés sont résolues. Finalement, ceux d'entre nous qui vivent en bons termes avec eux-mêmes sont assez rares. Pourrait-on changer notre attitude face à la vie ? Pourrait-on s'extraire de temps en temps de ce monde de remplissage pour observer et s'observer ? Apprenons à prendre le temps de ne rien faire, à ne pas nous noyer dans des ruminations stériles, à ne pas rêvasser non plus, mais à écouter le monde et profiter du moment présent. Cette attitude de présence attentive, animale, permet de s'arracher à ses soucis et de développer une capacité d'ouverture et de sensibilité. C'est ce que j'appelle une attitude de pleine conscience. Mais, attention, cela demande de la vigilance : on répond à un SMS et l'instant a filé ! En lisant ou relisant Proust, ce génie absolu de l'exploration de la richesse de nos mondes intérieurs. Admirons encore une fois comme la première bouchée de madeleine libère des souvenirs infiniment intimes, comme elle fait revivre au plus près une émotion enfouie dans l'enfance. C'est de ces impressions, de ces " états d'âme " que la vraie vie est tissée, bien plus que de nos grandes passions, de nos bonheurs sublimes et de nos soucis dévorants. Pour jeter un pont vers notre vie intérieure, rien ne vaut la tenue d'un journal intime. Ceux qui observent cette discipline (au début, un quart d'heure chaque soir, sans faillir) savent que cette écriture est un véritable laboratoire qui nous en dit plus sur nous et sur ce que nous sommes en train de devenir que tous les projets conscients que nous mettons en route. L'écriture de soi est un acte thérapeutique. À condition de ne pas raconter sa journée mais de se laisser aller à une image, une sensation, de la dérouler doucement et d'observer où elle mène. Ainsi, on apprend à accueillir tous les états d'âme, heureux ou douloureux. Des études ont été réalisées sur des sujets qui se sont livrés à l'exercice de l'écriture sur soi. Elles permettent d'observer comment le journal, au fil des mois, s'enrichit, se construit, évolue : les formules négatives diminuent, l'écriture s'affine, l'individuel rencontre le collectif. Et le temps que l'on consacre à ce rendez-vous avec nous-même peut augmenter naturellement puisqu'il accroît le bien-être. C'est d'une véritable écologie psychique qu'il s'agit. De même, il n'est pas aisé de faire comprendre aux jeunes générations que l'avenir ne se construit pas dans l'alternance d'actions et de distractions. Mais la sérénité, cette tranquillité inscrite dans le présent, vaut toujours la peine qu'on s'y essaie. Quand on l'éprouve un jour, parce qu'il fait beau, que les seuls bruits viennent de la nature et que nous nous sentons bien, un sentiment de plénitude, de cohérence, de force nous envahit. Ces instants sont bien plus importants qu'on ne l'imagine. Ils donnent du sens et de la profondeur à notre vie. Ils nous ressourcent et laissent des traces. Dans leur souvenir, nous puiserons de quoi relativiser nos soucis ou nos peines et nous trouverons l'énergie pour affronter l'avenir. Cet état d'esprit peut faire partie d'un mode de vie ; ceux qui peuvent s'y adonner en tireront des bienfaits qui s'étendent au-delà d'eux-mêmes. J'espère que nos enfants tireront pour plus tard l'enseignement d'avoir vu leurs parents heureux en compagnie d'eux-mêmes et le plus ouverts possible sur le monde. Cultiver ses états d'âme positifs est un phénomène heureusement contagieux. "PROPOS RECUEILLIS PAR MARIE-CHRISTINE DEPRUND