C'est écrit en toutes lettres, derrière le bar, sur un petit écriteau coincé entre les marionnettes de Tchantchès et Nanesse : " Prenez appui un moment, le temps passe si vite. " La maxime est libellée en wallon mais au moins vous êtes prévenu. Ici, pas de place pour les hommes pressés, fâchés avec leur insouciance et la légèreté d'être né. Le patron est strict sur ce point, il a d'ailleurs volontairement mal réglé l'horloge à pendule qui ronronne au-dessus du comptoir : " Je les aide à rater leur bus ", dit Joseph Stockis, ours bien léché à la tête de la Taverne Saint-Paul depuis vi...

C'est écrit en toutes lettres, derrière le bar, sur un petit écriteau coincé entre les marionnettes de Tchantchès et Nanesse : " Prenez appui un moment, le temps passe si vite. " La maxime est libellée en wallon mais au moins vous êtes prévenu. Ici, pas de place pour les hommes pressés, fâchés avec leur insouciance et la légèreté d'être né. Le patron est strict sur ce point, il a d'ailleurs volontairement mal réglé l'horloge à pendule qui ronronne au-dessus du comptoir : " Je les aide à rater leur bus ", dit Joseph Stockis, ours bien léché à la tête de la Taverne Saint-Paul depuis vingt ans. Maxime Piette, 29 ans joliment portés, petite veste slim sur tee-shirt Lady Violette écoute attentivement parler le grand sachem. Dans quelques semaines, passé l'écolage avec Joseph, le beau gosse prendra les rênes de cette institution locale. Et " 15 kilos " si l'on en croit un plaisantin accoudé au bar, à l'aise dans sa pratique de la blague, comme les nombreux maillots jaunes du bon mot qui fréquentent le zinc quotidiennement. " Je ne toucherai pas à l'âme du lieu ", promet le nouveau locataire. Mal lui en prendrait. Dans le c£ur des Liégeois, ce café tout en bande-son jazzy, vitraux Osterrath, bric-à-brac et murs noircis comme les poumons de Gainsbourg, est tout aussi précieux, si pas plus, que le trésor de la cathédrale voisine. Il attire du reste beaucoup plus de fidèles si l'on en juge par le nombre d'habitués encodés dans la caisse : plus de 500. " De tout ", lâche Joseph. Du politique au pensionné, du facteur au notaire, du Mauve au Rouche. Ici, on laisse son étiquette au vestiaire pour entretenir l'atmosphère rigoureusement chaleureuse qui préside à l'enseigne depuis plus de 125 ans. Derrière une charmante façade mosane du XVIIe, classée aux monuments et sites, cet ancien Relais de Poste transformé en 1881 en débit de boisson et de paroles renferme un autre monde qu'il serait en effet criminel de laminer. Un monde qui a vu Noël Godin se faire entarter, des soirées piano-bar enflammer le carrelage d'époque, Sélim Sasson y interviewer Yves Montand, Michèle Morgan ou encore Claude Sautet et d'après certains Léon Trotski y siroter une bière Piedb£uf dont il était friand. À moins que ce ne soit une légende. Et peu importe si c'était le cas puisque " légendaire " est un vocable qui sonne bien dans la bouche chantante des Marseillais du Nord quand il s'agit d'évoquer la plus vieille taverne de la Cité ardente. Une autre histoire, qui elle n'est pas du pipeau - on a jugé sur pièces - raconte que des fûts de ce café sort le jus de houblon le plus divin de la planète Liège. Pas de recettes, de secret, ou quoi que ce soit, " c'est comme ça ", assure Joseph. Typicité : la chope peut se savourer ici en format hollandais, soit des verres de 20 cl destinés originellement au peket en provenance de Maastricht. Au cas où il ne vous resterait que 5 minutes avant le dernier bus... 8, rue Saint-Paul, à 4000 Liège. Tél : 04 223 72 17.PAR BAUDOUIN GALLER