La bienveillance était le mot de l'année 2018. On aurait pu croire que la mode allait passer ; il n'en est rien. Elle a même pris de l'ampleur... Et pourtant, si sur papier c'est un super concept, dans la réalité, c'est un peu comme les combishorts : ça a l'air top, mais il est peu probable que ça nous ira bien ! Non seulement nous avons sous-estimé l'étendue de la tâche pour accéder à ce Graal sociétal, mais en plus on a perdu de vue la définition première du terme. Larousse parle de " disposition d'esprit inclinant à la compréhension, à l'indulgence envers autrui ". On est loin des mantras sur fond d'image de licorne qui nous encouragent à être gentils, tout le temps, avec tout le monde...
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La bienveillance était le mot de l'année 2018. On aurait pu croire que la mode allait passer ; il n'en est rien. Elle a même pris de l'ampleur... Et pourtant, si sur papier c'est un super concept, dans la réalité, c'est un peu comme les combishorts : ça a l'air top, mais il est peu probable que ça nous ira bien ! Non seulement nous avons sous-estimé l'étendue de la tâche pour accéder à ce Graal sociétal, mais en plus on a perdu de vue la définition première du terme. Larousse parle de " disposition d'esprit inclinant à la compréhension, à l'indulgence envers autrui ". On est loin des mantras sur fond d'image de licorne qui nous encouragent à être gentils, tout le temps, avec tout le monde... Avant que la pression de l'injonction nous rende totalement venimeux, voici dès lors quelques stratégies pour doser savamment gentillesse, méchanceté et un je-ne-sais-quoi d'indulgence (envers les autres et surtout soi-même). Cela fait vingt ans que Thomas d'Ansembourg l'a conseillé dans un livre : Cessez d'être gentil, soyez vrai (1). L'ouvrage va bientôt passer la barre du million d'exemplaires vendus et pourtant, il doit encore se répéter : " Le problème ce n'est pas la vraie générosité, la vraie bienveillance, mais c'est cette fausse politesse qui nous fait dire que tout va bien alors qu'il n'en est rien. " Le piège est alors de confondre expression d'un désaccord et méchanceté, jusqu'à l'implosion. " Le conflit est inévitable, la non-violence, ce n'est pas la non-colère. Au contraire, c'est bienveillant de dire : je suis en colère, c'est indiquer que l'on s'apprécie et que l'on veut amener un rapport sain dans la relation. " L'autre piège d'une gentillesse plus cosmétique que réelle serait de prendre la posture du confident " attentionné " qui règle tous les problèmes. " L'écoute est une vraie discipline. Ecouter, c'est la fermer, synthétise l'auteur. C'est laisser l'autre aller au bout de sa phrase, mais aussi de la pensée qui va derrière la phrase et accepter un silence. Donner des conseils, chercher des solutions, ce n'est pas écouter. On n'est pas avec l'autre, on est alors avec notre préoccupation de bien faire qui est au fond très égoïste. " L'exerciceThomas d'Ansembourg suggère de prendre quotidiennement ce qu'il nomme une douche psychique : " Nous avons besoin d'apprendre à nous poser à nous-même cette petite question que l'on pose des dizaines de fois par jour à d'autres personnes : comment ça va ? Comment je me sens ? Et de nommer ce qui se passe en nous de façon beaucoup plus précise que " ça va, super ! " ou " ça va" ". Un exercice à faire par écrit ou non. Le but est de célébrer tout ce qui va bien, mais aussi prendre conscience de ce qui nous dérange... et en parler. Yaël Gabison a une manière séduisante d'aborder les problématiques humaines : elle regarde des séries ! Après un livre de conseils de management soufflés par des personnages comme Walter White, Don Draper et autres Tony Soprano (2), elle vient de créer le podcast Manageflix. " Les séries sont toujours en avance sur l'époque et ce que l'on observe c'est une nouvelle vague de héros, très humains, très torturés. On voit bien que ce n'est pas possible d'être toujours gentil... ni toujours méchant, d'ailleurs. Cela permet de prendre du recul, ne pas toujours faire " ce qu'il faut " tout en trouvant un exutoire. Parfois j'ai envie de faire comme Will Bettelheim dans You et zigouiller quelqu'un d'insupportable ou qui se mêle de ce qui ne le regarde pas... mais je ne le fais pas ! " Les séries rappellent à quel point, tel un (anti)héros d'histoire, nous pouvons être en quête, mobiles, errer, nous tromper, déplacer la frontière du bien. Un héros en particulier invite à sortir de la dichotomie bien-mal pour poser une question plus essentielle, c'est Frank Underwood, animal politique et salaud légendaire de House of Cards (attention, spoiler) : " Ce type se fait prendre à son propre jeu. Il doit choisir entre le pouvoir et la vie, l'épanouissement personnel. Il choisit le pouvoir et ça le rattrape, analyse Yaël Gabison. Il refuse d'être lui-même et de vivre une homosexualité qui l'éloignerait de son but et, ironie suprême, c'est sa femme qui l'élimine du pouvoir ! Les séries, aujourd'hui, posent des questions complexes et offrent des pistes de réponse plutôt que des injonctions. Elles nous rappellent également que l'on est tous confrontés à des choix qui ne sont pas forcément des défis moraux mais plutôt des choix personnels. " L'exerciceRegarder la série The Good Place (disponible sur Netflix) qui prouve qu'il n'y a pas que les gentilles filles qui vont au paradis et s'inspirer de l'évolution de cette héroïne qui se croit envoyée au " bon endroit " par erreur, après une vie moralement répréhensible. Six livres de développement personnel plus tard, on trouve toujours que son beau-frère est un rapiat égocentrique. Quel est le problème ? " Il ne faut surtout pas s'empêcher de juger, déculpabilise la psychologue jungienne Marie-Agnès Chauvin. C'est une capacité humaine qui arrive après la sensation et l'émotion et permet de caractériser son vécu. Les limites des injonctions de générosité, c'est qu'elles ne sont valables que si on est prêts à les recevoir. Vous ne pouvez pas demander à un bébé de 2 ans de parler grec ancien. " Il y aurait donc des étapes à ne pas sauter pour arriver à une réelle bienveillance, notamment celle de bien utiliser le jugement plutôt que de le diaboliser. " Ce que je peux faire c'est éviter d'envoyer mon jugement à la figure de l'autre et aussi comprendre que je lui fais souvent porter le fruit de mon jugement intérieur. " L'auteure de Continuons à penser du mal des autres (3) conseille l'exercice de " retourner la robe du juge " (lire par ailleurs) pour comprendre pourquoi on a eu envie d'étrangler le beau-frère avec l'écharpe cheap reçue à Noël. Elle applique également ce schéma de réflexion à la bienveillance elle-même : " Je peux faire cet exercice d'intégration des opposés en observant la méchanceté. Que sait faire quelqu'un de méchant ? Il exprime ses émotions. Si j'arrive à concilier le modèle d'être bienveillant avec cette capacité d'exprimer mon ressenti, là je suis dans l'équilibre. " L'exercice1) Noter ce que l'on déteste chez l'autre. 2) Voir quel est l'opposé de cela, qui est par extension ce qu'on aimerait être. 3) Comprendre que l'on amplifie parfois ce modèle jusqu'à l'excès, en tombant dans le " trop ", pour être sûr de ne pas être ce que l'on déteste. 4) Prendre la mesure de l'embarras causé par ce " trop ". 5) Trouver le point positif du comportement jugé et l'adopter. Exemple abrégé : 1) Il est pingre, ne pense qu'à lui ! 2) Moi je veux être généreux mais 3) je dilapide mon argent en cadeaux et à cause de ça, j'ai du mal à payer le loyer. 4) Je me rends compte de mes excès de générosité. 5) J'adopte sa capacité à compter l'argent et j'ai des fins de mois moins difficiles.