Carnet d'adresses en page 91.
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Carnet d'adresses en page 91.Dans son showroom parisien règne une ambiance calme et sereine. Pierre Hardy est annoncé d'une minute à l'autre. On en profite pour admirer sa collection de chaussures printemps-été 2003. Les peaux sont souples et veloutées. Les lignes sont à la fois graphiques et vigoureuses, fluides et ondoyantes. Peu de chaussures pla-tes, juste quelques modèles de ballerines aux proportions parfaites. Il n'y a pas de doute, Pierre Hardy préfère des silhouettes longilignes, haut perchées. Les talons, aiguilles en grande majorité, sont traités dans un langage contemporain, décidé et affirmé. Brides et lanières sont omniprésentes, serpentent sur le pied, s'enroulent autour de la cheville. Des rubans de cuir perforé apportent leur grain de fantaisie dans des modèles d'une pureté exquise. Les coloris ? Très classiques. Il y a du noir, du blanc, du rouge, et puis des beiges et des gris aux nuances extrêmement subtiles et raffinées. Sans oublier quelques touches d'or. Rien de tel pour mettre les pieds bronzés en valeur. Le point commun ? Beaucoup d'originalité, une grande cohérence, un sens aigu du détail et une impression de confort inouï malgré les hauteurs vertigineuses. Le confort du pied, Pierre Hardy le maîtrise admirablement. Fils d'un prof de gym et d'une mère prof de danse, il excelle, durant toute sa jeunesse, comme danseur de modern jazz. Entre deux mesures, il suit des cours de peinture et de dessin à l'Ecole normale supérieure des arts plastiques, à Paris. Il n'en fera pas sa profession. " Je suis trop hédoniste et trop paresseux pour mener une vie de peintre, une vie de solitude ", lâche- t-il. Plus tard, à l'âge de 30 ans, il arrêtera également la danse. " C'est une vie de douleur, on vieillit mal. J'avais envie de trucs plus communicants, plus légers et plus dynami- ques. " Son expérience s'avérera pourtant très utile dans son travail de styliste. Peut-on rêver mieux que la danse pour approcher la perception du corps, sa tenue et son élégance, ainsi que la physionomie du pied, sa cambrure, sa flexibilité et ses tensions ? En 1990, Claude Brouet, directrice artistique chez Hermès, reconstruit son équipe de style. Pierre Hardy est engagé sur le champ et se voit confier la création d'un département tout neuf dans la maison, celui de souliers féminins. " Hermès, au départ, ce n'est pas un univers féminin, mais bien un univers de bois, de cuir et de métal, souligne Pierre Hardy. On n'est pas dans une maison de couture, on n'est pas dans l'immatériel et l'évanes- cent. Ma tâche consistait à faire passer cette idée de solidité et de matérialité, mais de façon légère. Le challenge m'a beaucoup plu, car, d'une part, j'aime et je respecte l'univers d'Hermès et, d'autre part, j'aime bien les contraintes. Si l'on veut vivre bien, il faut y associer l'effort, le travail et les contraintes. Telle est ma philosophie. " Parmi les nombreuses créations de Pierre Hardy pour Hermès, il faut citer la Quick, célèbre chaussure de sport, signée d'un " H " sur le côté. Best-seller de la maison, elle a été imitée, copiée et réinterprétée à l'infini. En 2001, Jean-Louis Dumas, le patron de la maison, lui demande de réfléchir sur une ligne de bijoux. " Pour moi, le bijou, c'est la quintessence du superflu, note Pierre Hardy. Il est essentiel, car on en a toujours eu besoin. Il a une fonction, mais pas d'usage. J'ai voulu rendre cette gratuité efficace, désirable. " Il a donc l'idée de transformer les formes brutes, symboles de la maison Hermès, en objets précieux, tout en les rendant faciles à porter, dépourvus d'ostentation, affichant une touche sport évidente. Il puise dans les archives et joue avec les codes : la chaîne d'ancre, le mousqueton des bottes d'équitation ou encore le clou de forge. D'une simplicité parfaite et abstraite, le pendentif " Clou de forge ", en or jaune, s'accroche à un lien en soie ou encore se décline en bracelet. Pierre Hardy aime les chaînes, parce qu'elles sont intem-porelles et ludiques. Il réunit les versions existantes dans le bracelet " Etcaetera ", il voudrait créer de nouveaux modèles. Il planche aussi sur le mariage risqué d'argent et de cuir, même si les deux matériaux ne sont pas " amis ", car l'argent s'oxyde... Ces moult réflexions lui laissent suffisamment de temps pour élaborer sa propre collection de chaussures, griffée Pierre Hardy. Pour commencer, en 1999, il dessine un escarpin très simple, hissé sur un talon lame en métal. C'est le début d'une vraie histoire et d'un style doté d'une personnalité et d'une identité fortes. " Je voulais apporter une facette radicale, sans excès de féminité. Des modèles épurés, des chaussures-objets, des chaussures piédestaux. Il n'est pas question de tendance, bien entendu. Je ne pense pas que ce mot ait encore beaucoup de sens. On est dans l'hybridation, dans le mélange des genres. Il n'y a plus de diktats. Il faut définir son territoire et faire ce qu'on aime. " Son territoire, à lui, n'est ni techno, ni disco, ni ethnique, ni porno-chic. Certes, il y a " un peu d'exhibitionnisme, bien maîtrisé ", mais surtout beaucoup de graphisme, de rigueur, de construction et un confort inégalable. Défenseur de la tradition, et des valeurs sûres, Pierre Hardy n'utilise que des matériaux d'élégance intemporelle : le box, le box verni ou le chevreau. Le même parti pris se retrouve dans sa gamme chromatique : elle est très serrée, très classique, mais déclinée dans des nuances superbes. Doué d'un talent éclectique et polyvalent, n'est-il pas titillé par d'autres expressions ? La mode, par exem-ple ? " Je suis curieux de tout, confie Pierre Hardy. Je regarde tout ce qui bouge, car ça nourrit. Cela dit, je ne crois pas exercer mes talents dans des domaines très différents. Quand on change radicalement de domaine, c'est rarement réussi. Je préfère me concentrer sur mes projets immédiats. Je voudrais être plus visible et m'exprimer à travers une boutique. Elle est prévue encore pour cette année. " Barbara Witkowska