Battu par la pluie et un vent glacial, Milan ouvrait sa Design Week, le 9 avril dernier, dans des conditions mitigées. L'Italie est frappée de plein fouet par une quatrième année de crise économique, à laquelle vient s'ajouter l'instabilité politique. Normalement pas de quoi bousculer le centre de gravité de la planète design, mais tout de même. On scrute les tendances rentables, on regarde à la dépense, l'heure est au pragmatisme. L'arrivée du PDG de Kartell, Claudio Luti, à la tête de la société organisatrice, Cosmit, avait donné l'espoir d'un regain de dynamisme, bien nécessaire pour digérer les effets néfastes de la crise, redonner un coup de fouet au marché du meuble et - surtout - doper les exportations. Mais cela ne suffit pas pour balayer de tenaces incertitudes, l'enthousiasme le plus communicatif n'ayant que peu de poids face à la réalité comptable. Pourtant, le Salone demeure le lieu privilégié pour décrypter les tendances en termes de déco et de design, un inépuisable réservoir de talents, donc une opportunité unique de voir et se faire voir. C'est pourquoi les professionnels y débarquent toujours en nombre, dès l'ouverture voire un peu avant, parmi des milliers d'étudiants overlookés et de visiteurs japonais.
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Battu par la pluie et un vent glacial, Milan ouvrait sa Design Week, le 9 avril dernier, dans des conditions mitigées. L'Italie est frappée de plein fouet par une quatrième année de crise économique, à laquelle vient s'ajouter l'instabilité politique. Normalement pas de quoi bousculer le centre de gravité de la planète design, mais tout de même. On scrute les tendances rentables, on regarde à la dépense, l'heure est au pragmatisme. L'arrivée du PDG de Kartell, Claudio Luti, à la tête de la société organisatrice, Cosmit, avait donné l'espoir d'un regain de dynamisme, bien nécessaire pour digérer les effets néfastes de la crise, redonner un coup de fouet au marché du meuble et - surtout - doper les exportations. Mais cela ne suffit pas pour balayer de tenaces incertitudes, l'enthousiasme le plus communicatif n'ayant que peu de poids face à la réalité comptable. Pourtant, le Salone demeure le lieu privilégié pour décrypter les tendances en termes de déco et de design, un inépuisable réservoir de talents, donc une opportunité unique de voir et se faire voir. C'est pourquoi les professionnels y débarquent toujours en nombre, dès l'ouverture voire un peu avant, parmi des milliers d'étudiants overlookés et de visiteurs japonais. La même semaine, le patronat italien, réuni au sein de la Confindustria, observait une minute de silence en mémoire des entreprises italiennes tombées cette année. Ambiance... D'autant que la grisaille n'aide pas ; les habitués trouvent les rues moins fourmillantes, le décorum moins faste. Jadis centre névralgique du " off ", la zone Tortona semble un peu désertée. On s'étonne de trouver une chambre d'hôtel ou un taxi libre. Après plusieurs éditions en demi-teinte, les réserves sont donc de mise, il est clair qu'une partie des exposants jouent la prudence, si ce n'est la survie. Au point de suivre l'avis du New York Times, selon lequel Londres est en passe de détrôner la métropole lombarde en s'attribuant le titre de capitale mondiale du design ? Certainement pas, il en faudra plus pour supplanter la Mecque du design et grand-messe annuelle. Les années bling-bling sont loin derrière - qui les pleurera ? -, on évite désormais les outrances un peu racoleuses pour s'orienter vers la production raisonnée ; forcément responsable, durable et écolo, mais aussi plus calculée. Comme les designers bankables, les produits à l'avenir commercial assuré sont privilégiés, d'où une certaine exigence de qualité qui poussera d'ailleurs l'observateur officiel du salon, Marco Romanelli, à juger cette édition meilleure que la précédente. N'en déplaise aux esprits chagrins, le Salone reste un événement exceptionnel, voire une véritable expérience au vu des innombrables activités organisées en off. Derrière les hautes façades des " vias " milanaises se cachent encore des arrière-cours verdoyantes où ni la crise, ni la fraîcheur du printemps n'empêchent de célébrer l'inventivité et faire tinter les verres de Spumante. Cette 52e édition investit toute l'esplanade Rho Fiera, car s'y tenaient également la biennale de l'éclairage, Euroluce, ainsi que le SaloneUfficio et le SaloneSatellite, le premier consacré à l'univers du bureau, le second aux oeuvres de la jeune garde. Soit plus de 2 700 exposants, couvrant une superficie totale d'à peu près cinq fois celle des douze palais du Heysel, prise d'assaut par plus de 320 000 personnes. Des chiffres vertigineux, surtout qu'en marge du Salon officiel, le centre de Milan comptait quelque 600 événements en " off ", à savoir une flopée d'expos et de happenings en tous genres dans les showrooms et lieux publics du centre-ville. Une abondance avec laquelle les autres manifestations internationales ne sont pas près de rivaliser. Impossible de tout voir en une semaine, même avec une condition de marathonien et la meilleure des volontés. Les liens privilégiés qui unissent naturellement design et architecture ne vont pas s'estomper de sitôt, tant on retrouve des créations d'architectes au Salone, comme le miroir de Libeskind pour Fiam, le génial comptoir 04 de Rem Koolhaas parmi les Tools for Life de Knoll (photo) ou le surprenant banc public Serac de Zaha Hadid, pour n'en citer que trois. Invité d'honneur du Salon, Jean Nouvel avait reçu un immense espace où développer son Bureau à vivre, véritable plaidoyer pour l'humanisation de nos lieux de travail désespérément standardisés. Outre l'architecture, s'il est un univers qui semble plus que jamais indissociable du design, c'est bien celui de la mode, dont les grandes marques (Armani, Fendi, Hermès...) présentent leur collection home. Même en pleine Design Week, Karl Lagerfeld faisait le buzz, grâce à l'un des events les plus courus de la semaine, l'avant-première de son expo photo pour Cassina (1.) (et accessoirement celle dédiée à la Little Black Jacket de Chanel). Côté français, Marc Jacobs prête ses carreaux flashy à l'expérience Re Imagined de la designer danoise Nina Tolstrup (2.), et Roche Bobois poursuit sa collaboration avec Jean-Paul Gaultier, dont on reconnaît la fameuse marinière, le tartan habillant le lit de jour Profile, ou encore le tissu à flammes, écailles de dragon et roses, façon tatouage de matelot (3.). Le rapprochement entre design et automobile - deux secteurs affaiblis par la crise aujourd'hui tentés de se serrer les coudes - continue sur sa lancée. Si l'on avait déjà pu observer des collections griffées Mercedes ou Aston Martin, la curiosité de ce Salone fut sans conteste la Lounge chair, fruit de la collaboration de deux institutions italiennes, Zanotta et Maserati (2.). De son côté, Mazda s'offrait une petite opération de com' avec le one shot Kodo, un baquet aux pieds chromés inspiré de ses derniers modèles, tandis qu'à la Triennale, un fringant Ross Lovegrove en survêt' et baskets fluo dévoilait sa Twin'z, la Renault Twingo version écolo (1.). Et bien loin des rugissements de moteurs, Lexus soutenait les jeunes designers avec une remise de prix au Museo della Permanente et les frères Bouroullec prêtaient leur créativité à BMW en imaginant une série d'indolents carrousels électriques pour l'installation Quiet Motion. Label commun réunissant Wallons, Flamands et Bruxellois, Belgium is design a une fois de plus établi ses quartiers au Palazzo dell'Arte, enrichissant le large contingent étranger s'exposant à la Triennale de Milan. Dans la Galleria C était posée la Toolbox, moins boîte à outils que boîte à idées, destinée à donner un bref aperçu du savoir-faire belge et rendre un hommage au visionnaire Henry Van de Velde. On y retrouvait entre autres la Cabane en carton alvéolaire d'Alain Berteau, la chaise Lalinea de Michael Bihain, le fauteuil The Wedge de Linde Hermans et deux créations lunaires, la Standing Moon de Nathalie Dewez et la Moon chair de Stefan Schoning. Bref, que du beau monde, forcément présent au Salon, où l'on croisera encore Alain Gilles, notre Designer de l'année, récent lauréat d'un Red Dot Award pour sa table Collage, ou Xavier Lust, notamment chez Driade et A lot of Brasil (lire par ailleurs).Anniversaires et rétrospectives : la recette a fait ses preuves. Sans trop de risques, on valorise son propre catalogue en forgeant un piédestal à ses best-sellers historiques, une manière de les rappeler au bon souvenir d'un public qui les vénère et d'éventuellement glisser l'une ou l'autre nouveauté pour compléter le tableau de famille. Parmi les plus illustres, le Finlandais Artek célèbre les indémodables créations d'Alvar Aalto, de la " ruche " A331 au tabouret Stool 60, revisité par Monocle ou Tom Dixon pour l'occasion. De retour sur le Salon, les maisons historiques Poltrona Frau et Knoll, qui fête 75 ans de rêve américain, puis encore une kyrielle d'icônes dans l'allée principale de l'espace Edra, les blocs colorés de Vitra et la Galeria du stand Kartell (photo), pastiche des vitrines de la Galerie Victor-Emmanuel, coeur battant du Milan historique.D'accord, cette année est peut-être avare en projets expérimentaux et prototypes délirants, mais le Salon du meuble reste avant tout une affaire de tables, chaises et canapés... Et dans cet exercice basique mais essentiel, retenons le sofa des Britanniques Barber et Osgerby pour Knoll, le Fly typiquement scandinave de &Tradition et le classique canapé cuir/tissu sur pied de Château d'Ax (3.). Par ailleurs, une foule de chaises et fauteuils qui méritent le détour chez Moroso (Autruche, Heel, Mafalda, etc.), la collection Feel Good de Flexform (1.) et la Donzella, fer de lance des nouveautés De Padova. Enfin, en parfait exemple de la tendance aux plateaux fins et métalliques, citons la table Filigree de Molteni (2.) ou la Big Will sur roulettes de Philippe Starck.Au niveau des couleurs, difficile de ne pas remarquer la récurrence des tons pastel. Les stands pleins de rondeur se parent de teintes rassurantes d'une douce sobriété, comme chez Normann Copenhagen, Muuto, Casamania (2.) ou Moroso (1.) où l'on meurt d'envie de se vautrer sur la Bikini Island de Werner Aisslinger (très proche des modules GAN de Patricia Urquiola, tout en confort pastel également). Dans un registre un brin plus vif, la mise en couleur reste un argument de vente décisif, pour réactualiser des pièces emblématiques, comme la table EM et les chaises Standard de Jean Prouvé chez Vitra, l'étagère Mamba MDF Italia ou la table Tobi-Ishi de B&B Italia (3.). A noter aussi, le retour du cuivre, vu notamment chez ClassiCon ou Tom Dixon, qui vient concurrencer le marbre quand il s'agit de donner une petite touche de noblesse sans bouleverser tout un concept. Avec précaution, on décline les valeurs sûres ; une chaise populaire sera vouée à connaître une nouvelle existence en tant que tabouret (démonstration avec la Masters version bar de Kartell (2.)). Moucheté de noir, le Puppy de Magis devient un Dalmatien. Chez Cappellini, on upgrade la table Candy de Sylvain Willenz en proposant un Candy Shelf (1.), tandis qu'on taille la célèbre Tulip de Marcel Wanders pour en faire un Dalia. Et afin de séduire une clientèle désireuse d'investir à plus ou moins long terme, plusieurs marques ont décidé d'étendre un produit existant à la literie, comme les Campana Beds d'Edra ou les lits Husk (Patricia Urquiola) ou Papilio (Naoto Fukasawa) chez B&B Italia. Les maîtres mots de cette édition 2013, qui permettent à la fois de pérenniser la place des meubles au sein de différents types d'intérieurs et de soigner leur fonctionnalité. Exemple avec, en vedette, le salon tout-en-un MyWorld de Starck pour Cassina, puis, entre autres, le Geta Sofa d'Arik Lévy pour Modus, le buffet Colors, trompe-l'oeil en Daquaryl signé Roche Bobois (2.), et le canapé White de Minotti, dont les dossiers, tablettes et accoudoirs autorisent toutes les combinaisons imaginables. Autre type de flexibilité chez Meridiani, avec la collection Cloud (1.), dont on appréciera la douceur des tissus en outdoor comme en indoor, et enfin, pour illustrer la formule désormais classique de la table basse qui s'adapte à votre salon, on pointe la 3table, où entre bois et métal, éléments fixes et mobiles, s'expriment les trois personnalités du studio Front chez Porro (3.).En sus de nombreuses productions alléchantes précitées, on avouera un petit faible pour les lignes limpides de la banquette T904 de Poltrona Frau (1.), la chaise-échelle-portemanteau Mate de Living Divani (4.) et la série Clip de Nendo pour Discipline. A souligner aussi, le laboratoire de prototypes futuristes Our Universe de Cassina et l'hallucinante perspective du banc Folie ou le miroir-hublot surnaturel de l'expo Wallpaper Handmade à la galerie Leclettico. Et, au-delà des noms ronflants et des grandes marques, les coups de coeur surgissent parfois là où on ne les attend pas, comme au détour d'une ruelle bondée de Brera, où l'on est charmé par la simplicité naïve des tabourets Athos, Porthos et Aramis du collectif ZE123 (3.). Enfin, classés au musée des curiosités, les drôles de quadrupèdes Anomaly de Front chez Moroso, une bluffante table convertible en miroir sur pied chez Driade, le double piétement coulé de la console Lane de Minotti (2.) et la table Ink, réputée insalissable - nous n'avons pas pu vérifier - chez Zanotta. Terminons avec les différentes scénographies qui nous en ont mis plein les mirettes. Car Milan n'est pas qu'une histoire de meubles. Compte aussi la façon dont ils sont présentés, qu'elle soit rudimentaire ou savamment étudiée. Et à ce jeu-là, difficile de résister à l'esthétique infaillible de la rétro Danish Chromatism (1.) à la Triennale, aux Cappellini Rooms, à l'anti-déco d'OMA sous les voûtes du catwalk Prada et à la réconfortante folie mégalo encore affichée par les Amstellodamois de Moooi (2.). A titre plus anecdotique, on a aimé le clin d'oeil à Twin Peaks chez Diesel pour Moroso ou l'installation " nasale " de Studio Job dans le cadre somptueux de la Sala Cenacolo. Mention enfin à la dream team réunie par Vuitton pour promouvoir ses Objets Nomades (Campana, Guisset, Nendo, Bas, Osgerby et Urquiola), au vertige du stand Alias, confusion abscisse/ordonnée élémentaire mais efficace, et à l'espace occupé par Tom Dixon, moins pour sa dispensable pige pour Adidas que pour l'atmosphère de son installation au musée des Sciences. Sans oublier le cloître ensoleillé où l'on aurait adoré paresser pour recharger nos batteries, au creux des sofas gonflables de Paola Lenti. Par Mathieu Nguyen