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Sous la verrière du Grand Palais, un faux ciel bleu de conte de fées ourlé de cumulus inoffensifs chapeaute le terminal 2C de l'aéroport Paris-Cambon, rien ne presse ici où il n'y aura jamais ni queue ni grève ni licenciements collectifs ni caravelle perdue en mer. Last call for boarding, porte n°5. Avec Chanel Airlines, on s'envole léger, trois petits bagages à main maximum, un trolley, un Coco Case, deux sacs assortis, une paire de mitaines, des lunettes pilote, une casquette ou un canotier et un tailleur " absolu " sans poches, sans boutons, sans ganse, allégez-moi tout ça. Karl Lagerfeld, plus commandant de bord que jamais, sait mieux que personne saisir l'air du temps, la voie royale est aérienne et le monde est à lui.
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Sous la verrière du Grand Palais, un faux ciel bleu de conte de fées ourlé de cumulus inoffensifs chapeaute le terminal 2C de l'aéroport Paris-Cambon, rien ne presse ici où il n'y aura jamais ni queue ni grève ni licenciements collectifs ni caravelle perdue en mer. Last call for boarding, porte n°5. Avec Chanel Airlines, on s'envole léger, trois petits bagages à main maximum, un trolley, un Coco Case, deux sacs assortis, une paire de mitaines, des lunettes pilote, une casquette ou un canotier et un tailleur " absolu " sans poches, sans boutons, sans ganse, allégez-moi tout ça. Karl Lagerfeld, plus commandant de bord que jamais, sait mieux que personne saisir l'air du temps, la voie royale est aérienne et le monde est à lui. La saison dernière, quand le collectif Vêtements avait défilé dans un bar gay, on avait compris qu'il se passait quelque chose - ce n'était pas tant le lieu canaille que le souffle nouveau qui avait fait frissonner la petite planète mode. Emmenée par Demna Gvasalia (ex de l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers), la formation ouvertement influencée par les travaux de Martin Margiela défilait cette fois-ci au Président, restaurant chinois de Belleville et sommet du genre. Avec la même énergie et les mêmes références que précédemment. Et avec une apothéose : à la fin de cette Fashion Week parisienne, le 7 octobre, la maison Balenciaga annonçait très officiellement la nomination du jeune créateur trentenaire au poste de directeur artistique en lieu et place d'Alexander Wang parti voler sous d'autres cieux. La radicalité est désormais de mise. A chaque Fashion Week ses changements de directeur artistique. Chez Roberto Cavalli, c'est Peter Dundas - ancien DA de Pucci - qui prend la tête des opérations, à l'initiative du nouveau propriétaire de la griffe, le fonds d'investissement Clessidra. L'imprimé animalier et la sensualité sont toujours de mise dans cette première collection, qui laisse néanmoins tomber l'opulence baroque, chère à la maison. Du côté d'Emilio Pucci, Massimo Giorgetti - de la marque italienne branchée MSGM - apporte un esprit jeune et nerveux, même si certains regrettent qu'il ne se soit pas davantage inspiré des archives du label. A Paris, enfin, ce sont les stylistes Sébastien Meyer et Arnaud Vaillant, ex-Coperni, qui imaginent une nouvelle femme Courrèges, forcément empreinte de l'esprit sixties qui a fait la réputation de la maison. On savait déjà que les créateurs proposent toujours plus de pièces hivernales en été, et inversement, faisant fi des saisons, qui sont de toutes façons différentes d'un hémisphère à l'autre ; les voilà qui piochent sans façon dans le dressing nocturne. Nuisettes, déshabillés et combinaisons sont à l'honneur, en version courte ou longue, taillés dans toutes les matières. Pas question de jouer la provoc' pour autant ; ces pièces se superposent allègrement sur un pantalon, prenant alors l'allure d'un tablier. Autre option, pour celles qui veulent miser sur davantage d'androgynie ? Opter pour une chemise façon pyjama, finement gansée de soie noire. C'est incontestablement le plus beau défilé de la griffe Versace depuis cinq ans - voire depuis une décennie, souffleront certaines âmes critiques. Pour ce faire, la maison a déménagé son show dans l'immense hall d'exposition Fiera de Milan, triplé son budget - on n'a rien sans rien - et convoqué la plus impressionnante cabine de top models : Raquel Zimmermann, Lineisy Montero, Natasha Poly, Gigi Hadid, Joan Smalls... Question vestiaire, on s'incline devant le tombé des vestes à l'allure militaire, les imprimés camouflage parfaitement modernisés et les robes à la fois street et sexy, juste comme il le faut. Soit une allure victorieuse, amplement méritée. Puisque la mode a toujours une saison d'avance et qu'elle ne peut se permettre de faire du surplace, elle s'invente des lendemains qui chantent. Et préfère toujours se conjuguer au futur. Le maître en la matière, c'est Nicolas Ghesquière, qui, chez Louis Vuitton, invite à plonger dans un monde virtuel, où les écrans sont (peut-être) plus réels que la réalité elle-même, où les filles semblent tout droit sorties d'un manga et où la vie est un grand jeu vidéo avec pixels. Tout cela est forcément énergique, agressif même parfois, mais d'une justesse de ton imparable - on est bien dans la concordance des temps. Ils sont dessinés à gros traits sur bon nombre de looks. Habitués de l'été, ces effets graphiques se déclinent, une fois encore, de mille et une manières. MaxMara y insuffle un courant maritime, Giorgio Armani plaide pour un mélange de tons, Gareth Pugh les propose en diagonale, Dolce & Gabbana reprend la toile des transats ou des parasols de plage... Le must ? De larges bandes verticales ou des lignes plus fines, obtenues en alternant différents rubans de tissu, à la façon de Prada. Pas de doute, les rayures assurent ! Et si habiller une femme quand on est une femme changeait totalement la donne ? Il se pourrait que la réponse soit positive, à regarder les silhouettes de Vanessa Seward, Véronique Leroy, Julie de Libran pour Sonia Rykiel, Nadège Vanhee-Cybulski pour Hermès, Clare Waight Keller pour Chloé et Phoebe Philo pour Céline. Moins d'ornementations, plus de praticité, c'est le credo des créatrices. Qui dit été, dit peau dénudée. Que la transparence soit de mise n'est donc que la suite logique du réchauffement climatique. Tous les créateurs s'en donnent à coeur joie, trustant le maximum de translucidité à grand renfort d'organza et de mousseline de soie. Le plus bel exemple : Raf Simons pour la maison Dior, qui n'hésite pas à mêler vêtements de dessous victoriens, robes limpides coupées en biais, vestes Bar et mailles brutes. Une façon d'exprimer la vérité sans l'altérer, la définition de la transparence. A quoi reconnaît-on une " new face " ? A ses quelques taches de son, à sa moue agressive, à sa ride du lion plissée mais qui n'a pas encore marqué son visage juvénile d'une griffe indélébile, et surtout à ses cheveux blonds coupés ras, tel un duvet de poussin, la coiffure qui fait toute la différence. Avec sa petite tête ronde, l'Anglaise Ruth Bell ne passe pas inaperçue - ni chez Gucci ni chez Saint Laurent, dont elle est l'égérie " Croisière " 100 % ado punk. Dans la même lignée tignasse ratiboisée, impossible de rater trois autres mannequins, Isabella Emmack, Lineisy Montero et Kris Gottschalk, qui ont tout compris au pouvoir capillaire. La nouveauté pour Marina Rinaldi : la griffe spécialisée dans les grandes tailles a demandé à une créatrice de mode d'exprimer sa vision personnelle du label. Après avoir collaboré avec l'artiste portugaise Joana Vasconcelos et la photographe américaine Amy Arbus, la maison italienne a choisi Tsumori Chisato, pour un voyage au pays du Soleil levant. En découlent des pièces mélangeant grâce et rigueur japonaises, touches oniriques et allures urbaines. Le tout mis en scène dans un récit manga, avec personnage bien roulé de circonstance, dessiné par l'excentrique Britney Hamada. LE BLOUSON - Philipp Plein LA MULE - Jil Sander LE TAILLEUR - Prada LES BOUCLES D'OREILLES OVERSIZED - Dsquared2 LA ROBE CHASUBLE - Marni Quand on ne vient pas de nulle part, cela se voit. Prenez Koché (photos) et son premier défilé au Forum des Halles, à l'arrache : Christelle Kocher, 36 ans, a derrière elle un parcours sans faute, qui la vit débarquer de Central Saint Martins chez Armani, Martine Sitbon, Chloé, Sonia Rykiel, Dries Van Noten, Bottega Veneta et Maison Lemarié, avant d'oser se lancer à son nom, mais sans le R final. Il y a un an à peine, elle créait sa marque, bien décidée à mêler la street culture au luxe, la broderie au jersey, les plumes, les fleurs, les sequins et autres embellissements au sportswear. Qu'elle ait découvert ce monde merveilleux des savoir-faire ancestraux chez le plumassier Lemarié y est certes pour quelque chose, qu'elle parvienne à réussir ce mélange contemporain ne tient qu'à son talent. Domenico Dolce et Stefano Gabbana savent y faire en matière de buzz. Pour dévoiler au plus grand nombre leur collection printemps-été 2016, ils ont demandé aux top models de prendre des selfies sur le catwalk, diffusés ensuite à leurs millions de followers sur Instagram. Cela donne des temps d'arrêt, des sourires et grimaces ; de la vie, en somme, bien loin des mines figées auxquelles nous habituent trop souvent les mannequins. Le tout sur fond de romance à l'italienne, totalement en phase avec l'ADN qui a fait la réputation de la griffe Dolce & Gabbana. L'excentricité et le mélange des genres, aussi opposés soient-ils, ont le vent en poupe. En deux collections, Alessandro Michele est parvenu à donner à Gucci une nouvelle esthétique à la griffe italienne, adoptant comme credo la formule de Barthes, selon laquelle " l'inactuel est le contemporain ". Résultat, des tailleurs flare en brocart s'associent à des blouses à lavallière, les mules richelieus s'accompagnent de bijoux à l'esprit surréaliste, des sacs de dadame en python à boucle deux G s'amusent avec un blouson teddy en satin brodé ou un Perfecto clouté, sur le dos duquel un serpent rebrodé se déroule. Pour un éclectisme frais et décalé. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON ET CATHERINE PLEECK