C'était en mai 1968, elle aimait les sit-in où tout était possible, les hippies, la liberté et les mamans " avec les enfants sur le dos ", le noir aussi, " la vraie couleur des femmes, celle qui permet trois ou quatre fards de plus, un trait qui vous cerne ". Elle avait été adoubée " reine du tricot " par le magazine Elle. Ce joli mois-là, où il fut " interdit d'interdire ", Sonia Rykiel ouvrait sa boutique à Saint-Germain-des-Prés. Dedans, des livres - Jacques Derrida, Stefan Zweig, d'autres encore - et des pulls à porter comme une seconde peau, de la f...

C'était en mai 1968, elle aimait les sit-in où tout était possible, les hippies, la liberté et les mamans " avec les enfants sur le dos ", le noir aussi, " la vraie couleur des femmes, celle qui permet trois ou quatre fards de plus, un trait qui vous cerne ". Elle avait été adoubée " reine du tricot " par le magazine Elle. Ce joli mois-là, où il fut " interdit d'interdire ", Sonia Rykiel ouvrait sa boutique à Saint-Germain-des-Prés. Dedans, des livres - Jacques Derrida, Stefan Zweig, d'autres encore - et des pulls à porter comme une seconde peau, de la fourrure, des robes sans ourlet, de la maille. On avait compris qu'elle nous avait comprises. Quarante ans plus tard, la voici, le pas moins assuré mais la chevelure toujours flamboyante - " être rousse fait de vous un être à part ". C'est la fête dans le parc de Saint-Cloud, il y a de la joie et six cents invités réunis autour de Sonia Rykiel à l'occasion de cet anniversaire, celui de ses quatre décennies de démode et " toujours la même patte, le même désir ". Sa fille Nathalie l'a installée sur le podium et lui a organisé un défilé surprise : elle a demandé à trente créateurs de s'emparer des codes maison et de les triturer chacun à sa manière. Les mannequins font une petite révérence devant la reine mère follement amusée (photo). Sonia Rykiel entre alors au musée, aux Arts décoratifs, lesquels, sous la houlette d'Olivier Saillard, lui concoctent une Exhibition, exposition rétrospective dans son style, elle qui voulait changer la mode et revendique un vêtement sans envers, sans endroit, " beau comme une cathédrale ", approprié à la femme qu'elle est, " une femme qui sort, qui aime, qui a des enfants, qui travaille, qui voyage ". Et qui écrit aussi, car les mots sont son domaine : " Ecrire, dit-elle, je ne peux pas faire autrement. Les mots, c'est ce que je suis et la mode fait partie de ça. Même faire un ourlet en fait partie. " Même dessiner un vestiaire avec strass, rayures, pantalon mou, béret titi parisien et jogging éponge. Plus tard, la vie étant ce qu'elle est, et la crise aussi, Sonia Rykiel prendra un coup de vieux. En février 2012, l'entreprise, encore indépendante, sera rachetée par le fonds d'investissement hongkongais Fung Brands, spécialisé dans le développement des marques de luxe. Sonia a pris ses quartiers d'hiver, sa fille, la succession, dans un contexte ardu, le chiffre d'affaires s'est tassé à 82,5 millions d'euros fin 2010 et le bénéfice total a fondu de 5,1 à 1,5 million d'euros. L'ambition affichée ? Redynamiser la société. Sera-ce possible ? Ce serait tellement dommage qu'elle ne survive pas à cette femme sublime qui avait décidé de ne rien faire comme les autres et qui fanfaronnait : " Moi qui ai créé des pulls toute ma vie, je ne sais pas tricoter. " ANNE-FRANÇOISE MOYSON