A quelques encablures de la Grand Place de Bruxelles, la maison De Greef occupe les numéros 24, 26 et 28 de la rue au Beurre, depuis 1848. Soit sept générations. Prosper et son frère, horlogers de leur état, y avaient installé leur boutique sans oser croire un seul instant que leur descendance y serait toujours (presque) 175 ans plus tard. Aujourd'hui, ces vieux murs qui datent du XVIe siècle - rénovés en 1953 par l'architecte Jacques Dupuis, l'un des hommes derrière l'Expo universelle au Heysel - s'offrent une nouvelle jeunesse, ils seront fin prêts en mai prochain, mettant mieux en valeur l'héritage, le comptoir, le lustre, le coffre en bois et la façade, avant-gardiste à l'époque et désormais classée. En attendant, les dignes successeurs de Prosper, Jacques et Arnaud Wittmann, secondés par Brice le fils et neveu, continuent à écrire la saga, en lettres d'or. Etrangement, pourtant, ils disent qu'ils ne sont pas nés dedans. Le joaillier Arnaud Wittmann confie même qu'à 17 ans, il ne savait pas très bien où aller ni que faire - " Nos parent ne parlaient pas de leur métier, nous ne savions pas g...

A quelques encablures de la Grand Place de Bruxelles, la maison De Greef occupe les numéros 24, 26 et 28 de la rue au Beurre, depuis 1848. Soit sept générations. Prosper et son frère, horlogers de leur état, y avaient installé leur boutique sans oser croire un seul instant que leur descendance y serait toujours (presque) 175 ans plus tard. Aujourd'hui, ces vieux murs qui datent du XVIe siècle - rénovés en 1953 par l'architecte Jacques Dupuis, l'un des hommes derrière l'Expo universelle au Heysel - s'offrent une nouvelle jeunesse, ils seront fin prêts en mai prochain, mettant mieux en valeur l'héritage, le comptoir, le lustre, le coffre en bois et la façade, avant-gardiste à l'époque et désormais classée. En attendant, les dignes successeurs de Prosper, Jacques et Arnaud Wittmann, secondés par Brice le fils et neveu, continuent à écrire la saga, en lettres d'or. Etrangement, pourtant, ils disent qu'ils ne sont pas nés dedans. Le joaillier Arnaud Wittmann confie même qu'à 17 ans, il ne savait pas très bien où aller ni que faire - " Nos parent ne parlaient pas de leur métier, nous ne savions pas grand-chose sur l'histoire familiale, nous n'avions pas vraiment baigné dedans. " Alors, quand vient le moment pour lui de se lancer dans les études, il choisit Londres et la joaillerie, un peu par défaut. C'est là qu'il se prend d'amour pour le dessin, les pierres, le travail du métal et l'argenterie. Et pour l'art en général, Pol Bury et CoBrA en particulier. " J'ai une passion pour les fontaines très arrondies de ce concepteur et pour la virulence des pamphlets de ce mouvement artistique, j'en collectionne les écrits, les plaquettes, les magazines, les livres, de préférence originaux. " On ne s'étonnera guère qu'il préfère le sculptural aux petites fleurs, cela se retrouve dans ses créations. Et quand il s'agit de transformer un bijou dont on s'est lassé, l'homme sait y faire. La preuve, avec l'histoire de cette bague et de sa renaissance. Son mari lui avait offert ce bijou qui en impose, une émeraude de Colombie de 12 carats - elle en avait rêvé -, avec deux baguettes en saphir de chaque côté et des diamants pour accompagner le corps de base. " A l'époque, précise Arnaud Wittmann, c'était les années 80, l'or jaune était en vogue. " C'est à lui que, trois décennies plus tard, il revint l'honneur de révéler autrement ce symbole sentimental. Il n'était pas question de se séparer d'un tel présent, encore moins de la pierre, si rare, si belle, si pure et d'un vert unique. Il suffisait de lui donner une seconde vie, mariée d'or blanc, " qui en fait mieux ressortir la couleur ". La propriétaire de ce trésor lui avait laissé les pleins pouvoirs, pourvu qu'il la remette " au goût du jour ". Pour mieux imaginer une version future du bijou, Arnaud Wittmann l'a alors fait démonter, histoire de se laisser inspirer par l'émeraude, en prenant garde bien sûr de ne pas l'abîmer. " C'est l'une des pierres précieuses les plus fragiles. Si l'artisan qui la manipule ne fait pas attention, elle peut se casser, il suffit de mal frapper sur un petit coin et elle s'ébrèche. " Mais le joyau n'avait pas souffert, il n'était même pas abîmé, il n'avait pas fallu en polir les arêtes, comme cela arrive, pour qu'il soit plus " vivant ". L'expert l'a admiré sous tous ses facettes, puis s'est emparé de son crayon et de ses gouaches, se laissant porter par l'envie de le mettre en lumière. " Parfois, confie-t-il, l'inspiration vient très rapidement, parfois pas, mais souvent la nuit porte conseil. Je dessine tout à la main, rien sur ordinateur, surtout pour une pièce unique. Et je travaille en 3 D, j'ai besoin d'avoir en tête une vue tridimensionnelle car j'aime quand un bijou est sculptural, je veux absolument qu'il soit intéressant à regarder sous tous ses angles. L'émeraude est aussi large que longue, il me semblait intéressant de casser un peu sa hauteur, d'où l'idée de ces lamelles serties de diamants, avec un jour pour l'effet de transparence, que l'on puisse vraiment contempler sa couleur unique. " Un point final à l'image et la voici dans les mains de l'artisan chargé de donner vie au projet. " Il s'appelle Marc, c'est lui qui réalise toutes mes pièces uniques depuis vingt-cinq ans, précise le joaillier, nous collaborons depuis trois générations avec cet atelier à Courtrai. Depuis le temps, il sait comment je pense, nous n'avons presque plus besoin de nous parler, mon dessin lui suffit, d'autant que mes traits sont précis, et que les proportions y figurent. Parfois, cependant, on discute ensemble, si les questions plus techniques se font jour. On se connaît tellement bien, je sais comment il réfléchit, il arrive qu'il m'influence aussi, il prend parfois quelques libertés... " L'artisan travaille alors le métal à la main, dédaignant la cire perdue quand il s'agit d'exemplaires exclusifs car, avec cette technique-là, " de petites bulles d'air peuvent se former, la qualité est donc moindre ". Vient ensuite l'étape délicate du sertissage, confiée très logiquement au sertisseur - dans ce secteur, chacun est à son poste, un métier n'est pas l'autre. A l'intérieur de la bague, en lettres capitales, on peut lire la signature de la maison, De Greef Brussels 1848, ce que la propriétaire de ce bijou nouveau-né a fait graver ne regarde qu'elle. La petite histoire retiendra juste qu'elle l'a portée avant de l'égarer. Où l'avait-elle cachée ? Entre deux pulls peut-être... Puis miraculeusement elle l'a retrouvée il y a peu, à son doigt, l'émeraude n'a rien perdu de son éclat. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON