Carnet d'adresses en page 162.
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Carnet d'adresses en page 162.Le rendez-vous avec Sophia Kokosalaki était fixé dans son atelier d'Hackney, un quartier de l'est londonien, très prisé par la génération d'étoiles montantes. Aux numéros 47-49 de la Tudor Street, un ensemble de grands entrepôts en briques qui abritent les ateliers et bureaux de designers et artistes, Theo, son assistant grec, se confond en excuses, à l'autre bout de l'interphone. Sophia n'est pas là, elle se trouve dans le " Central London ", où elle a enchaîné réunion sur réunion pendant toute la journée. La jeune voix finit par ouvrir la porte. Trois volées d'escaliers en béton brut plus loin, dans une simple pièce aux murs blancs, deux couturières grecques s'appliquent à retoucher une robe verte, sobre et féminine, avec un effet de plissé au niveau du buste, fidèle au style Kokosalaki. " La collection de cet hiver sera encore plus belle que celle du printemps ", souffle Theo, qui ne sait comment se rattraper. Il téléphone à Sophia, l'avertit, en grec, du contretemps avant de reprendre le fil de la conversation. Après quelques échanges à bâtons rompus, le sympathique assistant lâche qu'Alexander McQueen, qui est un ami de Sophia, habite deux maisons plus loin, dans cette même rue au charme si populaire. Ça valait le déplacement ! Retour au centre de Londres en bus " double-decker ". Quarante minutes plus tard, c'est dans Charlotte Mews, à deux pas de Soho, dans les locaux de l'agence Untitled Management, que le deuxième rendez-vous est fixé. Après quelques minutes, Sophia Kokosalaki apparaît tout sourire, le visage poupin, avec un naturel déconcertant. Elle porte une veste de marin de sa collection de l'hiver passé sur un jeans. Elle demande qu'on lui serve un café avant de se livrer à une interview-confession sur " de l'art de ne pas être grecque ". Lookbook à l'appui, elle passe en revue ses silhouettes qui s'inspirent du mouvement des vagues, de la couleur du sable, de la forme des coquillages certes, mais qui n'ont rien de grec ! Pour les jeux Olympiques d'Athènes en août dernier, elle a confectionné pas moins des 7 000 costumes de la cérémonie d'ouverture ainsi que l'époustouflante robe de la chanteuse islandaise Björk. Depuis, elle s'agace de cette étiquette hellénique qu'on cherche absolument à lui attribuer. Pourtant, cette Athénienne au rire généreux, qui maintient intacte la musique de sa langue maternelle lorsqu'elle parle l'anglais, dégage une chaleur bien méditerranéenne. Aussi, sa démonstration sur sa " non-grecquitude " semble presque surréaliste. Un peu à la manière du peintre belge René Magritte, célèbre pour avoir érigé en art ses spéculations sur la notion de représentation, qui affirmerait, devant un visage de vestale, " ceci n'est pas une Grecque " ! Après être sortie diplômée du prestigieux Central Saint Martins College of Fashion de Londres, il y a cinq ans, Sophia Kokosalaki s'est vite fait un nom parmi les créateurs londoniens. Pour cette saison printemps-été 2005, elle a franchi une étape supplémentaire en présentant à Paris une collection pour nouvelles aphrodites, comme jaillie de l'écume de la mer. Un ravissement de mousseline drapée, de plissés et de smockés, de tailles subtilement soulignées, qui dessinent, quoi qu'en dise son auteur, une allure ultraféminine à la plastique grecque. A 31 ans, Sophia Kokosalaki accumule les succès mais reste simple. Elle aime répondre aux questions de manière directe, et hait par-dessus tout les manières. Cette jeune créatrice athénienne au caractère bien trempé donne au passage une leçon d'humilité sur " de l'art de ne pas se prendre au sérieux ". Et nous dévoile une âme élégante. Comme ses vêtements. Sophia Kokosalaki : Londres est ma ville, je vis ici, je crée ici, je paie mes impôts ici. Cela faisait cinq ans que je défilais à Londres mais à Paris, on voit immédiatement la différence. Notamment en termes de business. Paris a plus d'impact. Cela n'empêche pas que je reste vivre à Londres, car c'est là où j'ai mes amis et j'adore son ambiance multiculturelle. Et puis, de toutes façons, je parle mieux l'anglais que le français. Je suis la même que l'an passé. Mais bien sûr, on s'améliore à chaque collection. J'ai les mêmes connaissances que l'an dernier. Mais c'est sûrement Paris qui a plus de poids, c'est tout. Certaines de mes pièces me rappelaient le mouvement de la mer, d'autres éléments évoquaient les coquillages, c'est pour cette raison que j'ai donné comme fil conducteur à ma collection la mer mais je n'impose jamais un thème comme ça, d'emblée. Quant aux couleurs, j'essaie d'utiliser des tons qui ne font pas trop " dame ". Je cherche à garder des lignes simples et pures, c'est pour cela que l'on y voit un certain classicisme mais ça n'a rien à voir avec la Grèce antique. Aucun de mes vêtements n'aurait pu être porté par mes ancêtres. Je me sens très grecque, mais je ne me promène pas avec le drapeau grec en bandoulière. (Rires.) Ce n'est pas possible, mais qu'est-ce que vous avez tous avec ça ! ( Elle s'empare du lookbook.) Je vous mets au défi de me montrer une pièce qui soit grecque. Je me suis inspirée de la pieuvre, de la mer, du sable, des coquillages mais la mer n'est pas forcément grecque ! Regardez il y a même des modèles d'inspiration victorienne, d'autres qui vont chercher davantage dans la Révolution française ou encore dans le Hollywood des années 1950 mais cela, personne ne l'écrit. Oui, c'est sûr. Il n'y avait pas jusqu'ici d'ambassadeur de la mode grecque. J'ai gardé les deux séparés. Les costumes des Jeux olympiques étaient davantage théâtraux. Quand je me suis mise à travailler sur ma collection, j'ai essayé d'oublier les Jeux olympiques. Je n'avais pas utilisé les drapés depuis trois ans. L'an dernier, j'avais juste utilisé les froissages. J'ai essayé de tuer les Jeux en moi. J'ai juste gardé les diadèmes à l'Antique, ça je vous l'accorde. Elle a nécessité 800 mètres de tissu. Elle faisait 6 mètres de hauteur. Elle était censée s'élever mais elle est restée au sol. C'était un petit accident du spectacle. Björk a été géniale, cela ne l'a pas dérangée. Mes vêtements sont portables et désirables. Il ne faut pas perdre de vue l'aspect commercial. C'est artistique mais ce n'est pas non plus de l'art. Il faut que ce soit accessible pour la femme, pas trop sexy, pas trop difficile à porter. ( Elle fait un geste de la main, visiblement agacée.) Je passe. (Rires.) Oh my god ! J'ai dit ça il y a trois ans, je ne savais pas que ça irait jusqu'en Belgique ! Ma pauvre mère, elle serait vexée si elle entendait ça. En fait, j'étais dans une famille où on se moquait complètement de l'habillement. Pourtant, j'ai commencé à me rendre compte, à l'école, que le vêtement avait beaucoup d'importance. Que l'on vous accordait plus d'attention, plus de considération si l'on était bien habillée. Dans cette vie-ci, il ne s'agit pas de ce que nous sommes à l'intérieur. En fait, je ne l'ai jamais dit car ça paraîtrait prétentieux, et je déteste la prétention, mais j'ai commencé à dessiner des vêtements à l'âge de 4 ans. Ce qui était amusant, c'est que pour chaque habit, je mettais un prix (rires). Mais oui c'est drôle... J'avais dû voir ça dans les boutiques, je ne sais pas mais pour moi la mode avait un prix. Non. En fait, en Grèce, il n'y a pas d'académie de la mode comme il y en a en Belgique. Ce n'est pas très bien considéré de travailler dans la mode, alors j'ai commencé par obtenir un diplôme en littérature. Et puis ainsi, mes parents étaient rassurés. J'ai travaillé pendant un an. Puis j'ai posé ma candidature à Saint Martins à Londres où j'ai été admise en master pendant dix-huit mois. C'était parfait car à 25 ans, je ne voulais pas me relancer dans les études pendant plusieurs années. De toutes façons, on n'a pas besoin de trois ans pour apprendre la mode, enfin je ne crois pas. C'est un enseignement très intéressant. On doit réaliser ses propres collections, on est mis en compétition avec les autres, on a des " deadlines ", ils nous préparent bien à ce métier, qui est très compétitif. Mais, surtout, on est incités à faire beaucoup de recherche en bibliothèque, on a accès à énormément de livres. Pendant ces études, j'ai beaucoup développé mon sens de l'esthétique. Oui c'est un ami, il a toujours été bon pour moi. Il m'a soutenue. J'ai travaillé chez Joseph et Ruffo à la sortie de mes études. Avec Top shop, la collaboration continue depuis cinq ans. C'est la plus longue collaboration qu'ils aient eue. J'adore cette idée de créer des vêtements qui seront vendus à moindre prix. On trouve des pièces dans des tissus qui coûtent un peu moins chers, dont la confection coûte également moins cher. Ainsi, des jeunes filles peuvent s'habiller avec des vêtements de ma marque. Oui, mais je l'ai fait avant lui (rires). Le prochain arrivage aura lieu en mai et les vêtements partent très vite. Peut-être mais je ne crée pas des pièces spécialement pour les stars. Je trouve cette idée de faire des vêtements pour des apparitions publiques humiliante. Par exemple, je n'ai jamais dessiné une robe de mariée et pourtant on me l'a demandé à plusieurs reprises. Avec ces sacrés Jeux olympiques, j'ai dû arrêter. Dans trois ou quatre saisons, je serai prête à nouveau pour refaire de l'homme. Quant aux chaussures, je me rends compte que ça me prend plus de temps que les vêtements. J'aime aussi les sacs, mais ça nécessite une plus grosse production. Je ne sais pas, je regarde partout, dans les livres, dans la rue, autour de moi, comme tout le monde, à l'intérieur de moi aussi. Et puis, je pars du tissu, cela dépend comment il réagit. Pour moi l'élégance, c'est de ne pas en faire trop. Il faut mélanger quelque chose de chic avec quelque chose de " casual ", quelque chose de cher avec quelque chose de bon marché. Et que le résultat ait l'air naturel. C'est sûrement les Françaises. Bien que, si je dois être parfaitement honnête, je préfère " l'english way of being ". Ici, à Londres, ça ne pose aucun problème aux filles si elles portent le même jeans pendant deux jours, c'est un peu " scruffy " (débraillé), j'aime bien ça. J'adore, ils ne suivent pas le courant de la mode, ils ont leur propre style. Ils ont un bon sens du business aussi. Et savent rester indépendants. J'aime beaucoup Margiela, je crois que tous les hommes à Londres portent du Margiela. Et Ann Demeulemester est ma préférée. Je porte d'ailleurs ses vêtements. Elle aime que les femmes soient fières et affirmées. Je l'étais. Ma mère était très féministe, elle s'est un peu calmée maintenant. Quant à moi, il n'y a aucune raison que je sois féministe depuis que je suis à Londres. Dans la mode, je n'ai jamais eu aucun problème par rapport au fait d'être une femme. Donc ce n'est plus à l'ordre du jour. De penser plus à moi, de faire davantage d'exercice physique. J'ai beaucoup travaillé depuis les Jeux olympiques. J'ai eu aussi une vie sociale intense. Mais, maintenant, j'aimerais m'occuper de moi. Je suis contente de faire ce que je fais, j'ai eu des débuts difficiles mais j'ai toujours été optimiste. Dans ce métier, on n'a jamais réussi. Si la prochaine saison ne marche pas, je recommence tout à zéro. On ne peut jamais se dire : " ça y est j'y suis arrivée ". Mais j'estime avoir de la chance de faire ce que je fais. J'aimerais continuer à faire ce métier que j'aime. Mais si, pour une raison ou pour une autre, le marché n'est pas bon, ce n'est pas la fin du monde. Je ne recherche pas la célébrité à tout prix. Et je ne mourrai pas si je dois arrêter la mode. J'ai d'autres ressources, je peux toujours repartir en Grèce, m'allonger sur une plage et vendre mes vêtements à Mykonos. Ou alors écrire. C'était une autre chose que j'aimais bien faire. Je crois que j'avais un certain talent. En anglais. Propos recueillis par Agnès Trémoulet