On pourrait y tourner une adaptation du Truman Show version Bollywood. À Jamshedpur, souvent qualifiée de TataNagar (ville de Tata), on vit au son de ces deux syllabes aussi faciles à prononcer que papa. On ne serait d'ailleurs pas étonné d'apprendre que le nom de cette entreprise rythmant profondément la vie quotidienne locale soit le premier mot sorti de la bouche de ses enfants. Car ici, tout est Tata. Tout...

On pourrait y tourner une adaptation du Truman Show version Bollywood. À Jamshedpur, souvent qualifiée de TataNagar (ville de Tata), on vit au son de ces deux syllabes aussi faciles à prononcer que papa. On ne serait d'ailleurs pas étonné d'apprendre que le nom de cette entreprise rythmant profondément la vie quotidienne locale soit le premier mot sorti de la bouche de ses enfants. Car ici, tout est Tata. Tout. Du club de foot à l'école, du programme télé à la voiture, du lieu de culte jusqu'au sachet de thé, tout est produit, géré, structuré par Tata Steel, un des plus grands groupes sidérurgiques indiens fondé au tournant du XIXe par Jamsetji - on vous le donne en mille - Tata. Cet industriel visionnaire, " vénéré comme un énième dieu du panthéon hindou ", dixit Thomas Vanden Driessche, applique alors en Inde les théories fouriéristes et paternalistes de la productivité encadrée à l'extrême. Une cité idéale, sorte de Sun City à destination de la masse salariée, où toutes les nécessités vitales, divertissements compris, sont prises en charge par l'employeur. Jamshedpur ne compte pas de municipalité, malgré plusieurs tentatives du gouvernement de la soumettre à un régime de gestion publique. La population locale (un million d'habitants) n'en veut pas. Il faut dire que le niveau de vie de cette étrange ville indienne, rétive aux clichés de folklore et de pauvreté aiguë, " est indéniablement meilleur que dans beaucoup d'autres zones urbaines du pays ", assure le photographe. Après une série de stratagèmes qu'on taira ici, ce dernier s'est rendu sur place avec l'idée " de montrer les failles " de ce système trop lisse. Constamment surveillé, il décide finalement de travailler son sujet de manière tout à fait frontale, " j'ai pris les photos qu'on me demandait de prendre ". L'option est intéressante. Au final, le résultat est d'autant plus fort et révèle cette faille, béante, mais dont les locaux semblent s'accommoder avec le sourire : " A Jamshedpur, la culture d'entreprise s'apparente trop souvent à un système de pensée unique. " Les diptyques calmes de Vanden Driessche le constatent implacablement. PAR BAUDOUIN GALLER