Une amie artiste, Eléonore Dock (je la cite parce que je sais que ses parents lisent ce magazine et qu'ils seront très fiers de voir écrit, ici, le nom de leur fille), a imaginé, l'année dernière, une performance poétique mêlant danse et slam, intitulée L'urgence de la délicatesse. Ce titre est devenu pour moi, depuis lors, un véritable mantra. Il semble me montrer le bon chemin à emprunter, tout comme les livres dont la lecture m'apaise et répond à mes questionnements. Je sens qu'il sonne terriblement juste dans une société où les gestes d'irrespect foisonnent et le manque d'attention à l'autre est monnaie courante.
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Une amie artiste, Eléonore Dock (je la cite parce que je sais que ses parents lisent ce magazine et qu'ils seront très fiers de voir écrit, ici, le nom de leur fille), a imaginé, l'année dernière, une performance poétique mêlant danse et slam, intitulée L'urgence de la délicatesse. Ce titre est devenu pour moi, depuis lors, un véritable mantra. Il semble me montrer le bon chemin à emprunter, tout comme les livres dont la lecture m'apaise et répond à mes questionnements. Je sens qu'il sonne terriblement juste dans une société où les gestes d'irrespect foisonnent et le manque d'attention à l'autre est monnaie courante. Hier, j'ai donc marché avec l'intention de glaner des bribes de délicatesse dans mon quartier. J'ai tenté d'oublier tout ce qui me tracasse et m'effraie pour le moment. Ce n'est pas chose aisée d'interrompre le flot de négativité et d'angoisse pour ne retenir que la douceur et le positif. A la pharmacie du coin de la rue, après avoir acheté un spray aux fleurs de Bach, j'ai demandé à la pharmacienne si elle constatait une augmentation des demandes de médicaments contre le stress. Elle m'a répondu qu'on pouvait carrément parler d'explosion et que c'était seulement maintenant que certains allaient commencer à craquer. Un peu plus tard, j'ai recroisé à la supérette la dame qui était en train d'être servie au comptoir d'à côté, en même temps que moi à la pharmacie et celle-ci a eu l'air de vouloir reprendre la conversation à propos du stress. "Vous savez, c'est l'amour qui va calmer les gens! Quand on est sur son petit nuage, on n'a pas de raison de prendre des médicaments. Alors, si tout le monde a un amoureux, fini les antidépresseurs!" La voilà la parole d'apaisement que j'attendais! Besoin d'échanger avec d'autres à propos de ces nouvelles appréhensions. Besoin de lumière. Besoin d'espérance. Besoin de réconfort. Ce bref échange entre deux rayons, sous les néons, me rappelle cet appel du printemps et la relecture compulsive des textes de Martin Luther King. A ce moment-là aussi, il m'avait semblé que sans l'amour sincère, réciproque, entier, nous ne pourrions jamais gagner la bataille collective contre la désintégration de nos habitudes. Je repense aussi à ce papa, croisé l'automne passé dans le centre-ville, accompagné de ses deux jeunes enfants et à cette phrase délicieusement déroutante: "Non, je ne peux pas! C'est ma femme! Je la respecte!" Je m'étais demandé quelle parole de môme avait bien pu amener une telle réponse de l'adulte. C'était un 23 novembre. A cette époque-là, je notais encore les dates en regard des phrases que je recopiais. J'avais l'impression que cela pouvait m'aider à contrecarrer une sensation de perte de repères temporels. Aujourd'hui, je capte juste les mots. Plus de dates... Juste les mots... On dirait que quelque chose a glissé. Que je me laisse glisser et aussi que tout glisse sur moi. Que j'ai lâché prise, que je ne cherche plus à m'agripper, que j'accepte d'être traversée par des forces qui me dépassent et me métamorphosent. C'est à la fois inquiétant, critique et annonciateur d'une mue. Je pense tous les jours à qui je suis en train de devenir, pas forcément bonifiée par la violence de la crise. Et tandis que j'y pense, je ne vois pas cet homme, avec sa pancarte qui me demande de lui acheter quelque chose à manger. J'avance, distraite, puis je reviens sur mes pas. Je lui demande ce dont il a besoin. Il hésite. Ma question semble lui faire l'effet d'un trou noir. C'est violent comme question, mine de rien. Et moi, qu'est-ce que je répondrais si quelqu'un me demandait, là, de but en blanc, de quoi j'ai besoin? De quoi ai-je besoin? De quoi avez-vous besoin? De quoi avons-nous besoin? Je modifie ma question. De quoi avez-vous envie, Monsieur? Et là, la réponse de l'homme fuse: "Un sandwich au thon, un long, vous voyez?" Oui, je vois bien. Ils sont sur la gauche, à l'entrée, en face des bouquets de fleurs, entre les salades préparées et les smoothies. Je cherche. Le rayon est beaucoup moins achalandé qu'un jour de semaine. J'hésite à ressortir et prévenir l'homme qu'il n'y a plus de sandwichs longs au thon. J'opte pour des tartines. J'espère que cela lui conviendra tout de même.