Ne vous fiez pas à son apparence débonnaire, Eames Demetrios est un redoutable justicier. Il ne traque pourtant pas les assassins ou les bandits de grand chemin. Son " rayon ", ce sont plutôt les escrocs qui inondent le marché de copies de chaises et de tables Eames, Mies van der Rohe, Sacco ou Le Corbusier. Pourquoi eux ? Il a ça dans le sang. Et ce n'est pas qu'une image. Eames Demetrios est en effet le petit-fils du célèbre duo Ray & Charles Eames, fer de lance du design américain d'après-guerre.
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Ne vous fiez pas à son apparence débonnaire, Eames Demetrios est un redoutable justicier. Il ne traque pourtant pas les assassins ou les bandits de grand chemin. Son " rayon ", ce sont plutôt les escrocs qui inondent le marché de copies de chaises et de tables Eames, Mies van der Rohe, Sacco ou Le Corbusier. Pourquoi eux ? Il a ça dans le sang. Et ce n'est pas qu'une image. Eames Demetrios est en effet le petit-fils du célèbre duo Ray & Charles Eames, fer de lance du design américain d'après-guerre. Directeur du Eames Office depuis 1993, il est au design des Trente Glorieuses ce que la Fondation Hergé est à Tintin. Sa mission : protéger et faire connaître l'£uvre de ses illustres grands-parents, auxquels il a d'ailleurs consacré une biographie passionnée et passionnante (1). Comme les faussaires ne connaissent pas les frontières, il parcourt le monde pour expliquer l'éthique et la philosophie de ses aïeux, menacés par le plagiat à grande échelle. Le reste du temps, il réalise des documentaires. En vingt ans, il en a tourné plus de quarante, s'intéressant aussi bien à la condition des sans-abri qu'aux prouesses de l'architecte Frank Gehry. De passage à Courtrai lors de la dernière Biennale Interieur en octobre dernier, ce " petit-fils de... " touche-à-tout nous a reçu sur le stand Vitra, partenaire historique du tandem américain. L'occasion de démêler ensemble le vrai du faux... Eames Demetrios : La raison principale, c'est que mes grands-parents ont bâti leur carrière sur la relation de confiance. Ils l'appelaient la " relation invité-hôte ". Car pour Charles Eames, le rôle du designer est d'anticiper les besoins du client, comme l'hôte anticipe ceux de son invité. Mais quand vous achetez une copie, cette relation n'existe plus. Certains détails, la qualité des matériaux ou le confort ne seront pas ceux que vous attendez d'un meuble signé Eames. Non. Je n'en ai jamais vu une seule. Et puis surtout, la copie, quelle qu'elle soit, pervertit l'idée centrale des designers qui ont marqué de leur empreinte le xxe siècle, que ce soient Charles et Ray Eames ou Ludwig Mies van der Rohe. En dessinant des objets originaux destinés à être produits en masse, ils ont innové. Jusque-là, tout objet de décoration réalisé en grande quantité s'inspirait d'un modèle standard, basique, l'audace étant réservée aux pièces uniques ou produites en très petit nombre. Eux voulaient au contraire démocratiser le design et associer une image positive et avant-gardiste à la production de masse. C'était une initiative révolutionnaire à l'époque. Ils n'inventaient pas seulement une chaise mais aussi le système pour en fabriquer une. L'acheteur était ainsi sûr d'avoir un produit parfait. C'est difficile à dire. Compte tenu de la notoriété et du prestige des meubles Eames aujourd'hui, la tentation est sans doute plus grande que jamais d'en faire des copies. Pour profiter de cette réputation, les auteurs de contrefaçons essaient de faire passer les faux pour des originaux. Ce qui est dramatique puisque des gens vont acheter un meuble qu'ils croient être un Eames alors qu'il n'offre ni les mêmes qualités ni les mêmes finitions. Nous avons remporté plusieurs procès contre des entreprises qui réalisaient des copies. Mais chaque fois que Vitra ou nous-mêmes obtenons une condamnation, une autre entreprise prend le relais ailleurs. Aimeriez-vous que quelqu'un s'approprie vos créations artistiques ? Une copie n'est jamais un compliment pour un designer ! Je comprends ce que vous voulez dire. Mais quand vous achetez une copie d'une chaise originale, vous n'avez pas une chaise Eames. Il peut être tentant de choisir une copie, notamment pour des raisons financières... Mais c'est un mauvais calcul. Mieux vaut s'offrir un objet authentique que quinze faux. Et puis, si vous achetez la " Lounge Chair " de mes grands-parents par exemple, vous devrez certes payer le prix mais elle vous accompagnera toute votre vie... Nous avons eu récemment un gros souci avec une société italienne mais Vitra a réussi à lui couper les ailes devant les tribunaux. Cela dit, l'éducation reste la meilleure arme. Lors de mes conférences, j'essaie de sensibiliser les gens à la philosophie de mes grands-parents dans l'espoir qu'ils réfléchiront à deux fois avant de mettre la main sur un faux. Il existe des imitations chinoises et nous tentons d'empêcher leur entrée aux Etats-Unis et en Europe. Cela dit, le développement économique de ce pays s'accompagne d'une prise de conscience de la nécessité de protéger les £uvres originales. Les Chinois se rendent compte qu'ils ont une carte à jouer avec les designers locaux. Dans l'absolu, oui. Pour autant qu'on leur laisse la possibilité de garder un £il sur le processus de fabrication comme ils ont toujours pu le faire chez Vitra. Les deux occupations sont à première vue très différentes. Mais en tant que réalisateur, vous avez également une responsabilité d'authenticité et de vérité. En ce sens, ce que je fais comme réalisateur n'est pas très éloigné de l'activité de mes grands-parents... Je pense que oui. Mais pas nécessairement dans le design. Je pense à Peter Jackson, le réalisateur de la trilogie du " Seigneur des anneaux ". Ce qui fait la spécificité de Charles Ray, c'est qu'il a dessiné du mobilier mais il a aussi expliqué comme le fabriquer. Il avait une vision globale. Et quand il y avait un problème, même technique, il le résolvait. Je pense qu'un Peter Jackson partage plus ou moins la même vision holistique de son métier. C'est rare. (1) " An Eames Primer " (en anglais), par Eames Demetrios, Thames & Hudson, 272 pages. Propos recueillis par Laurent Raphaël