New York a retrouvé le sourire. Certes, le fantôme du 11 septembre 2001 hante toujours le ciel de Manhattan, mais les habitants de l'île semblent aujourd'hui tirer, avec philosophie, les leçons de la tragédie. Désormais, l'atmosphère new-yorkaise est à la fête et à la joie de vivre, histoire de conjurer avec panache cette insoutenable légèreté de l'être. Côté mode, la tendance était d'ailleurs à l'optimisme sur les podiums de la New York Fashion Week dédiée à l'été 2004. De Ralph Lauren à Donna Karan, en passant par Michel Kors, Marc Jacobs ou encore Anna Sui, les créateurs américains ont délibérément joué la carte des couleurs et de l'espoir à coups de silhouettes frivoles et acidulées.
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New York a retrouvé le sourire. Certes, le fantôme du 11 septembre 2001 hante toujours le ciel de Manhattan, mais les habitants de l'île semblent aujourd'hui tirer, avec philosophie, les leçons de la tragédie. Désormais, l'atmosphère new-yorkaise est à la fête et à la joie de vivre, histoire de conjurer avec panache cette insoutenable légèreté de l'être. Côté mode, la tendance était d'ailleurs à l'optimisme sur les podiums de la New York Fashion Week dédiée à l'été 2004. De Ralph Lauren à Donna Karan, en passant par Michel Kors, Marc Jacobs ou encore Anna Sui, les créateurs américains ont délibérément joué la carte des couleurs et de l'espoir à coups de silhouettes frivoles et acidulées. Au c£ur de ces défilés résolument positifs, un quatuor excentrique s'est toutefois illustré en exaltant précisément cette envie d'optimisme légitime. As Four (Comme Quatre en français) s'est même payé le luxe de devenir, en quelques semaines à peine, la nouvelle coqueluche de la scène new-yorkaise. Evoquant tantôt la Grèce antique, tantôt les fameuses robes exotiques de Paul Poiret, elles ont placé les podiums américains sous un éclairage inédit, moins commercial et plus créatif. Désormais chouchouté par la presse spécialisée, les membres de As Four ne se prennent pas la tête pour autant. Angela, Adi, Gabi et Kaï se révèlent même étonnamment accessibles, aiguisant avec un malin plaisir leur singularité bienfaitrice au sein du cercle modeux. Légèrement allumés, ils affirment venir d'une autre planète (" La future planète du style ", scandent-ils avec humour), refusent catégoriquement de donner leur nom de famille, se présentent comme " globalement centenaires " (leur âge cumulé dépasse effectivement les 100 ans) et s'affirment " jeunes, beaux et talentueux " ( sic). D'ailleurs, lorsqu'on pénètre dans leur loft situé à la frontière de Chinatown et de Lower East Side (le nouveau quartier branché de Manhattan), l'impression de faille spatio-temporelle se confirme d'emblée : l'endroit est entièrement argenté (les murs et les meubles sont recouverts d'une peinture aluminium, des boules à facettes ornent le plafond...) et ne laisse planer aucun doute sur la douce folie de ses habitants vêtus de costumes dorés. " Nous aimons porter nos vêtements, lance d'emblée Kaï. On ne peut pas en dire autant de tous les designers ! Nous embrassons la lumière, le pouvoir du soleil, la clarté brillante, la couleur de l'amour et la fierté de la vraie beauté. Car nous sommes fiers d'être nous-mêmes, de faire fuir l'obscurité, de laisser exploser le bonheur et de soutenir la légèreté de vivre. Bienvenue sur la future planète du style ! Voulez-vous un café ?" Le décor est planté. Heureux hasard ou choix délibéré, As Four vit au quatrième étage d'un mini-building qui ignore le chiffre 5. Les quatre complices aiment à répéter qu'ils font tout à quatre, sans aucune répartition organisée des tâches, car le principe est qu'il n'y ait aucune règle au sein du quatuor. Longtemps, ils ont même poussé le désir fusionnel jusqu'à partager le même grand lit, mais cette époque quelque peu " mélangiste " semble aujourd'hui révolue. " On en avait un peu assez, confirme la jolie Adi. Cela devenait tout doucement une caricature du style : " As Four ? Ah oui, les quatre qui dorment ensemble ! " Désormais, ce n'est plus le cas. Il y a eu beaucoup de changements dans nos existences respectives, et puis, de toute façon, on préfère que l'on s'intéresse à nos vêtements plutôt qu'à notre style de vie. On a toujours été considérés comme les barjots de service, mais depuis notre dernier défilé on nous regarde différemment. " " Notre dernière collection a quelque chose de beau, d'élégant, de brillant, renchérit Kaï. On a démontré que la mode américaine peut être intéressante et inventive, alors qu'elle est toujours considérée, aux yeux de l'Europe, comme une forme d'expression qui manque cruellement de créativité. Ce qui est absolument faux ! " Etiquetés " made in USA ", les quatre membres de As Four n'ont pourtant aucune origine américaine. Certes, ils ont fait de New York leur ville d'adoption depuis quelques années déjà, mais ils ne manquent pas de rappeler régulièrement leurs vraies nationalités. Le mélange est intéressant : une Russe élevée en Allemagne, une Israélienne, un Allemand et un Libanais composent en effet le collectif infernal où se mixent harmonieusement influences européennes, juives et arabes. Si l'Allemand Kaï et la Russe Angela se sont rencontrés préalablement sur le Vieux Continent, le quatuor s'est véritablement formé aux Etats-Unis à la fin des années 1990. Bref, ils revendiquent désormais leur appartenance à la scène new-yorkaise, d'autant plus que leurs premiers pas créatifs se sont effectués dans le cadre de la New York Fashion Week. C'est en 1998 que la fameuse bande des quatre se fait remarquer pour la première fois. En marge du traditionnel calendrier des défilés new-yorkais, Angela, Adi, Gabi et Kaï organisent une performance dans le Bryant Park, jouant davantage la carte de l'avant-garde artistique que de la mode respectable. En quatre jours, le collectif de As Four réalise une " mini-collection " qu'il présente sur 44 poupées avec, en guise de fond sonore, la Walkyrie wagnérienne revisitée par l'affligeante chanson " Barbie Girl " signée Aqua ! Les curieux s'interrogent, le cénacle de la mode tend l'oreille. Au fil des saisons, le quatuor peaufine ses performances et aiguise ses silhouettes grandeur nature. Les renifleurs de talents s'y intéressent de plus près, jusqu'au jour où l'un des accessoires clés de la collection de l'été 2001 (un sac en forme de cercle) atterrit à la télé dans la série culte " Sex and the City ". Le buzz est lancé, As Four intrigue et attire de plus en plus de monde dans ses défilés-performances. Encouragé dans ses efforts, le groupe remporte un prix de quelque 15 000 euros de la Fondation Ecco Domani Fashion en 2002, réalise une vitrine pour la très branchée boutique parisienne Colette un an plus tard et pense secrètement à organiser un premier " vrai " défilé. Personne ne s'y attend. Habitué aux performances de As Four qui place toujours le vêtement au c£ur d'un événement fantasque, le public découvre, en septembre dernier, un show des plus conventionnels, scénographiquement parlant. Podium blanc, lumière claire, mannequins sages... La mise en scène laisse cette fois parler les silhouettes qui tirent pleinement parti de ce décor minimaliste. L'assistance est séduite ; les créations dorées de As Four font l'événement dans la semaine des défilés new-yorkais de l'été 2004. " Nous détestons être prévisibles, note Kaï. Avant, on faisait de véritables performances pour présenter nos vêtements et cela a fini par nous lasser. Aujourd'hui, tout le monde fait des performances et on voulait justement s'inscrire en porte-à-faux. On voulait que nos silhouettes parlent d'elles-mêmes. " " Tout le monde s'attendait à une nouvelle performance artistique de notre part, enchaîne Angela, mais, cette fois, nous avons délibérément choisi un défilé traditionnel, histoire de montrer réellement les vêtements. Finalement, on a surpris tout le monde car les silhouettes étaient elles-mêmes le spectacle attendu. " Radieux, brillant, ruisselant, étincelant... Les adjectifs n'ont pas manqué pour qualifier ce défilé cousu d'or et de lumière. Quant au choix de cette thématique dorée, les auteurs s'en expliquent facilement : " Cela fait si longtemps que l'on vit dans l'argenté, s'esclaffe Kaï. On en a assez du gris, les années 1990 sont finies depuis longtemps ! Non, sérieusement, nous avions envie de montrer que nous sommes en vie et pleins d'énergie. Le 11 septembre 2001 a été terrible. Chacun a réalisé qu'il pouvait mourir à chaque instant. Alors, plutôt que d'avoir peur et de rester cloîtré, les gens se disent aujourd'hui : " Autant en profiter et s'éclater ! Autant vivre et briller ! " Aujourd'hui, l'énergie à New York est incroyable. Elle est meilleure que jamais ! Et c'est précisément le message que nous voulions faire passer. " Frais et scintillant, le défilé du quatuor a non seulement séduit la presse mais aussi les acheteurs. Loin d'être un collectif confidentiel qui ne vend ses silhouettes qu'à une poignée d'amis privilégiés, As Four construit petit à petit son réseau de points de vente pour une clientèle attentive. Aux Etats-Unis, la marque est déjà présente dans une petite dizaine d'enseignes, de Chicago à Hollywood en passant évidemment par New York (où elle est disponible au c£ur du prestigieux magasin Barney's de la Madison Avenue) et il se pourrait même que le quatuor inaugure sa première boutique en nom propre dans le courant de cette année 2004. Mieux, As Four commence même à faire parler tout doucement de lui sur le Vieux Continent. Genève, Düsseldorf et Paris (chez Colette) lui ont déjà fait les yeux doux et il y a fort à parier que la griffe soit de plus en plus prisée dans un avenir relativement proche. Plus que jamais, le soleil brille de tous ses feux sur " la future planète du style "... Frédéric Brébant